Nouveauté Lancement du nouveau site internet du Land Voir la boutique en ligne →
Société 4 min de lecture

Le néocolonialisme actuel au Luxembourg

CONVERSATION FORTUITE AVEC L'HOMME DANS LE TRAIN

Article paru dans Édition avril 2022
Partager l'article sur

Le Musée national d’histoire et d’art, situé au Fischmarkt, consacre une exposition au « passé colonial du Luxembourg ». Celle-ci montre que des particuliers et des entreprises luxembourgeois ont eux aussi pris part à l’exploitation coloniale de pays étrangers. Que des capitaux, des ingénieurs, des fonctionnaires, des soldats, des prêtres et des aventuriers luxembourgeois ont profité de l’oppression belge au Congo. Que les gouvernements du CSV, du LSAP et du DP ont subventionné les activités coloniales, et que la famille grand-ducale en a tiré profit. Que les missions catholiques prêchaient dans tout le pays la justification idéologique de cette exploitation.

Cette exposition constitue la première reconnaissance par l’État de l’existence d’une histoire coloniale luxembourgeoise. Elle suscite un vif intérêt tant auprès du public que de la presse. Elle peut avoir lieu car le temps écoulé depuis l’époque coloniale est désormais suffisamment long pour ne pas heurter la sensibilité des personnes concernées et de leurs proches. Les sentiments des auteurs luxembourgeois, bien entendu, et non ceux des victimes lointaines.

L’exposition conclut son récit par l’indépendance du Congo belge. Plus de 60 ans se sont écoulés depuis. Les anciennes colonies sont indépendantes au regard du droit international. Elles conservent toutefois leur rôle subalterne dans la division internationale du travail. En tant que fournisseurs de matières premières et de produits agricoles. Par la force économique et, au besoin, militaire, les investisseurs du Nord s’approprient la plus-value. Les despotes locaux les y aident, moyennant rémunération. Cela conduit sans cesse à des coups d’État, des guerres civiles et des vagues de réfugiés.

Dans ce pays, une partie des 50 000 sociétés de participation, des 3 500 fonds d’investissement et des 123 banques sert à continuer d’exploiter les richesses excédentaires des anciennes colonies. Pour faciliter ce processus, le Luxembourg a négocié des conventions de double imposition avec plus d’une centaine d’États. Les deux tiers d’entre eux ne sont pas des pays industrialisés.

Le secteur financier national a profité de la déréglementation néolibérale des marchés financiers et des marchés des capitaux. Celle-ci a conduit, dans les années 80, à la crise de la dette. Des programmes d’ajustement structurel ont été imposés aux pays les plus pauvres. Ils ont détruit l’État, le système éducatif et le système de santé. Au sein du Fonds monétaire international, de la Banque mondiale et de l’Union européenne, les ministres des Finances chrétiens-sociaux y ont reconnu leurs intérêts économiques.

Dans la plupart des pays, l’expropriation totale de la plus-value empêche l’accumulation de capital et la hausse des revenus des masses : elle fait obstacle au développement économique. Les promesses libérales de modernisation s’avèrent être des mensonges. Le sous-développement n’est pas un retard, mais un modèle économique. Sartre et Kwame Nkrumah parlaient de « néocolonialisme ».

Vu de loin, le néocolonialisme semble plus abstrait que le colonialisme. De temps à autre, lui aussi doit être soutenu par des moyens militaires. En 1987, le gouvernement CSV/LSAP craignait que rester en retrait n’affaiblisse les intérêts commerciaux. Il s’est ainsi engagé aux côtés de l’Irak lors de la première guerre du Golfe. Depuis lors, une poignée de soldats luxembourgeois est régulièrement envoyée, à titre symbolique, dans des zones de crise. Les troupes coloniales étaient censées défendre la civilisation et le christianisme. Dans le néocolonialisme, ce sont désormais la démocratie et les droits de l’homme qui sont en jeu.

Le Luxembourg doit se montrer à la hauteur de la « place au soleil » que lui avait promise Guillaume II. À cette fin, il augmente également son aide au développement depuis les années 80. Celle-ci ne vise pas le développement économique ; elle se limite au domaine social. Dans l’esprit libéral de l’époque, elle a été confiée à des ONG privées. Depuis deux ans, elle relève sans complexe du ministre de l’Économie.

Le néocolonialisme n’est pas éternel non plus. Soixante ans après sa fin, le Musée national d’histoire et d’art lui consacrera une exposition critique.