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Musiques 5 min de lecture

Evgeni Kissin, un enfant prodige devenu adulte

Lors de sa tournée européenne en 2022 et 2023, Evgeny Kissin présente un programme de concert qui retrace l'évolution de la musique pour piano, de Bach à Chopin en passant par Mozart et Beethoven. Ce sont de grands…

Article paru dans Édition juin 2022
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Lors de sa tournée européenne en 2022 et 2023, Evgeny Kissin présente un programme de concert qui retrace l’évolution de la musique pour piano, de Bach à Chopin en passant par Mozart et Beethoven. Ce sont de grands classiques, un répertoire bien connu de Kissin, que l’un des pianistes les plus célèbres de sa génération interprète dans la Grande Salle de la Philharmonie de Luxembourg. Cette tournée est dédiée à son professeur Anna Pavlovna Kantor, décédée en juillet 2021 à l’âge de 98 ans, sa première et unique professeure de piano, qui l’a accompagné tout au long de sa vie depuis son entrée à l’école de musique Gnessine de Moscou et qui a même vécu avec sa famille.

Le concert s’ouvre sur la célèbre Toccata et fugue en ré mineur de Jean-Sébastien Bach, maintes fois citée, dans une adaptation de Carl Tausig, un élève de Franz Liszt. Cette transcription de la pièce pour orgue est moins connue que la version pour piano de Busoni ou celle pour orchestre de Stokowski. Elle nous rappelle toutefois la redécouverte de Bach par les compositeurs du romantisme tardif et leur admiration pour l’imagination de ce dernier. Dès les premières mesures, à l’effet rhétorique, la sonorité pleine de la pièce se déploie grâce à la maîtrise technique de Kissin. Le programme se poursuit avec une pièce de Mozart très symétrique et mélancolique, l’Adagio en si mineur, qui est certes interprétée avec précision, mais qui, comme pour la Toccata, manque quelque peu de nuance ; il manque une certaine légèreté, qui va de pair avec un jeu pianistique exceptionnel. La première partie de la soirée s’achève avec la Sonate pour piano n° 31 en la bémol majeur de Ludwig van Beethoven, une œuvre exigeante mais aussi très classique. Cette sonate formelle, composée selon un schéma de modulation précis, est interprétée sans faute, mais sans audace ni originalité, ce qui correspond peut-être au caractère de la musique.

La deuxième partie de la soirée s’annonce plus nuancée. C’est avec les mazurkas de Chopin, un répertoire que Kissin maîtrise depuis son enfance, que toute la richesse sonore de la soirée prend son essor. Certes, le caractère enjoué des mazurkas tient à leurs racines, qui se trouvent dans la musique de danse. Mais Kissin fait preuve de l’engagement nécessaire pour rendre cette nostalgie si particulière, une nostalgie qui, hier comme aujourd’hui, est chargée de connotations politiques.

Dans ce final grandiose, avec la Grande Polonaise brillante précédée d’un andante spianato, Kissin déploie tout son talent, sa virtuosité et sa maîtrise dans une interprétation véritablement captivante. Suivent deux rappels emblématiques : de Bach, un prélude choral dramatique « Nun kommt der Heiden Heiland », arrangé par Busoni, et le Rondo en ré majeur de Mozart, désormais presque incontournable, qui met une nouvelle fois en évidence la maîtrise de Kissin.

La structure de ce concert, destiné à un large public, suit une logique claire et chronologique. Cependant, la première partie de la soirée, un peu lente, ne met pas pleinement en valeur la virtuosité du pianiste.

Né à Moscou en 1971, Kissin a commencé sa formation dès l’âge de six ans auprès d’Anna Pavlovna Kantor à l’école de musique Gnessin. Considéré comme un enfant prodige, il a interprété, à l’âge de dix ans, le Concerto pour piano K. 466 de Mozart en tant que soliste. S’ensuivit une ascension internationale fulgurante, marquée notamment par un concert avec l’Orchestre philharmonique de Berlin sous la direction d’Herbert von Karajan en 1988 et un record d’affluence lors de sa soirée en solo aux BBC Proms à Londres en 1990. Ce pianiste maintes fois récompensé est considéré comme un exemplaire de référence de l’école soviétique. Comme aucun autre pianiste russe, il a su sortir de l’ombre de titans tels que Vladimir Horowitz et Sviatoslav Richter ; notamment grâce à son professeur Kantor, qui lui a inculqué à la fois la discipline soviétique de fer et l’ancienne école russe de piano.

Mais cet homme, aujourd’hui âgé de 50 ans, est confronté depuis longtemps à un « problème d’enfant prodige » : à quelles attentes doit faire face quelqu’un qui, dès l’âge de douze ans, jouait déjà Chopin de main de maître, près de 40 ans plus tard ? L’« enfant prodige » peut-il vraiment s’améliorer à l’âge adulte, ou bien la situation évolue-t-elle peut-être dans le sens inverse avec l’âge ? Kissin maîtrise techniquement à la perfection son répertoire classique et précis, mais cette perfection technique exige-t-elle également un trait distinctif fort, que seul un jeune artiste, avec son regard neuf sur le monde, est peut-être mieux à même d’offrir ? Pourtant, même adulte, Kissin semble toujours capable d’enthousiasmer, peut-être pas sur toute la ligne, mais tout de même dans des moments de gloire comme cette fois-ci avec la Grande Polonaise brillante de Chopin et le Rondo de Mozart, où il semble revenir aux sources de ses débuts.