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Le soleil de Sicile dans les doigts

Qu’il soit en train de jouer du Mahler ou de travailler au jardin, le clarinettiste Filippo Riccardo Biuso n’a de cesse d’insuffler son héritage sicilien dans tout ce qu’il crée, avec le panache de la jeunesse

Article paru dans Édition 31 juillet 2026
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Filippo Riccardo Biuso, clarinettiste de l’orchestre depuis 2021 © Sven Becker

Aussi loin que ses souvenirs lui permettent de l’affirmer, la musique a toujours fait partie du monde de Filippo. Et lorsqu’il évoque ses premiers souvenirs musicaux, on est facilement transporté dans sa Sicile natale, où dès l’âge de quatre ans, au rythme des processions religieuses et des fêtes populaires de son petit village « perdu au milieu de l’île », il réalise que la musique l’appelle. « Je me souviens encore bien de la maison de ma grand-mère et de sa terrasse, sur laquelle nous sortions à chaque procession pour saluer le Saint mis à l’honneur. Il y avait toujours de la musique et des instruments étincelants, un tout qui me fascinait. » Il ne perd pas de temps pour en faire part à son paternel, qui calme cependant ses ardeurs, car « il trouvait alors que c’était beaucoup trop tôt pour pratiquer la musique ». Il se ravisera toutefois trois ans plus tard, moins par conviction que pour sortir son jeune fils d’une obsession pour la télévision qu’il désapprouve encore plus. Le choix de la clarinette, après six mois de solfège à peine, sera tout aussi fulgurant que sa passion naissante.

Puis, vers douze ans, alors qu’il vient de déménager à Zurich avec ses parents, une professeure de clarinette l’entend jouer dans le jardin et lui propose de lui donner des cours. Une rencontre destinée et faite pour durer, qui amènera le jeune musicien à côtoyer, à la veille de son examen du baccalauréat, les clarinettistes de la très réputée Tonhalle zurichoise qui l’invitent à leur tour à assister à leurs représentations. Filippo, qui semble décidément attirer les belles choses à lui, découvre alors le métier de musicien d’orchestre, tournant fondamental dans l’après-bac et pour sa vie à venir. « Jusque-là, je n’avais pas vraiment imaginé en faire mon métier, je me laissais porter par mon envie de jouer et mon amour pour la musique, mais cette rencontre avec les musiciens de la Tonhalle a changé la donne. Elle a ouvert un nouveau monde à mes yeux et je me suis empressé de parler à mes parents de cette nouvelle envie… » Ces derniers se posent beaucoup de questions, mais acceptent et le voient partir à Paris, pour des études idoines, puis à l’Opéra de Limoges pour un premier emploi. Les concours s’enchaînent et les succès arrivent, en même temps qu’un certain covid… Dans un monde chamboulé par la pandémie, une lueur attire son œil : le concours pour intégrer l’Orchestre Philharmonique de Luxembourg, un orchestre avec lequel il découvre une forte affinité en matière de répertoire. Le clarinettiste de 33 ans confie : « Le Luxembourg est alors pour moi une terra incognita. Je ne savais pas où je mettais les pieds mais j’avais envie d’y aller. Je connaissais déjà un peu Arthur Stockel. Je n’y croyais pas vraiment. » Arrivé en finale avec six autres musiciens, on lui annonce, alors qu’il croyait avoir fini, qu’il doit jouer un quatrième tour « face à quelqu’un que j’admirais beaucoup ». Ce tour-là fut gagnant. Le voilà qui intègre l’OPL. « À mon arrivée au Luxembourg en 2021, j’ai retrouvé une qualité de vie qui me convenait bien, qui m’a rappelé un peu Zurich, et que j’avais l’impression d’avoir perdue en France. »

Une qualité de vie dont il profite aussi depuis sa maison à la campagne, non loin de Vianden, où il s’adonne volontiers à une de ses activités préférées : l’élaboration et l’entretien d’un potager nourricier. Les bons produits et la bonne cuisine font aussi partie des affects et des inspirations de Filippo Biuso. Preuve en est de sa participation au livre Oui, Chef ! de Luc Boentges, réalisé avec la Philharmonie Luxembourg et dévoilé fin 2025, pour lequel il a cuisiné une savoureuse recette de « cappellacci verts au cime di rapa et ris de veau » au côté du chef Leonardo De Paoli. Il a même ravi les convives du dîner de lancement en jouant quelques airs enlevés avec son comparse Arthur Stockel, un moment d’harmonie entre gastronomie et musique mémorable et qui traduit bien la fraîcheur d’une nouvelle génération heureuse de sortir des carcans peut-être encore un peu rigides de la scène classique.

Une envie qui concerne l’image et l’approche de l’orchestre, mais aussi sa direction, confiée à Martin Rajna à la rentrée après une ère Gustavo Jimenez indéniablement historique pour l’institution luxembourgeoise. Filippo a récemment eu l’occasion de jouer sous la baguette de Rajna et en garde un souvenir fort : « Nous avons joué Une Vie de Héros de Strauss et c’était génial, parce que lui, déjà, est vraiment dingue et qu’il sait nous emmener dans des endroits magiques. Cela s’est ressenti d’ailleurs dans toute la salle, à la fin du spectacle, lorsque c’est tellement bien qu’il y a cet instant suspendu, ces quelques secondes qui en paraissent bien plus avant que le premier spectateur n’ose applaudir. Un moment tout à fait inoubliable, qui me donne encore plus envie de jouer avec lui dès septembre ! » Une hâte, peut-être aussi, d’apprendre encore de nouvelles choses auprès d’un « musicien avant tout » qui va très probablement amener une nouvelle approche de la direction pour l’OPL. Filippo développe : « En fait, je ne suis pas quelqu’un que l’on pourrait qualifier de très hiérarchique. Je trouve que c’est un peu vieillissant comme dynamique, un peu vieille France, et que mettre autant de responsabilité sur les épaules d’une seule personne, c’est un peu un truc de flemmard ! Je considère Martin d’abord comme un excellent musicien, qui a aussi la capacité de responsabiliser tout le monde, pour que chacun apporte sa pierre à l’édifice, que l’on sonne super bien ou pas… Cela ne nous laisse pas le choix de le suivre et de prendre activement part au processus musical. Je l’ai vu chez lui et j’espère sincèrement qu’il va continuer dans ce sens à son arrivée ici. »

La rentrée sera synonyme de nouveauté, mais aussi de retour au Conservatoire du Nord, à Diekirch, où Filippo Biuso enseigne la clarinette. Il espère y « inspirer d’autres talents à écouter l’OPL et peut-être choisir la même voie professionnelle ». En attendant, Filippo va profiter de son jardin des Ardennes luxembourgeoises, dans lequel il « prend grand plaisir à terminer sa journée, pendant une heure ou deux, à faire pousser un peu de tout, choux, fraises mais surtout des courgettes cette année ! » Il profitera aussi du jardin qu’il a gardé en Sicile, hérité de son grand-père et rempli d’oliviers avec lesquels il produit sa propre huile. Un élixir qu’on imagine à la fois gorgé de soleil et délicatement pressé, à l’instar des touches de la clarinette de celui qui a su faire le pont entre son héritage et une vision très contemporaine et assumée de son avenir philharmonique…