À Schengen, derrière le pont, là où les maisons ne sont pas ravalées et où le macadam est un peu plus bosselé, la route mène à Sierck, où, dans une ruelle sinueuse, juste à côté du château, vit un troubadour de la nation luxembourgeoise – française ; et ce, bien que Sierck n’appartienne pas au Luxembourg et que nous aimions tant, à l’étranger, rechercher des « Luxembourgeois » et surtout des locuteurs de la langue luxembourgeoise : à Sibiu, au Brésil et partout dans le monde. Mais Jo Nousse n’est pas luxembourgeois, en tout cas pas selon son passeport. Et sa langue maternelle n’appartient à aucun pays, du moins pas à un seul. Il n’est pourtant pas issu d’émigrants affamés, de personnes déplacées par la guerre ou d’une dynastie d’oubliés éternels. Il vient de bien plus loin et nous devance en quelque sorte : d’une époque où notre langue ne connaissait pas de frontières politiques, et où une grande partie de ses locuteurs, par un hasard de l’histoire, ont pu apprendre le français, l’anglais et à gagner de l’argent, et qui aujourd’hui ne maîtrisent plus rien d’autre que la langue luxembourgeoise.
Jo Nousse qualifie quant à lui la promotion souvent maladroite de la langue luxembourgeoise au Luxembourg de « cache-sexe d’une politique ratée de la part des forces démocratiques ». En effet, de l’autre côté de la Meuse, la situation politique est tout à fait différente de celle que l’on connaît ici : Le luxembourgeois y a longtemps été réprimé par Paris en tant que langue régionale et ce n’est que dans le cadre de la résistance contre Cattenom, dans les années 70, qu’un mouvement régional écologistede gauche, autour de personnalités telles que le chanteur Daniel Laumesfeld, et ce n’est que bien plus tard, à savoir en 2005, qu’elle a été reconnue et soutenue par l’État français, la langue au Luxembourg a été reléguée au second plan en raison d’une hiérarchie linguistique réaliste mais bourgeoise — jusqu’à ce que les responsables politiques se retrouvent un jour avec la patate chaude entre les mains ; et au lieu de faire preuve de créativité, la politique s’est avant tout attachée à veiller à ce que le sujet ne refasse pas rapidement surface. Si l’on avait fait venir Jo Nousse à Luxembourg à temps, la langue luxembourgeoise n’aurait peut-être pas acquis la toxicité politique dont elle souffre aujourd’hui. Car il a toujours su regarder au-delà, au-delà de toutes les frontières, tout comme le Luxembourg lui-même.
Depuis quelque temps, on ne voit plus grand-chose en matière de culture dans le Grand Est, tandis qu’au Luxembourg, il n’y avait jusqu’à présent rien à signaler pour Jo Nousse. Il ne figure même pas dans le dictionnaire des auteurs avec ses textes. Quant aux concerts dans les instituts culturels luxembourgeois, il n’en est pas question. Ce qui vient de l’autre côté de la frontière doit y rester. Seulement, Jo Nousse ne demande pas non plus à pouvoir « faire la fête » à Sierck avec « Wunnmaschinnen ». C’est tout simple : « Quand on a le bon salaire / Au pays des trois frontières », comme le chantent les Schlapp sauvage en français, alors on a compris quelque chose : l’argent ne s’attache à rien d’autre qu’à des numéros de compte. « Certains frontaliers maboules / Raffolent de ces cages à poules / Vive la bétonisation / Pour y couler leur pognon », chante Jo Nousse en duo avec l’accordéoniste Olivier Niedercorn.
Mais ce n’est bien sûr pas la dimension transfrontalière de l’argent qui lui trotte dans la tête, lui qui a fondé « La Schlapp sauvage » il y a une dizaine d’années. Mais plutôt l’utopie de rassembler, par la musique, des gens de part et d’autre de la frontière, jusqu’à l’Arelerland et dans l’Eifel, là où ils vivent souvent séparés au quotidien. Et aujourd’hui encore, Jo Nousse reste fidèle à cette utopie, même si celle-ci n’est désormais plus menacée par une politique linguistique d’État dans son propre pays, mais par la métropolisation du Luxembourg, l’évolution des prix de l’immobilier dans la Grande Région et l’exploitation économique de certains au détriment du reste d’entre nous. Mais aussi parce que les institutions luxembourgeoises continuent d’agir comme si elles avaient accaparé le luxembourgeois, comme Jo Nousse a malheureusement dû le constater lors d’une exposition organisée par le Centre pour la langue luxembourgeoise (ZLS). Or, le luxembourgeois ou le francique luxembourgeois (qu’il a lui-même enseigné pendant de longues années en tant que fonctionnaire) n’appartient pas au seul Luxembourg. Tout comme les problèmes à la frontière.
En 2023, Sierck figurait dans un classement du Figaro des meilleures villes françaises pour les frontaliers. Heureusement, on ne s’en rend pas encore trop compte dans ce petit village de la Moselle (1 200 habitants), mais là-haut, au-dessus du clocher de l’église, comme nous le montre Jo Nousse depuis sa fenêtre, on construit sans relâche sur les collines, obstruant ainsi la vue. Il en va de même pour les autres collines autour de Sierck, tandis que la vieille ville pittoresque succombe à la dégradation. Seule la Maison Berweiller est désormais classée monument historique. Sur le plan politique aussi, tout va pour le mieux dans la région de Sierck. Mais un peu plus loin sur la carte, « au Kueleland », comme l’appelle Jo Nousse, le RN fait de grands progrès dans la ville de Museker Suergen.
Pire que le bruit des bottes : le silence des pantoufles – c’est cette expression qui a inspiré « Schlapp sauvage » il y a une dizaine d’années pour son numéro. Car « Schlapp » est une expression comprise bien au-delà de la région, comme l’explique Jo Nousse. Mais aussi parce qu’une perspective de gauche sur la société implique nécessairement une critique des rapports de force, tout comme l’héritage des Lumières. En septembre, ils fêteront leur anniversaire avec une grande fête à Launschtroff. D’ici là, une série de concerts est prévue pour présenter au public le nouvel album comprenant des chansons en luxembourgeois telles que « De Rommelpott », « Klibberkanner » ou « Spottnimm » en français, dont une première à Veinen et à Ettelbréck, comme le souligne Jo Nousse non sans fierté. Mais finira-t-il par se rendre dans les maisons de la culture luxembourgeoises ? Le public luxembourgeois l’attendrait de bon cœur. Qui d’autre que lui pourrait mieux nous dire ce qu’il en est, de l’extérieur comme de l’intérieur ?
Musel Musek, La Schlapp sauvage, 2025. 10 titres, livret de 12 pages. 15 euros. Commande sur laschlappsauvage.com