La direction de l’AMMD voit son monopole contesté par un nouveau concurrent

Dr vs Dr

Chris Roller, président de l’AMMD depuis onze mois
Foto: Sven Becker
d'Lëtzebuerger Land vom 21.11.2025

Le monopole de représentation de la puissante l’AMMD va-t-il vaciller ? Une concurrence pourrait émerger le 1er décembre, lors de l’AG extraordinaire de l’Asbl Médecins salariés hospitaliers (MSH). L’invitation parle d’« un contexte politique particulièrement instable », qui obligerait « plus que jamais » les médecins hospitaliers « à défendre collectivement » leurs intérêts. L’AG doit entériner un changement des statuts. L’acronyme MSH restera le même, mais le « s » pour « salariés » deviendra un « s » pour « secteur ». L’association, qui représente les médecins du CHL (et revendique 150 membres), veut s’ouvrir à l’ensemble des docteurs « ayant une activité hospitalière », qu’ils soient salariés ou libéraux. Le CA devra refléter cette diversité avec des représentants « d’au moins quatre institutions hospitalières aigües différentes ». Même si le MSH s’en défend – « il ne s’agit en aucun cas de nous opposer à l’AMMD », lit-on dans l’invitation –, les hostilités sont ouvertes. (L’AMMD n’a pas donné suite à nos sollicitations.)

C’est dans la précipitation que la fronde commence à prendre forme. Les conseils médicaux (l’organe représentant les médecins au sein des hôpitaux) sont en train de sonder l’opinion des collègues. « Betreff : Dringende Notwendigkeit einer eigenen Interessenvertretung », lit-on sur l’en-tête d’une lettre que le conseil médical du Centre hospitalier du Nord (CHdN) adresse cette semaine à ses médecins. Une phrase est mise en évidence : « Unsere Interessen bei politischen Entscheidungen und Neuverhandlungen werden aktuell nicht ausreichend vertreten ». Puis, la Gretchenfrage : « Würden Sie die AMMD (falls Sie Mitglied wären) für eine MSH verlassen ? » (Les affiliations ne sont en fait pas mutuellement exclusives.) La démarche serait « zeitkritisch », note le conseil médical en conclusion. Si le MSH voulait être associé aux négociations avec la CNS, elle devrait rapidement formaliser sa nouvelle identité.

La question de la représentation du corps médical ne s’est jusqu’ici pas posée, l’AMMD (qui revendique 1 350 membres sur un total de quelque 3 500 médecins) remplissant ce rôle depuis toujours. Le Code de la Sécurité sociale reste donc très vague sur ce point : Pour signer une convention avec la CNS, le groupement professionnel doit avoir « un caractère suffisamment représentatif ». Puis d’avancer trois critères (les « effectifs, « l’expérience » et « l’ancienneté »), qui ont en commun de désavantager les nouveaux entrants. C’est un peu David contre Goliath : Immatriculée en 2022, le MSH compte actuellement dix fois moins de membres que l’AMMD créée en 1904. Pour obtenir une place à la table des négociations, la jeune organisation devrait donc attirer en très peu de temps un très grand nombre de nouveaux adhérents provenant des hôpitaux où les médecins travaillent en libéral. Un éventuel litige au sujet de la représentativité serait tranché par le Conseil supérieur de la sécurité sociale.

Martine Deprez dit ne pas être au courant d’une recomposition au sein de la représentation médicale. La ministre de la Santé CSV confirme que les négociations avec la CNS débuteront le 17 décembre : « Mol kucken, ween virstelleg gëtt ». La présidente du MSH, Monique Reiff, présente le changement de statuts comme « une mesure de précaution ». La neurologue au CHL dit encore espérer que la pression interne fera revenir l’AMMD sur ses positions qu’elle caractérise d’« extrêmes ». Selon elle, « de très nombreux médecins » ne se sentiraient plus représentés. Interrogé sur l’état des relations avec l’AMMD, le président du conseil médical des HRS, Cyril Thix, répondait ce mardi sur RTL-Télé : « Am Moment kann ech elo net soen, dass e groussen Dialog besteet tëschent de Conseils médicaux an der AMMD. »

La direction de l’AMMD s’est politiquement isolée. En résiliant la convention avec la CNS, elle a brisé un tabou. En plaidant ouvertement pour une « autonomie tarifaire » et un « conventionnement sélectif », c’est-à-dire pour une médecine à deux vitesses, elle s’est placée en-dehors du consensus social. Ses revendications maximalistes (il faudrait ainsi inciter les assureurs privés à « compléter les prises en charge des patients ») embarrassent jusqu’à ses alliés au CSV et au DP. Le ton strident n’aura pas aidé non plus. Sur Radio 100,7, le vice-président de l’AMMD, Carlo Ahlborn, qualifiait la CNS d’« onsittlech Institutioun », comparant le principe du conventionnement à du « proxénétisme ». Pour ajouter à la confusion, l’AMMD a opéré un revirement sur les sociétés de médecins (qui permettent aux médecins d’embaucher d’autres médecins). Dans une lettre à la ministre du 3 octobre, elle estime que « l’exclusion totale et générale » d’actionnaires tiers serait « manifestement disproportionnée », et priverait le Luxembourg « d’opportunités de développement et d’innovation ».

L’AMMD a intensifié son lobbying pour externaliser un maximum d’opérations low-risk et lucratives (endoscopies, coloscopies, vasectomies) en-dehors des hôpitaux. Cela reviendrait beaucoup moins cher, « peut-être à un tiers des coûts », promettait son président, l’urologue Chris Roller, dans le Wort. Cette offensive a créé une levée de boucliers chez de nombreux médecins hospitaliers. Les conseils médicaux des quatre grands hôpitaux ont publié une lettre ouverte, mettant en garde contre « la logique d’outsourcing » qui conduirait à « une dégradation économique progressive du secteur hospitalier, privé des ressources générées par les actes simples et ambulatoires ». On craint une concurrence déloyale qui finira par ébranler le système des gardes et astreintes. Bref, la médecine ambulatoire devrait être « développée avec les médecins hospitaliers, et non contre eux ».

Dans une « prise de position » datant du 12 novembre (que RTL a rendue publique vendredi dernier), le Collège médical fustige violemment la financiarisation de la médecine : « Cette évolution perverse se manifeste, entre autres, par la création de sociétés de droit commun où la rentabilité tend à primer sur l’esprit même des plus modestes des serments, ou encore par l’emploi du terme ‘clinique’ à des fins promotionnelles. » Si la « Findel Clinic » n’est pas explicitement nommée, c’est bien elle qui semble visée. Pour lancer cette « plateforme » censée attirer les médecins-spécialistes étrangers (qui y exerceront en indépendants), Alain Schmit et Philippe Wilmes, ancien président respectivement vice-président de l’AMMD, se sont associés avec le promoteur Marc Giorgetti, l’ancien auditeur et conseiller d’État Alain Kinsch et le banquier Marc Hoffmann. Se sentant mal compris, Alain Schmit se défend ce lundi sur deux pleines pages dans le Quotidien. Le terme « clinic » serait à entendre dans le sens anglais, assure-t-il, c’est-à-dire comme simple cabinet : « Honnêtement, ce n’était pas une provocation de notre part. » 

Dans ce capharnaüm, d’étranges alliances se forment. Ce mardi, l’Union des syndicats et la Fédération des hôpitaux luxembourgeois (FHL) ont publié un communiqué commun : « Les deux parties convergent largement dans leurs analyses », y lit-on. Les centres ambulatoires devraient être reliées « organiquement » aux hôpitaux et la convention collective FHL (probablement la plus avantageuse du pays) appliquée de manière « inconditionnelle ». L’OGBL est décidé de protéger coûte que coûte son principal bastion. (Union syndicale oblige, Patrick Dury suit le lead de Nora Back, bien qu’en 2023 encore, il fustigeait « l’économie planifiée » et « les idéologies socialistes » dans le domaine de la santé.) Pour l’OGBL, le complexe hospitalier a succédé à l’industrie lourde, l’infirmière a remplacé le sidérurgiste. À la manifestation du 28 juin, le bloc Santé était de loin le plus fourni et le plus dynamique. Après des réticences initiales, la ministre signale une ouverture : « Si nous inscrivons les antennes dans la loi hospitalière, alors ce sera difficile de ne pas appliquer la convention collective », dit-elle au Land. Et d’ajouter, presqu’à contre-coeur : « Ech denken, da komme mir net dolaanscht. »

Luc Frieden (CSV) tente de rassurer. Il rappelle les lignes rouges de l’accord de coalition : Un déconventionnement est exclu, tout comme le sont les investisseurs tiers dans les sociétés de médecins. Mais comme souvent, le CEO trébuche sur les détails d’un dossier qu’il maîtrise à moitié. Fin octobre, sur RTL-Radio il avait péremptoirement réclamé plus d’antennes « ausserhalb vun de Spideeler, lassgeléist vun de Spideeler ». Vendredi dernier, sur Radio 100,7, il a relativisé : Ces antennes ne devraient pas « dépendre totalement » d’un hôpital. Et d’ajouter : « En Dokter huet ëmmer iergendee Lien mat engem Spidol, wann eng Urgence kënnt ». Or, c’est exactement le cauchemar des médecins hospitaliers : Que d’autres enchaînant les actes lucratifs nine to five, alors qu’eux se retrouvent avec les complications, les astreintes et les urgences.

Face au Land, Martine Deprez précise les propos du Premier ministre : La question des antennes extra-hospitalières sera réglée « dans le cadre de la loi hospitalière » et les médecins qui voudront y exercer « garderont un lien de coopération [partnerschaftlech] avec l’hôpital » pour garantir la continuité des soins et l’accès rapide aux urgences. La ministre relativise les déclarations de Luc Frieden sur un autre point. Interrogé par le Tageblatt sur l’emplacement des futures sociétés de médecins offrant des analyses et des opérations ambulatoires, celui-ci avait estimé qu’un « liberaler Beruf sucht sich aus, wo er seine Tätigkeit am besten anbieten zu können gedenkt ». Martine Deprez s’affiche nettement plus dirigiste : Il faudrait appliquer « des critères géographiques » pour décider ce qui fait sens à quel endroit. Ce jeudi Martine Deprez se tenait devant la Chambre pour répondre à une question élargie de Carole Hartmann. La nouvelle femme forte du DP est en charge du dossier santé, et c’est elle que l’AMMD met en copie de ses lettres au gouvernement. La ministre se garde généralement de grandes déclarations politiques. Elle préfère un argumentaire procédurier et formaliste. Ce jeudi, elle précise que les demandes soumises par des médecins seront traitées comme celles des hôpitaux, « genau d’selwecht ofgewéckelt », aux mêmes conditions, et avec un financement similaire. Aux hôpitaux, elle promet « e gesonden case mix » entre interventions légères et lourdes.

À l’opposition de gauche, Martine Deprez inspire une certaine sympathie, à moins que ce ne soit de la pitié. Elle paie, de nouveau, les pots que Luc Frieden a cassés, a lâché le député Déi Lénk Marc Baum, lundi dernier dans la commission de la Santé. Djuna Bernard (Déi Gréng) croit avoir identifié le problème dans l’« expectation management » du Premier ministre : « Que ce soit l’UEL ou l’AMMD, il n’arrête pas de faire des promesses à sa clientèle. Ce n’est que plus tard, une fois confronté à la Realpolitik, qu’il se rend compte que ce n’est peut-être pas si évident. » Le député socialiste Mars Di Bartolomeo estime que Deprez (« ee klassesche Sécu-Sociale-Mënsch ») se retrouverait coincée « entre le marteau et l’enclume ».

Sur le dossier de la santé au moins, Luc Frieden et le DP sont alignés. Durant la campagne électorale, les deux partis bürgerlich s’étaient rejoints dans leur critique du « dirigisme socialiste » promettant plus d’IRM extra-hospitaliers « fir séier bäizekommen ». Ils prenaient pour cible la shooting star du LSAP, Paulette Lenert, en reprenant les éléments de langage de l’AMMD. C’est de manière très ostentatoire que le CSV affiche ce mardi son unité dans un communiqué signé à la fois par le parti et la fraction. (Une occurrence rare dans la communication chrétienne-sociale.) Comme un serment d’allégeance, le texte récite les principaux éléments de l’accord de coalition. La ministre y travaillerait « mit Nachdruck », ce que le CSV saluerait « ausdrücklich ». Martine Deprez s’engage donc formellement à suivre la voie tracée par l’accord de coalition. L’ironie de l’histoire est qu’elle n’a pas siégé dans le groupe de travail qui a rédigé le chapitre Santé. À l’inverse de Philippe Wilmes qui s’était, lui, assuré une place dans la délégation du DP.

Bernard Thomas
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