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Scènes 7 min de lecture

Quand « l’amour » est synonyme de violence

La troupe de théâtre Glossy Pain impressionne avec une mise en scène radicalement modernisée de *Woyzeck* au Kapuzinertheater

Article paru dans Édition février 2026
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Il ne se passe pratiquement pas un jour, ces derniers temps, sans que de nouvelles révélations concernant les « Epstein Files » ne nous donnent la nausée. Les coupables se trouvent également parmi nous. Georg Büchner le savait déjà. C’est dans les rapports médico-légaux relatifs à une affaire de meurtre qu’il a trouvé l’inspiration pour sa pièce : le 21 juin 1821, à Leipzig, le coiffeur Woyzeck avait poignardé sa maîtresse, la veuve d’un chirurgien.

Dans le fragment inachevé de Büchner, Woyzeck apparaît comme un homme que la jalousie, les mauvais traitements infligés par son supérieur et les agissements moralement répréhensibles d’un médecin, qui profite de la détresse matérielle de son patient, poussent progressivement à la folie, puis au meurtre de sa petite amie. C’est précisément ce caractère fragmentaire qui offre la liberté d’interpréter « autrement » ce texte devenu obligatoire pour de nombreuses classes.

La troupe de théâtre multilingue berlinoise Glossy Pain propose une version rafraîchissante et radicalement modernisée de *Woyzeck*, qui omet toutefois les difficultés économiques bien réelles décrites par Büchner. Cette nouvelle version, mise en scène par Katharina Stoll, est une commande du Theater an der Ruhr. Elle se limite à trois personnages seulement, et séduit tant par son texte que par la solidité de la mise en scène et le jeu puissant de la troupe.

Marie (Amanda Babaei Vieira) et Margret (Riah Knight) sont les meilleures amies du monde ; elles partagent un appartement et, par là même, leur quotidien. Un jour, leur voisin, Franz Woyzeck (Joshua Zilinske), fait irruption dans leur vie harmonieuse, s’y imposant même avec force, car il se croit amoureux de Marie.

Peu à peu, quelque chose change dans la dynamique du couple, car Woyzeck n’est pas le gentleman qu’il prétend être, lorsqu’il apporte des tournesols frais et du pain tout juste sorti du four dans la colocation. Son amour est possessif. Il cherche à tout contrôler et veut Marie pour lui seul.

Le décor (Wicke Naujoks), composé d’une cuisine intégrée moderne toute blanche, contraste déjà avec ce drame intemporel de 1836/37. Les deux jeunes femmes se sont confortablement installées dans leur colocation d’étudiantes, où les bouteilles de vin vides posées près de l’évier témoignent encore de soirées joyeuses. Dans leur petit nid, elles se promènent en traînant les pieds, chaussées de pantoufles en forme d’animaux en peluche.

Au début, Marie se prélasse sur le canapé, passe ses mains avec tendresse dans la chevelure clairsemée de Woyzeck et lui assure, pendant qu’elle lui coupe les cheveux, qu’il est quelqu’un de bien, mais qu’il réfléchit simplement trop.

Margret, leur colocataire, fait un peu figure de cinquième roue du carrosse au milieu de ces deux jeunes amoureux, mais elle parvient à compenser cette situation grâce à des chansons mélancoliques à la guitare. Le fait qu’elle parle anglais alors que Marie et Woyzeck communiquent en allemand ne dérange pas, mais renforce au contraire le charme de la mise en scène.

Nous nous trouvons aujourd’hui dans une colocation d’expatriés, où Marie fait du yoga et où Margret se creuse la tête sur son test de naturalisation ou raconte des soirées où de jeunes femmes font le point sur leurs avortements. Au début, le monde est encore lumineux, presque éblouissant : des tournesols sont projetés sur les murs d’une blancheur aseptisée de la scène. Ce procédé technique, trop souvent utilisé, est ici employé à bon escient pour renforcer les ambiances.

Marie a rendez-vous avec Franz Woyzeck. Il vient dîner chez elle et il y a dans l’air la magie d’un nouveau départ. Une atmosphère électrique. Par mesure de précaution, Marie demande à sa colocataire Margret quelle est sa playlist, afin de s’assurer de ne pas paraître trop « sexy » ni trop envahissante.

Margret parle sans détour des agressions sexuelles commises dans le tram. Dès ce moment-là, Woyzeck se révèle naïf et peu sensible : « Bon, vous êtes quand même deux jolies femmes ! », s’exclame-t-il spontanément. L’argument selon lequel les femmes provoqueraient les hommes par leur apparence provocante semble être un vieux refrain qui n’a pas encore fait son temps.

Margret ravale sa déception face à cette remarque. « J’ai entendu dire que tu jouais de petits instruments », le taquine-t-elle, l’incitant ainsi à jouer sa musique.

Au plus fort de leur histoire d’amour, Woyzeck et Marie tournent en rond lors d’une fête foraine : une projection vidéo déjà assombrie par des fantômes sombres. Car Marie est libre. Elle se jette à corps perdu dans la vie. Et elle s’enthousiasme déjà pour un autre, André, un ami de Woyzeck.

Chez Woyzeck, le soupçon s’installe peu à peu. Le petit-déjeuner avec le couteau ensanglanté est filmé en plongée (comme dans un film de Jim Jarmusch) et projeté sur grand écran, tout comme une installation vidéo en noir et blanc montrant Marie et Woyzeck dans un moment d’intimité : « Marie, j’ai parfois un tel malaise… »

La façon dont on peut tuer « par amour » rappelle l’affaire Bertrand Cantat. Cela fait-il vraiment déjà 23 ans que le chanteur français du groupe Noir Désir a battu à mort sa compagne, Marie Trintignant, par jalousie ? Seuls les discours féministes alternatifs évoluent-ils, tandis que les abus et les féminicides se poursuivent dans la réalité, comme si le monde s’était arrêté ?

Dans la mise en scène de Katharina Stoll, Woyzeck cherche à s’assurer de l’amour de Marie, veut savoir où il en est avec elle : « Qu’est-ce qu’il y a entre nous deux ? » ; tandis qu’elle reste évasive : « Je ne veux pas mettre d’étiquette là-dessus. » Désorienté, il comprend qu’elle a besoin d’espace… Ainsi, dans un gros plan, Woyzeck semble sombrer dans la folie. Tout semble lui échapper. Et tandis qu’il sombre dans le doute, Marie joue sur deux (!) flûtes à bec en même temps. C’est assez drôle ; mais cela l’est moins lorsque, dans la cuisine, on déballe sans exception des légumes phalliques.

Les projections vidéo deviennent de plus en plus inquiétantes : des yeux de chevaux sombres, aux reflets sinistres ; des perruques sur des têtes de femmes. « L’homme est libre ! » Mais à quel point une femme qui aime la liberté est-elle libre ? Woyzeck passe du statut de charmant prétendant à celui de harceleur schizophrène et envahissant, si bien que Marie finira par se dire à elle-même : « Je ne pourrais jamais supporter de vivre avec toi et ton attraction déprimante », tout en pressentant déjà : « Nous sommes entourés de violence. »

« Tu as froid, Marie ? Quand on a froid, on ne tremble plus », murmurera le meurtrier, reprenant mot pour mot le texte, avant que le meurtre ne soit heureusement pas mis en scène.

Dans le dépliant consacré à la mise en scène, Glossy Pain a publié un alphabet alternatif de la tendresse, applicable aux mots comme aux actes. « Je n’en ai pas vraiment envie aujourd’hui » – cela signifie « non ». « Peut-être plus tard » – cela signifie « non ». « Ça va trop loin pour moi » – cela signifie « non ». « Ça me fait mal » – ça veut dire non. La circonstance aggravante de la perfidie dans les féminicides est souvent rejetée, car la victime, en raison des violences subies auparavant, devait toujours s’attendre à une nouvelle agression et n’est donc pas sans méfiance…

Le merveilleux jeu de guitare et la voix de Riah Knight viennent boucler la boucle. Tandis que Marie s’adresse au public : « Un bon meurtre. Un beau meurtre. Un meurtre par amour. Tous les trois jours. » Une conclusion un peu trop moralisatrice pour une soirée théâtrale émouvante. p