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Société 8 min de lecture

L’effrayeur de poules n’a pas d’œufs

Notes sur l'obsession du pouvoir et le marasme de la résistance

Article paru dans Édition avril 2025
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Oui, c’est toujours un plaisir de pouvoir nous permettre un peu de schadenfreude au milieu du chaos mondial. Par exemple en apprenant cette nouvelle : les États-Unis connaissent une pénurie dramatique d’œufs, justement à Pâques. Pour un président qui se la coule en douceur comme Trump, c’est bien sûr un présage funeste. Une grande puissance sans œufs – le comble de l’absurdité, l’humiliation géopolitique par excellence. Le génial ministre américain de la Santé, Kennedy, devrait enfin taper du poing sur la table : qui a fait entrer cette maudite grippe aviaire dans le pays ? Les démocrates, bien sûr. Qui a contaminé nos poulaillers ? Comme je l’ai dit, les démocrates. Notre grand-ducal spécialiste des œufs, Lies, le souverain suprême du cheptel avicole d’Hesperange, verrait sans doute les choses un peu différemment. Non, les coupables, ce sont ces voleurs d’œufs étrangers infiltrés. Non seulement ils pillent les nids, mais en plus ils décapitent les producteurs d’œufs. Et ils admirent les démocrates. Les voilà, la vermine rouge. La mafia des œufs sans scrupules. Cette analyse plairait à Trump. A-t-il peut-être encore une petite place à offrir à M. Lies ? Il ferait un excellent ministre chargé de la gestion des accès de colère et du perfectionnement des théories du complot (Administration of Anger Care & Conspiracy Refinement) au sein du cabinet de Trump.

Sérieusement : nous devrions continuer à nourrir notre très agréable schadenfreude. N’est-il pas profondément affligeant que les Américains doivent désormais se rabattre sur des œufs factices ? Dans leur détresse, ils vont même jusqu’à teindre des pommes de terre et des oignons (ce n’est pas une blague) pour décorer tant bien que mal leurs paniers de Pâques. Des faux œufs dans un pays de faux, une symbiose accablante. C’est indigne et honteux. Aidons ces malheureux citoyens américains à se sortir de cette galère. Ce n’est pas pour rien que nous sommes des bien-pensants. Pourquoi ne pas faire plaisir aux États-Unis avec des œufs pourris ? Nous pourrions collecter dans toute l’Europe tous les « œufs puants » impropres à la consommation et les refiler à grande échelle à nos amis américains. Et bien sûr, y ajouter 35 % de droits de douane punitifs. « Let’s flood the zone with shit », tout à fait dans l’esprit de Steve Bannon. Infiltrons avec entrain l’empire de la grippe aviaire. Joyeuses Pâques, chers libérateurs ! Ce serait là un antidote efficace à la politique douanière scandaleuse de Trump. Les Américains ne remarqueraient même pas que nos œufs de représailles sont pourris. Ils se sont tellement habitués à la pourriture que leurs papilles gustatives ne réagissent plus à ce qui est avarié. Les Américains n’ont même pas remarqué quel œuf gigantesquement pourri ils se sont mis dans leur nid politique avec Trump. La puanteur qui empeste tout le pays est le nouveau parfum.

Mais il ne faut pas se faire d’illusions. Trump est un dur à cuire. C’est le genre de type qui fonce tête baissée dans un mur, se fait une sacrée bosse, puis, fou de rage, signe à toute vitesse un décret : « Ce mur sera démoli, pour résistance à l’autorité publique ! » Personne n’insulte le président, pas même un mur répugnant ! Je vais maintenant faire un exemple. Non seulement le mur sera rasé, mais le complexe résidentiel qui va avec sera également victime des bulldozers, les habitants seront expulsés (ce sont de toute façon presque sans exception des étrangers en situation irrégulière), tout le quartier sera rasé, toutes les administrations sauteront en l’air, tous les responsables municipaux impliqués seront licenciés ou arrêtés ; ils regretteront amèrement d’avoir incité un mur à s’en prendre au Potus, personne ne s’en prend au président ! Quand je fonce tête baissée dans un mur, ce mur a intérêt à céder ! Je suis le maître de tous ces murs de béton obstinés !

Puisse un destin bienveillant nous épargner de voir Trump découvrir un jour le Luxembourg. Pour l’instant, on peut supposer qu’il ne sait même pas où se trouve le Grand-Duché. Comme chacun sait, son ignorance en géographie est aussi démesurée que son ego colossal ; il situerait probablement notre pays ainsi : « Comment ça s’écrit, ce putain d’État de merde ? Louche-them-Bear ? Luck-sin-Berk ? » – quelque part dans les environs du Groenland, pardon, du « Red-White-Blue-Land », peu importe, l’Europe, ça m’est égal, le monde, ça m’est égal, seul moi-moi-moi compte, maudits chasseurs de sorcières ! Nous devrions donc faire preuve de retenue et ne pas nous écrier avec trop d’euphorie : « Let’s make it happen ! » Car si son maître de la folie, Musk, présente au président une vue aérienne de notre belle patrie, tout peut aller très vite. Vas-y, Elon ! On a absolument besoin de ce minuscule trou à rats ! À l’attaque ! Attrapez ce putain de Grand-Duc et son agent cubain féminin !

Qu’est-ce qu’on a là ? Un joli petit paradis fiscal avec des bénéfices records ? On s’en empare, Elon. On rasera tout, on ne laissera que les banques. Et la cathédrale. J’adore les cathédrales. Dieu est mon pote. Et épargne aussi les châteaux. De beaux repaires de chevaliers-voleurs sur les collines. On n’a pas ce genre de merveilles féodales en Amérique. Prenons d’assaut le château de Vianden. Un Mar-a-Lago numéro deux. Rustique, avec une ambiance ardennaise. Oh regarde, SES ! Tout un site rempli d’antennes paraboliques. Confisque-le, Elon. Le sud plat sera rasé. C’est là que je construirai mon Luxembourg Golf Resort. Le nord inhospitalier ne sera pas réaménagé. Il ne sert qu’à servir de zone militaire interdite. Les Luxembourgeois ont-ils déjà effectué leur service militaire obligatoire ? Pas encore ? Eh bien, vas-y, Elon.

Le cœur de l’Europe. Tout simplement parfait. C’est ici que nous allons nous installer. Nous allons d’abord construire notre Eutrac (European Trump Academy). Un quartier général d’espionnage à vocation éducative. Ou l’inverse. Y a-t-il du personnel local pour occuper les chaires ? Ah, M. Kartheiser. Il sera chargé de cours en duplicité et en double face. Et M. Weidig. J’ai entendu dire que c’était un sacré bonhomme. Il sera recteur de la faculté de détournement du droit et de développement de la protection du patrimoine. Si c’est absolument nécessaire, il pourra, dans ses cours, utiliser le « Lutschibörgisch », le « Lëtschebruckig », le « Lessimboogie » – bon sang, comment s’appelle ce charabia local ? – bref, il pourra utiliser son vocabulaire régional. Selon la devise : « J’écris tout de travers, c’est vrai, mais c’est un procédé stylistique. » Elon, dépêche-toi. Trouve l’Académie.

Est-ce là le cauchemar ultime, ou sommes-nous déjà perdus et livrés à leur merci ? Nous marchons ici comme sur des œufs. Une résurrection pascale ? Celui qui ressuscite, c’est le Messie fasciste dans toute sa splendeur. Il a les trompettes de Jéricho dans ses bagages. Faut-il faire l’autruche ? Ça ne sert à rien, le sable est truffé de mines antipersonnel. Nous avons le dos au mur. Le glorieux King Kong Trump va bientôt enfoncer ce mur. Alors, nous en perdrons la vue et l’ouïe. Heureusement, nous pouvons compter sur notre monarchie. Le Grand-Duc est notre meilleur exorciste. Il affrontera Trump sans crainte, c’est notre porte-drapeau, doté d’un don divin. Domine salvum fac.

Sérieusement et sans ironie : il existe heureusement d’excellents moyens de se prémunir contre le déluge de cette folie généralisée. On découvre souvent ces maigres consolations dans de petites créations, presque insignifiantes à première vue. Le musicien et compositeur germano-américain-iranien Malakoff Kowalski a réuni les pianistes vedettes Igor Levit, Chilly Gonzales et Johanna Summer pour son tout nouveau projet Songs With Words. Cette musique est incroyablement émouvante et bouleversante, dans le bon sens du terme. Si vous voulez vous en convaincre, écoutez sur Internet la chanson « When I Died, Love » (paroles : Allen Ginsberg, musique : Frédéric Chopin). La manière dont Kowalski chante, à la fois très sans prétention et très intense, compense durablement tout ce vacarme et ce tumulte qui règnent dans l’univers déjanté de Trump. Le texte profondément mélancolique de Ginsberg, qui est en substance une ode à l’amour, renferme tout ce pour quoi il vaut la peine de se battre. Derrière le message de cette chanson incroyablement puissante, toute la cacophonie fantomatique, énervante et dissonante de Trump disparaît d’un seul coup. Et maintenant ? Il ne nous reste plus qu’à nous lamenter avec Bertolt Brecht : « Le rideau tombe et toutes les questions restent en suspens. »