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Société 4 min de lecture

Faire tout un foin

La petite témoin de son époque

Article paru dans Édition janvier 2023
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Je veux encore jeter un coup d’œil à *Corsage*, une dernière fois, ce chef-d’œuvre de la réalisatrice Marie
Kreutzer, me replonger une dernière fois dans le vaste paysage que forme le visage de Vicky Krieps. Avant que le film ne disparaisse des écrans de cinéma viennois, au bout de six mois. Et puis un nom fait son apparition dans tous les médias autrichiens, voire déjà dans les médias allemands, un visage apparaît, et encore ce visage associé à ce nom, encore et encore et encore. Et en lien avec cela, ce qui apparaît comme le plus monstrueux dans notre société, et sans doute pas seulement dans la nôtre.

Il s’agit du nom et du visage de l’acteur qui incarne le rôle de l’empereur d’Autriche dans le film *Corsage*. Il est accusé de possession d’images pornographiques mettant en scène des mineurs, soit au moins 58 000 fichiers ; l’acteur a plaidé coupable. Aucune infraction similaire ne lui est reprochée.

« Corsage » va être immédiatement retiré de l’affiche, annonce-t-on d’emblée. Et le film ne participera pas non plus à la cérémonie des Oscars. La réaction a-t-elle été suffisamment rapide ? Une série policière s’est déjà séparée avec élégance de son acteur principal dès les premières rumeurs. On reproche toutefois au Burgtheater et aux réalisateurs de films d’avoir habilement détourné le regard pendant trop longtemps. Maintenant que son visage fait la une des journaux et domine les gros titres de l’actualité, ces prises de distance arrivent un peu tard. Trop tard.

De toutes parts, les condamnations fusent. Horreur, dégoût, répulsion s’expriment sans relâche sur les réseaux sociaux et dans les médias traditionnels ; rares sont ceux qui ne soulignent pas à quel point tout cela est répugnant et effroyable. Même ceux qui se demandent s’il est justifié d’interdire des équipes de tournage entières et des productions théâtrales, d’effacer le travail d’innombrables créatifs à cause de l’acte d’un seul individu. Comme si l’horreur de l’horrible n’était pas de toute façon évidente pour la grande majorité.

À une époque où les violeurs et les meurtriers* n’apparaissent généralement dans les médias que de manière floue, pixélisés et, tout au plus, sous forme d’initiales, un nom résonne dans tout le pays, et son visage est désormais connu de tous. Il n’y a pas si longtemps encore, les meurtriers et meurtrières étaient qualifiés de monstres et de bêtes dans la presse à sensation, mais pas seulement là. Des « non-humains ». Ils étaient placés au-delà de l’humain, bannis de l’humanité. Au Moyen Âge, il y avait le pilori ; aujourd’hui, on traîne le bouc émissaire à travers le village numérique. Il n’y a pratiquement aucun moyen d’y échapper. Les médias ont retrouvé leur monstre, même s’ils ne l’appellent plus ainsi.

De la compassion pour un agresseur ? Et en plus, pour un comme ça ? Oui, on n’a jamais assez de compassion, même si ce sentiment ne correspond plus à l’air du temps ; l’empathie, c’est autre chose. Et la compassion envers les enfants exploités comme des biens de consommation numériques n’a pas besoin d’être brandie comme un ostensoir, elle va de soi.

Mais aussi de la solidarité envers ceux qui sont victimes d’une sorte de « responsabilité collective » à l’ancienne. Ceux qui, sans aucune faute de leur part, sont salis par les actes ou les méfaits d’un seul individu. Que peut faire Vickie Krieps face aux abîmes dans lesquels s’est enfoncé son mari cinéaste ? Comment des coproductions pourraient-elles jamais voir le jour si la folie, la maladie ou l’énergie criminelle d’un participant peut tout anéantir ? Comment une réalisatrice peut-elle se porter garante de tout le monde ? Les artistes devront-ils à l’avenir être passés au crible de fond en comble, fournir des certificats de bonne conduite, prouver leur « pureté » absolue ? Faire des confessions accompagnées de vœux de pénitence ? Et s’il s’agit d’une actrice principale reconnue coupable, l’œuvre est-elle encore sauvable ? Jusqu’à quel point peut-on être abyssal : légèrement, modérément, gravement ? L’artiste doit-il apporter la preuve d’une normalité totale ? Est-ce la justice qui décide, ou cette intuition qui donne la nausée ?

Ce débat rappelle celui qui a récemment fait rage autour des œuvres d’artistes blancs décédés. « Corsage » sera finalement en lice pour l’Oscar. A-t-il une chance dans une Amérique obsédée par la morale ? D’autant plus que des accusations de harcèlement sexuel visant un autre membre de l’équipe ont surgi à la dernière minute.