Nouveauté Lancement du nouveau site internet du Land Voir la boutique en ligne →
Société 15 min de lecture

Chien regardant vers le bas

Le monde du yoga se dilue et se commercialise de plus en plus. Cela ne profite (presque) à personne.

Article paru dans Édition mai 2024
Partager l'article sur

Chien regardant vers le bas
La posture Trikonasana, le triangle, au centre de yoga La Source © Gilles Kayserh

Une poignée de femmes posent leurs jambes contre le mur. En fond sonore, une musique douce accompagne les mouvements, tandis qu’une voix rappelle que la gratitude pour ce que nous avons ici et maintenant est la clé du bonheur. Inspirer, expirer, se pencher en arrière pour prendre la posture du chien tête en bas. Pour finir, Savasana, la posture du cadavre, une relaxation finale profonde. Un bref moment de calme et la prise de conscience que la professeure a raison. Le yoga est en plein essor, y compris au Luxembourg. L’ancien ministre de l’Énergie vert Claude Turmes, comme on le sait, pratique quotidiennement et proposait des cours à ses hauts fonctionnaires au sein du ministère. Lors de la campagne électorale de 2018, une séance de « Yoga avec Claude » avait été organisée à Ingeldorf afin de présenter les priorités politiques du parti. La pratique s’est également intégrée dans la culture dominante à d’autres égards : désormais, les personnes intéressées peuvent écouter Schubert ou Prokofiev en position de l’enfant, se contorsionner en transpirant dans des hamacs et, en été, faire des chaturangas (une sorte de pompes profondes) pieds nus dans l’herbe. Que ce soit dans les studios ou dans les centres de remise en forme, le yoga est omniprésent : yoga aérien, power yoga, hot power tropics fusion yoga, yoga pour enfants, inside flow yoga, hot and funky yoga, somatics yoga, yin yoga, yang yoga. Chaque jour, des dizaines de cours sont proposés, que les élèves peuvent réserver en un clic via des applications telles que Mindbody.

Denise Pesch est l’une des figures emblématiques de la scène luxembourgeoise. Elle enseigne depuis 40 ans et son centre de yoga, « La Source », existe depuis 1991. Par un mercredi matin ensoleillé, son compagnon Fredric Bender, originaire des États-Unis, ouvre la porte de leur maison à Walferdange. Un salon aéré, avec un grand piano, de hauts plafonds et beaucoup de lumière, s’étend devant nous ; des fleurs sont disposées sur la table de la salle à manger. Le calme règne ; Denise Pesch entre, lisse les plis de la nappe et s’assoit. Du thé au gingembre bio est servi dans des tasses à thé japonaises.

À côté du salon se trouve le premier shala, où Denise a commencé à enseigner dans les années 90. « À l’époque, plusieurs femmes donnaient des cours dans leur propre salon. Pour faire de la publicité, nous déposions des prospectus dans les magasins bio de tout le pays », raconte Fredric Bender. « Nous avons tout fait ensemble », explique Denise Pesch en insistant sur le mot « ensemble ». Il régnait alors une atmosphère différente, celle de la solidarité. Il n’y avait pas besoin de beaucoup de publicité, car le bouche-à-oreille avait suffi à faire connaître l’offre. Peu à peu, il a fallu trouver d’autres locaux, car la demande augmentait. Au début, les cours avaient lieu dans une salle polyvalente à Walferdange, puis au Konviktsgaart, où les salles pouvaient être réservées à l’heure. En 2014, ils ont pris la décision d’ouvrir leur propre centre à Strassen. Les élèves s’y inscrivent pour un semestre, ce qui garantit une certaine continuité et un engagement : « Nous connaissons nos élèves. »

On distingue généralement ce qui est aujourd’hui commercialisé sous le nom de « yoga » d’une tradition dont les racines remontent à environ 3 000 ans. En sanskrit, « yoga » signifie « union », c’est-à-dire l’unité. L’objectif est d’ancrer le corps et l’esprit dans le présent et de cultiver le samadhi, une forme de conscience pure. À ses débuts, la pratique consistait principalement en méditation. La respiration a toujours joué un rôle important. Les gurus enseignaient à leurs disciples, souvent lors de séances individuelles. La forme de yoga moderne, qui met principalement l’accent sur les exercices physiques (asanas) et qui s’est imposée en Occident, date d’environ cent ans. Indra Devi, une professeure de yoga née en 1899 dans l’ancienne Union soviétique, a largement contribué à sa diffusion en Occident, notamment à Hollywood. Elle fut – aux côtés de B.K.S. Iyengar et K. Pattabhi Jois – l’élève de Tirumalai Krishnamacharya, considéré comme le « père du yoga moderne ». De nombreux styles actuels sont issus de ce « yoga postural » : le Jivamukti, l’Ashtanga Vinyasa, l’Iyengar. Ce qui est enseigné aujourd’hui sous le nom de yoga est, dans le meilleur des cas, le résultat de ce contact culturel. Dans une société de plus en plus laïque, cette pratique endosse également, pour certains, le rôle d’un soutien spirituel. « Le yoga consiste à être là où l’on est – alors que la culture contemporaine est axée sur le progrès et l’amélioration constante », explique Denise Pesch. Bien sûr, c’est formidable pour beaucoup de pouvoir toucher leurs orteils pour la première fois – mais c’est là une façon superficielle de définir le yoga.

On observe une dérive du terme. En effet, on propose désormais partout dans le monde du « Beer Yoga », du « Goat Yoga » ou encore du « Puppy Yoga ». La combinaison du yoga et du capitalisme offre un champ infini à ce qu’on appelle l’innovation. Pour Denise Pesch et Fredric Bender, une grande partie de ces pratiques n’a plus rien à voir avec le yoga. « Pour qu’une pratique puisse être qualifiée de yoga, elle doit figurer dans les textes anciens ou dans la tradition orale », rétorque Fredric Bender. De plus, l’objectif serait de se tourner vers son for intérieur et de faire l’expérience du calme. De nombreux cours qui passent aujourd’hui pour du yoga peuvent être amusants et faire du bien, mais on ne peut plus les qualifier de yoga. « Un vieux yogi dans sa grotte ne va certainement pas se réveiller pour faire une vidéo Instagram Reel. Mais les cours sur la Bhagavad-Gita (textes fondamentaux de l’hindouisme, ndlr) n’attirent guère d’élèves. »

« Beaucoup de stéréotypes et de clichés sont simplement repris tels quels. Nous aimerions aborder davantage la question de la manière de rendre justice aux racines du yoga, y compris sur le plan linguistique », explique Zoé Galassi, cofondatrice de l’asbl Yoga am Minett (Yam), qui propose des cours à Esch et à Differdange. Elle a fait ses premières expériences de yoga en tant que professeure dans une maison squattée à Amsterdam, où l’ambiance était décontractée. La scène yoga chic de Luxembourg-Ville lui a fait l’effet d’un choc et elle a décidé de créer un cadre plus détendu. Yam fonctionne selon un principe de pop-up et propose notamment des cours au Bâtiment4. Certaines professeures viennent du secteur social et souhaitent que le yoga soit accessible à tous, tant sur le plan physique que financier. « Nous tenons à une certaine simplicité et c’est pourquoi nous avons, par exemple, un code vestimentaire. En tant que professeures, nous ne voulons pas être une source de distraction. » En ce qui concerne le yoga en soi, elle déclare : « La simplicité est extrêmement sous-estimée. Revenir à l’essentiel est une bonne approche à tous les égards. »

Maura Pianaro enseigne quant à elle ce qu’on appelle l’« Inside Flow », un style qui combine des asanas de yoga à une chorégraphie de danse et qui se pratique sur de la musique pop entraînante. C’est Young Ho Kim, d’origine germano-coréenne, qui a inventé ce style en 2008. Depuis quelques années, Maura Pianaro parcourt le monde pour enseigner ce style à des dizaines de femmes en Thaïlande, à Taïwan ou en Corée. Elle qualifie son style de « moderne » ; il s’agit selon elle de « connecter le cœur, l’esprit et le corps ». Pour elle, le yoga est une forme de méditation qui lui permet de trouver l’harmonie avec elle-même. Le yoga ne devrait-il pas être intemporel ? Une pratique vieille de 3 000 ans n’est plus adaptée à la vie moderne, rétorque-t-elle. Elle doit évoluer, elle ne peut pas simplement stagner ; de plus, il ne faut « pas toujours se prendre au sérieux ».

La science prouve que le yoga est bon pour la santé. On estime à 300 millions le nombre de pratiquants dans le monde, et la tendance est à la hausse. Les personnes interrogées indiquent toutefois que les cours plus intenses sont bien plus prisés que les variantes plus douces. La devise est : « the harder the better » ou « make them sweat ». L’accent mis sur les asanas en tant que tendance de remise en forme a donné naissance, dans les sociétés occidentales, à un véritable culte du corps qui, sans surprise, cible la grande majorité des femmes qui pratiquent cette discipline. Si l’on en croit Instagram, le yogi stéréotypé est une femme, jeune, en excellente forme physique, dotée d’articulations hypermobiles et d’un penchant pour les paysages naturels grandioses et les couchers de soleil. Cela aussi est en contradiction avec la vocation inclusive de cet enseignement – et ouvre la voie à d’autres dérives, car la hiérarchie, qui dans l’idéal transmet le savoir, a été et continue d’être tout aussi souvent détournée. Les agressions sexuelles étaient monnaie courante chez des gourous tels que Yogi Bhajan et Bikram Choudhury, le fondateur du Bikram/Hot Yoga. Tous deux sont devenus extrêmement riches. Comme on le sait, économie et morale sont deux choses bien distinctes. Si l’on y ajoute une prétendue spiritualité, cela prend véritablement feu. Outre ces gourous tombés en disgrâce, les grands gagnants de l’industrie du yoga, estimée à 100 milliards à l’échelle mondiale, sont par exemple les fabricants de leggings comme Lululemon, dont le chiffre d’affaires a dépassé les 5,5 milliards de dollars l’année dernière.

Outre les prestataires privés, de nombreuses communes proposent également des cours de yoga. Les salles y sont mises à disposition, il n’est pas nécessaire de les louer séparément, et les communes ne paient pas de TVA. Les cours sont donc moins chers. (Les centres de fitness ne paient que 3 % de TVA, tandis que les centres de yoga facturent 17 %.) « En réalité, cette absence de dépendance économique propre aux communes se rapproche le plus de l’essence même d’un véritable studio de yoga, au sens d’une organisation à but non lucratif. Pour les studios commerciaux, cela constitue une concurrence déloyale », explique Fredric Bender. Les tarifs des cours varient ; dans la capitale, on paie (notamment en raison des loyers) jusqu’à 30 euros pour une séance de 60 minutes, ce qui risque d’exclure une grande partie de la population. Aucun débat n’est mené sur la manière dont l’enseignement du yoga pourrait devenir un système rentable, mais éthique. Cela tient aussi à l’absence d’une fédération active qui mettrait en réseau les professeurs de yoga entre eux et mettrait des mentors à la disposition des nouveaux enseignants. La Fédération nationale des écoles de yoga (Fnely) est pratiquement inactive. Or, une instance faîtière serait très utile, estime Zoé Galassi.

Yogaloft, le plus grand prestataire du Luxembourg, se distingue particulièrement : on le retrouve désormais dans cinq établissements situés dans la capitale et ses environs. Plus de 45 professeures y dispensent plus de 100 cours par semaine. L’une d’entre elles propose des retraites de luxe dans un domaine toscan, à partir de 2 800 euros. Sur son site Internet, le studio se présente comme « l’endroit où le Luxembourg fait du yoga ». L’entreprise était dirigée par la famille noble finlandaise Ehrnrooth jusqu’à ce qu’elle soit rachetée en 2014 par des gestionnaires d’actifs suédois, dont Johan Kuylenstierna. Deux ans plus tard, sa fille Amélie Kuylenstierna a rejoint l’entreprise aux côtés de sa partenaire commerciale Amanda Heinen (qui se présente sous le nom indien d’Ananda Tulsi). Les gérantes ont refusé de répondre à une demande d’interview du journal *Der Land* concernant leur point de vue sur la scène du yoga et leur rôle au sein de celle-ci.

La pandémie a une nouvelle fois profondément bouleversé le paysage. Dans les grandes villes comme Berlin, les studios ont survécu tant bien que mal à cette situation d’urgence, grâce à des cours hybrides et à un développement de leur offre en ligne. L’économie de plateforme née d’applications telles qu’Urban Sports, où les cours sont proposés à des prix extrêmement bas via des applications, entraîne un dumping des prix auquel les professeurs et les studios ont du mal à échapper. Un certain nombre de professeurs de longue date ont jeté l’éponge, en partie à cause de la pression de devoir se promouvoir et promouvoir leurs offres sur les réseaux sociaux, et en partie à cause de la précarité financière croissante. Au Luxembourg, on n’en est pas encore là : pendant la pandémie, l’État est venu à la rescousse. Néanmoins, on a perdu un très grand nombre d’élèves pendant cette période, rapporte Denise Pesch. Parallèlement, la saturation du marché des professeurs s’accentue ici aussi en raison de l’abondance des formations. La Yoga Alliance recense plus de 100 000 professeurs accrédités dans le monde entier. Elle s’apparente le plus à une sorte d’autorité gouvernementale et d’organisme de contrôle de la qualité au sein de l’industrie du yoga, mais elle est historiquement faible et ne parvient pas à suivre le rythme en raison du nombre considérable de professeurs et d’écoles.

Les formations de professeurs de yoga (YTT) de 200 heures constituent l’activité la plus lucrative pour les studios et les professeurs. Elles se déroulent tantôt sous forme de stages intensifs d’un mois, tantôt sur plusieurs week-ends répartis sur une à deux années. Elles s’articulent autour de modules d’enseignement consacrés à l’anatomie, à la philosophie, aux méthodes pédagogiques et à la pratique physique. La plupart de ces formations sont ouvertes à tous, y compris aux personnes n’ayant aucune expérience préalable du yoga. En Occident, les élèves paient entre 3 000 et 4 500 euros ; à Rishikesh, en Inde, il existe des forfaits à partir de 500 euros, « transfert depuis l’aéroport compris ». Les élèves parlent de « l’étape logique suivante » pour approfondir leur pratique. L’intention n’est pas toujours d’enseigner. Il s’agit néanmoins d’un petit investissement en temps et en argent si l’on espère pouvoir en vivre par la suite. « Dans de bonnes conditions, ces 200 heures constituent un bon début – ce qui n’est souvent plus le cas aujourd’hui », explique Fredric Bender. Il attribue cela, entre autres, à la qualité des formations.

Cela a des répercussions sur les élèves. Dans la capitale, il est devenu courant, dans de nombreux endroits, de ne pas interroger les élèves sur d’éventuelles blessures ou sur leur expérience du yoga. Parallèlement, comme le rapportent les élèves, on procède généreusement et sans consultation préalable à ce qu’on appelle des « ajustements manuels », c’est-à-dire des corrections de l’alignement physique d’un exercice. Lorsque la réservation s’effectue d’un simple clic via une application, les élèves et les professeurs se connaissent à peine : lorsqu’on a sans cesse affaire à de nouveaux visages que l’on ne reverra jamais, le sens des responsabilités s’estompe. À cela s’ajoute le manque de temps. Le lien élève-professeur, qui est pourtant au cœur de l’enseignement du yoga, s’affaiblit. Dans les cours de yoga dynamique destinés aux débutants, il arrive que l’on fasse subtilement comprendre aux élèves plus âgés, qui ne parviennent pas à suivre le rythme, qu’il s’agit justement de « power yoga ». Des professeurs charismatiques mais inexpérimentés comptent sur des avis positifs censés leur apporter davantage de cours.

Sur Instagram, le métier de professeur de yoga apparaît comme un métier glamour, synonyme de nombreux voyages et de contacts sociaux. Reste la question fondamentale de savoir ce que les gens savent réellement après quatre semaines de formation intensive, et s’ils sont capables – ou s’ils devraient – transmettre ces connaissances. En Allemagne, le nombre de professeurs de yoga a été multiplié par cent au cours des deux dernières décennies et demie. Bien sûr, parmi ces personnes, rares sont celles qui parviennent à subvenir entièrement à leurs besoins grâce à l’enseignement du yoga. Cela reste une activité complémentaire.

Chez La Source, les professeurs de yoga travaillent en tant qu’indépendants ; le fonctionnement est similaire dans d’autres studios. Si une personne suit une formation proposée par ces établissements, elle peut espérer y enseigner quelques heures par semaine par la suite. Aucune donnée n’est collectée concernant les bénéfices générés exclusivement au Luxembourg par les centres de yoga. Parmi les entreprises commerciales de yoga enregistrées et actives au Luxembourg, la plupart parviennent jusqu’à présent à rester à flot, d’après leurs bilans financiers. Le nombre de personnes qui vivent uniquement du yoga se situe toutefois très probablement à un chiffre. « J’ai essayé pendant un certain temps, mais c’était trop pour moi », explique Zoé Galassi. Elle a dû donner plus de cours qu’elle ne le souhaitait, ce qui a nui à la préparation adéquate de ses cours. « Je n’étais plus satisfaite de mon travail. » Aujourd’hui, elle a trouvé un compromis et exerce, en plus de ses cours de yoga, un deuxième emploi en tant qu’éducatrice.

« Le yoga est devenu un service, tout comme on se fait faire les ongles ou qu’on réserve un massage », explique Victoria Larsson, qui enseigne le yoga depuis 2007 et la méditation depuis 2012. Elle a enseigné à Berlin et en Suède avant de s’installer à Majorque pendant la pandémie. C’est de là qu’elle propose également des cours en ligne. Elle dispose ainsi d’un vivier d’élèves sur lequel elle peut compter : son modèle économique fonctionne. Elle n’hésite toutefois pas à critiquer la commercialisation du milieu dont elle fait partie. « Se qualifier de professeur de yoga est devenu extrêmement facile. Aujourd’hui, tout ce secteur est un système pyramidal. » La plupart des gens ne seraient pas suffisamment formés pour vraiment enseigner aux autres. Face à cette réalité, elle a décidé, il y a deux ans, de supprimer le mot « yoga » de ses propres offres.