Vendredi soir dernier, à Camden, le passage habituel vers le week-end a eu lieu : les cafés ont rangé leurs chaises pliantes, les magasins ont fermé leurs portes et de nombreux touristes, surtout des familles, ont repris le chemin du métro. Dans les rues de Camden, réputées pour leur vie nocturne éclectique, la musique monte désormais en puissance. Des riffs de guitare et des roulements de batterie s’échappent de certains pubs, où des groupes sont en train de faire leurs balances.
Les membres du groupe luxembourgeois de post-doom metal Kraton discutent autour d’une table au Devonshire Arms, un pub metal réputé où ils se produisent ce soir-là. Un metal sombre résonne dans les haut-parleurs, à un volume qui permet de discuter tranquillement.
« Cela faisait déjà un certain temps que nous voulions faire une petite tournée, avec quatre ou cinq concerts », explique Véronique Conrardy, batteuse. Pour l’organiser, elle a cherché à entrer en contact avec d’autres musiciens, dans l’esprit du « Do-It-Yourself » traditionnel du rock’n’roll, mais en s’aidant des réseaux sociaux. Elle a finalement trouvé un groupe Facebook dédié aux groupes underground en tournée. Deadwave Records, une maison de disques doublée d’une agence de booking située à Margate, dans le sud-est de la Grande-Bretagne, était prête à engager le groupe. « Les réseaux sociaux facilitent les choses, mais la concurrence est rude, car pratiquement tout le monde y a accès », explique Véronique Conrardy. Elle s’est également assurée que Deadwave Records était une structure sérieuse. En effet, les musiciens de son entourage ont déjà été confrontés à des cas d’escroquerie. Le guitariste Jacques Zahlen se souvient d’un groupe qui avait versé des sommes importantes à un agent de booking, sans que celui-ci n’organise pour autant toutes les dates de concert promises. « Ce genre de choses peut encore arriver », dit-il.
Mais pour Kraton, tout s’est très bien passé. Avant le concert à Londres, le groupe s’était déjà produit à Bristol et à Newport. Un deuxième concert à Londres a dû être annulé, mais Deadwave Records a réussi à intégrer le groupe au programme d’un concert à Ipswich au pied levé. Kraton bénéficie d’un soutien financier de Kultur:LX, et lors d’un atelier sur les tournées DIY organisé à la Rockhal, le chanteur Mike Bertemes et Véronique Conrardy ont pu glaner quelques conseils pour leur tournée.
En collaboration avec le bassiste Patrick Kettenmeyer et le guitariste Ken Poiré, Jacques, Véronique et Mike ont sorti en novembre *Monolith*, leur premier album enregistré de manière professionnelle. Le groupe, qui existe depuis 2011, a annoncé avec cet album un changement de style que les musiciens ont peaufiné au fil des années.
Les nouveaux morceaux comportent davantage de « passages clairs », c’est-à-dire ceux où les guitares ne sont pas saturées, explique Jacques. « Notre musique est désormais plus expérimentale qu’à nos débuts, où nous jouions simplement du death metal classique des années 90 », précise-t-il. Kraton est souvent classé dans la catégorie du post-doom metal, un genre de metal atmosphérique et mélancolique qui reprend des éléments du post-rock et du stoner rock. Chez certains groupes de ce genre, on distingue même des influences folk.
Les paroles écrites par le chanteur Mike Bertemes traitent du désespoir, de la peur et du chagrin. « Pour nous, Kraton est une forme de thérapie très puissante. Une grande partie de nous-mêmes se retrouve dans la musique. Nous avons besoin de la musique pour surmonter certaines choses », explique Jacques.
Contrairement au metal classique, où l’image du « dur à cuire » domine encore souvent, on exprime plus ouvertement ses sentiments dans le post-metal et le post-doom, explique Jacques. « La société a changé, les gens sont plus réfléchis et souhaitent aborder d’autres thèmes. »
Le metal reste un genre de niche, ce qui signifie également que les possibilités de concerts dans le pays sont limitées. « Ceux qui font de la musique plus accessible peuvent se produire lors d’une Fête de la Musique ou d’une kermesse scoute. Le metal a son propre public, et au Luxembourg, on en fait très vite le tour », explique Jacques. En matière de tournées, la scène metal luxembourgeoise est néanmoins infatigable. On joue tout simplement beaucoup à l’étranger. « Nous sommes obligés de franchir les frontières, et c’est très bien ainsi. »
Il arrive bien sûr qu’un groupe inconnu se produise à l’étranger dans de petites salles devant un public restreint. Les concerts que Kraton a donnés à Bristol et à Newport ont eu lieu en semaine et ont attiré peu de monde. Mais les métalleux sont des passionnés de musique.
« Les réactions des personnes présentes ont été extrêmement positives », déclare Jacques à propos du concert à Bristol. « De plus, on ne sait jamais qui se trouve dans le public », ajoute le guitariste, qui a déjà reçu des messages de personnes ayant partagé avec enthousiasme la musique de Kraton avec leurs amis après le concert. « Un couple d’Allemands qui était présent nous a invités à Rostock », raconte Véronique Conrardy.
Les attentes étaient grandes pour ce concert à Londres. « Quatre groupes, Camden, un vendredi soir… tout cela ne pouvait que jouer en notre faveur », explique Jacques. L’entrée gratuite et la réputation du Dev, considéré comme un pub metal convivial et ouvert à tous, ont contribué à ce que l’établissement fasse salle comble.
La prestation de Kraton était d’un grand professionnalisme. Le groupe utilisait un système de retour intra-auriculaire qui permettait aux musiciens d’écouter leur set au casque et de le mixer avec précision. Le son était donc étonnamment clair pour un concert dans un pub. Mike Bertemes exprime sa douleur avec passion, son chant « growl » témoigne d’un engagement physique extrême. Le public était visiblement plongé dans l’univers sombre et atmosphérique du groupe, certains faisaient même du headbanging.
Le concert à Londres a été une réussite pour le groupe. « Nous sommes très satisfaits, on s’est vraiment bien amusés », a écrit Jacques le soir même après le concert. « Nous avons reçu d’excellents retours et vendu beaucoup de produits dérivés. »