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Feuilleton 7 min de lecture

Un lieu contre le temps

Autrefois lieu de rêve de la culture pop américaine, l'Interview-Bar perdure en tant que mémoire culturelle au cœur des excès de la consommation

Article paru dans Édition octobre 2025
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Un lieu contre le temps
Cette semaine dans « Café Interview » © Photo : Sven Becker

L’ensoleillement direct a soudainement disparu après l’achèvement du complexe Royal-Hamilius. Depuis, l’animation s’étend également le long de l’Aldringer-Straße, sans parler des nouveaux voisins tels que Starbucks, Decathlon et les Galeries Lafayette. La création de la zone piétonne a tout de même offert pour la première fois la possibilité d’aménager une terrasse devant le « Bar américain », même si cela s’est accompagné d’un ajustement du loyer. Des chaises en aluminium noir et rouge aux formes géométriques surprennent désormais les passants.

Le propriétaire Ioannis Stefanopoulos qualifie malicieusement de « clin d’œil de notre part » la collection Chair One, conçue il y a vingt ans par Konstantin Grcic pour la maison de design italienne Magis. Une allusion qui n’est pas fortuite à la façade nord moderne du « paquebot architectural » de Sir Norman Foster, situé juste en face. Ainsi, la clientèle habituelle s’intègre discrètement dans le nouveau paysage urbain, un pont chromatique est jeté vers son propre intérieur et la dominance massive du bâtiment voisin est ridiculement mise en dérision avec charme.

Très tôt, cette interview a donné le ton sur le plan stylistique, à une époque où le Luxembourg n’était encore qu’une idylle petite-bourgeoise sans prétention, à mi-chemin entre jardin bien entretenu, secret bancaire et mystère de la foi. Ce n’est qu’avec l’arrivée du secteur financier qu’une véritable ambiance internationale s’est installée. Dans les années 1980, la culture pop américaine était à son apogée dans le monde entier : des films comme Flashdance, des chansons de Madonna et de Prince, ainsi que des séries comme Miami Vice ou Remington Steele donnaient aux États-Unis une image à la fois glamour et moderne.

Ces « bars américains » promettaient liberté, divertissement et un mode de vie cosmopolite. C’est précisément ce mélange de néons, de cocktails et de culture des boîtes de nuit que Charles Munchen avait en tête lorsqu’il reprit, avec René Schildgen, l’ancien Café de l’Europe – surnommé « An der Sakristei » – après un séjour à New York en 1982. Là où, quelques années auparavant encore, on servait des steaks de cheval, du « Gehäcks » et du « Kuddelfleck » dans une ambiance bourgeoise, se retrouvaient désormais, à des heures tardives, des employés des banques voisines, des artistes, ou ceux qui se considéraient comme tels, des marginaux et autres noctambules.

Les bancs et les lambris rustiques en chêne ont été peints sans hésitation dans un gris très tendance, le sol Cerabati brun-jaune datant des années 1930 a été recouvert de plastique, et des fauteuils en cuir ainsi que des tables en marbre blanc y ont été disposés. Juste sous le plafond, des couvertures stylisées du magazine d’interviews éponyme d’Andy Warhol, paru entre 1982 et 1989, ornent encore aujourd’hui les murs, telles des icônes sacrées. De là, Clio Goldsmith, Brooke Shields, Yoko Ono, Schwarzenegger, Cher, Annie Lennox, Sting, Matt Dillon, Richard Gere et Albert de Monaco (certains en double exemplaire) contemplent les visiteurs.

Andy Warhol avait élevé les célébrités, la culture médiatique et la publicité au rang d’art. Son magazine Interview, fondé en 1969, mettait en scène la culture pop américaine, la mode, le cinéma, la musique et les stars, et les rendait accessibles au monde entier. Ce magazine incarnait mieux que tout autre le glamour américain et, par son esthétique, soulignait la prétention des États-Unis à jouer un rôle de premier plan sur le plan culturel. Même ses couvertures étaient de véritables déclarations pop art.

Dans les cafés européens (et cela valait tout particulièrement pour le Luxembourg), on s’attachait jusqu’alors à déguster tranquillement du café, du vin ou de la bière en bonne compagnie. L’American Bar, en revanche, a popularisé les boissons et les cocktails tels que le Long Island, la Margarita et le Manhattan, et s’est concentré sur la vie nocturne. Il était à la fois exotique et familier, car son ambiance était familière grâce aux séries et aux films. Son identité visuelle forte, le bois poli, l’expérience consistant à s’asseoir au comptoir et à commander un cocktail dans un environnement bruyant étaient alors considérés comme l’incarnation même du « raffinement ». La vie nocturne est devenue une mise en scène. Même lors des interviews, le code vestimentaire et l’étiquette des cocktails s’imposaient à cette époque.

Le cinéaste américain Whit Stillman, à travers des films tels que *Metropolitan* (1990), *Barcelona* (1994) et surtout *The Last Days of Disco* (1998), a dépeint des lieux comme celui de l’interview comme des espaces de rencontre ritualisés. Des espaces où le statut social, les rencontres amoureuses et le réseautage s’accompagnent d’interactions maladroites, de différences de classe qui jaillissent au grand jour et de négociations symboliques. À l’image de l’ensemble de la culture de consommation occidentale, ces lieux étaient eux aussi marqués par l’évasion : des endroits où l’on pouvait échapper à la routine quotidienne. Un mini-Hollywood où il s’agissait moins de communauté que de mise en scène.

C’est précisément ce qui a rendu cette interview attrayante pour la communauté LGBT locale. Elle a constitué l’un des premiers lieux de rencontre au Luxembourg où l’on pouvait faire connaissance, s’exprimer et ainsi gagner en visibilité au sein d’une société encore très conservatrice à l’époque.

Lorsque Félix Miny a repris le café en 1988, il a fait sabler les boiseries en chêne. C’est à cette époque qu’ont également été ajoutés le comptoir central ainsi que l’horloge emblématique au-dessus du bar : celle qui est à l’arrêt depuis des années. « Les horloges de café doivent toujours être à l’arrêt », explique Ioannis. Un menuisier du nom de Jean-Marie Weber a fabriqué les structures en bois et les a recouvertes de laiton afin de les protéger des agressions extérieures et de leur conférer une patine vintage. À un moment donné, deux ventilateurs industriels ont été installés pour faire tourbillonner la fumée de cigarette. À l’étage, Miny, qui a marqué l’histoire du Luxembourg en tant que distributeur agréé d’Illy, a temporairement aménagé une paninothèque, et même une petite discothèque au sous-sol.

Ioannis Stefanopoulos en fait partie depuis 1989. Avec l’Iranien Ramin Safavi, ce Grec d’origine dirige aujourd’hui ce café culte. Ce n’est plus qu’un fantasme américain, géré par deux personnes dont les pays d’origine ont subi la domination impériale, mais un lieu de rencontre pour une clientèle plutôt de gauche, composée d’amateurs de culture, de belles femmes, de groupes d’élèves et de lecteurs de journaux. Le tout ponctué et maintenu par une clientèle fidèle aux cheveux grisonnants, composée de transatlantiques critiques. Les frontières sont floues.

Il y a quelques années, les murs blancs ont été repeints dans un turquoise vif, ce qui crée depuis lors un contraste rétro saisissant avec le bois chaleureux. Les toilettes ont été rénovées récemment, tandis que certains des revêtements rouges des tabourets de bar commencent à se fissurer. Depuis quelques années, un téléviseur éteint attend également la prochaine Coupe du monde de football.

En 2024, la Commission pour le patrimoine culturel (COPAC), mandatée par le ministère de la Culture, s’est prononcée à l’unanimité en faveur du classement de l’« Interview » et de son bâtiment au titre de monument culturel national. Cet immeuble mixte (résidentiel et commercial) a été construit entre 1935 et 1938 selon les plans des architectes Hubert Schumacher et Viktor Engels. Il se caractérise par un socle en granit, un aménagement intérieur authentique, un bar à caissons revêtu de laiton et des boiseries en chêne. Une auberge historique au « statut culte ». Les prochaines étapes concrètes ainsi que les droits et obligations précis restent encore à définir. Mais une chose est sûre : la protection peut aussi être synonyme d’obligation. Quoi qu’il en soit, l’Interview est une entreprise viable.