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Société 5 min de lecture

Farah Diba et Winnetou

La petite témoin de son époque

Article paru dans Édition septembre 2022
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À la fin des années 50, les dames qui se promenaient dans la Groussgaass arboraient sur la tête une coiffure imposante et bien formée. Celle-ci conférait à leurs visages variés un air majestueux. Rien d’étonnant à cela, puisqu’il s’inspirait de la coiffure que l’épouse du shah de Perse faisait tenir en équilibre sur sa tête. Cette épouse qui avait enfin donné au Shah les enfants tant désirés, après qu’il eut répudié Soraya, jugée incompétente en la matière. Son image, sous les titres « Une femme dans le miroir », « Une femme au grand cœur », trônait en couverture des magazines Quick et Bunte ; une icône, aurait-on dit plus tard. Avec ses yeux de biche qui semblaient toujours humides, ses lèvres chaleureuses, son nez bon enfant et cette expression comme si elle était envahie par un amour éternel.

Mais, je m’en rends compte soixante ans plus tard, ces tours qui parcouraient toute l’Europe n’étaient donc pas le fruit de l’imagination de nos mères, grands-mères et arrière-grands-mères ? Oh là là ! Elles se les étaient appropriées culturellement… elles avaient commis une appropriation culturelle ! Mais vint alors la prise de conscience et, avec elle – ouf ! –, l’acquittement posthume des innombrables Farah Dibas : la Shahbanu n’appartenait à aucune minorité opprimée et elle n’en était probablement même pas une, sauf peut-être, je me le demande, aux yeux de son époux royal. Mais elle rayonnait tout de même un peu trop pour cela, non ? L’épidémie de la tour, qui frappait démocratiquement les femmes au foyer, les secrétaires et les dames fortunées, n’était donc pas répréhensible non plus. Et d’ailleurs, de quelle culture la tour était-elle issue au juste ? En tout cas, pas de celle de l’ayatollah.

C’est compliqué. Qui détient le brevet et pour quoi ? Par exemple, pour les tresses cultivées sur les crânes des « visages pâles » ? Ils ne les ont ni acquises légalement, ni héritées légitimement. À la sueur, au sang et aux larmes. Par l’oppression. Ça ne peut pas être n’importe quoi. Pas parce que la maman a allaité trop longtemps ou que la compagne est toxique. C’est la couleur de peau qui compte, c’est elle le critère de distinction.

L’attaque contre Winnetou a porté un coup au cœur de ces vieux hommes au teint pâle, le sang coule à flots. Ne touchez pas à notre Winnetou ! Les derniers Mohicans se préparent pour la bataille finale. Des philosophes armés d’arguments et des journalistes qui se sentent opprimés par de jeunes collègues naïfs brandissent la hache de guerre contre les mauviettes « woke ». Les politiciens se vantent de leur virilité, revendiquent le droit des hommes à pleurer. Strache et Söder font leur coming out, c’est un mouvement transpartis : Sigmar Gabriel et Claudia Roth (une femme dans le quota, enfin !) ont autrefois versé des larmes amères lorsque Winnetou s’est retiré dans les Chasseurs éternels. Gabriel oblige désormais ses enfants à regarder les films de Winnetou en famille.

« Il serait en réalité prussien », ai-je lu dans un média allemand. Tant cette obsession que, désormais, cet engouement semblent être un syndrome allemand. En République tchèque, un film vient de sortir mettant en scène un Winnetou écologiste, qui a l’air d’adorer les boulettes de Bohême accompagnées de rôti de porc. Et les membres des Premières Nations ont de toute façon d’autres problèmes ; c’est drôle, drôle, la plupart d’entre eux n’ont jamais entendu parler de notre héros du Far West.

Comme si ce problème n’était pas de toute façon en voie de disparition. Qui lit encore Karl May ? À part les doctorants spécialisés dans la réception du « bon sauvage » ? Je n’ai plus vu de passionnés de Karl May depuis des décennies et, contrairement à mes frères et à mon père, j’ai très vite abandonné. Je me suis tournée vers mes Douze Maccabées, mes Cinq Amis, vers Nesthäkchen. Ma deuxième tentative, il y a quelques années, après avoir hérité d’une collection de Karl May, a également échoué. Mais le rêve humide de belle-mère, le beau et bon Pierre et la belle et bonne Marie au Lac d’Argent m’ont aussi envoûtée. Je me suis transformée en fan de Nscho-tschi dans la cour de récréation.

Les psychologues expliquent ce cri déchirant de la virilité germanique mûre comme une réaction à une atteinte portée à sa propre enfance. Comme on le sait, celle-ci est profondément ancrée.

Comment dois-je désormais appeler ce lac de barrage au nom si peu digne ? Le « lac des Amérindiens » ? Pour moi, ça a toujours été « mon lac des Indiens ». Mon Indien préféré quand j’étais enfant était ce noble personnage au nez crochu, coiffé d’une majestueuse coiffe de plumes, qui figurait sur une boîte de cigares probablement disparue depuis longtemps. Il ressemblait à mon père.