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Arts plastiques 10 min de lecture

De grandes attentes

Afin d’améliorer la qualité de la construction, l’État luxembourgeois avait autrefois financé les études d’architecture de Charles Arendt. À l’occasion du 200e anniversaire de sa naissance, une exposition est désormais consacrée à l’héritage du premier architecte d’État.

Article paru dans Édition décembre 2025
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Cela peut paraître surprenant, mais sans Charles Arendt, la ville de Luxembourg aurait certainement aujourd’hui un tout autre visage. Lorsque l’on se tient devant le plan de la ville présenté dans l’exposition actuelle, sur lequel sont répertoriés tous les projets d’Arendt, on ne peut qu’être émerveillé par la profusion des commandes : 126 projets rien que sur le territoire de la ville de Luxembourg ; 329 dans tout le pays. Une prouesse tout simplement colossale. En tant que premier architecte d’État, Charles Arendt a joué un rôle déterminant dans la mise en place des institutions nationales du tout jeune État luxembourgeois. Il a contribué à poser les jalons de l’avenir de toute une société, tout en proposant sa vision d’une nation dont il allait lui-même faire partie, plus tard, de la nouvelle élite. L’exposition organisée au Clausener Luca en offre un panorama impressionnant, bien que assez général. Comme c’est souvent le cas dans ce pays, il est conseillé de se procurer également le catalogue de l’exposition.

Né en 1825, quatre ans après la mort de Napoléon Bonaparte à Sainte-Hélène, la carrière d’Arendt est étroitement liée aux aléas de son époque et à l’histoire du Luxembourg en particulier. Fils d’un maire et huissier de justice à Vianden, il passe son enfance et sa jeunesse pendant les décennies tumultueuses de la Restauration, alors que les puissances victorieuses de Waterloo imposent le retour de la monarchie face aux aspirations libérales ou nationalistes et redessinent parallèlement les frontières nationales.

En 1815, lors du Congrès de Vienne, les grandes puissances européennes décidèrent de créer le Grand-Duché de Luxembourg et de le céder à Guillaume Ier des Pays-Bas, ce qui fit qu’il resta dans un premier temps sous tutelle étrangère. En 1839, après des années de conflits avec la Belgique, le traité de Londres fixa pour la première fois des frontières claires. Le Luxembourg doit céder plus de la moitié de son territoire à la Belgique ; en contrepartie, il devient un territoire autonome. Arendt n’a alors que quatorze ans. Le pays dans lequel il vit est d’une extrême pauvreté, la population souffre de la faim et porte encore en elle les séquelles de la dernière épidémie de choléra.

Arendt fréquente le Progymnasium de Diekirch, puis, à partir de 1840, l’Athénée de la capitale. Il excelle en mathématiques et suit des cours de dessin auprès de Jean-Baptiste Fresez, peintre de portraits et de paysages, dont il est l’un des protégés (en tant qu’architecte d’État, il transformera plus tard les combles en un atelier de dessin lumineux). À dix-huit ans, Arendt effectue un stage aux Travaux Publics, l’administration publique des travaux publics qui venait d’être créée peu de temps auparavant pour améliorer la qualité de la construction. En 1845, il y devient aide temporaire et supervise ses premiers chantiers. Les connaissances exceptionnelles d’Arendt ne tardent pas à être remarquées. Nombreux sont ceux qui placent déjà de grands espoirs dans ce jeune homme. La même année, un décret ministériel lui accorde une bourse pour suivre des études d’architecture : un privilège extrêmement rare, même s’il n’était pas inhabituel à cette époque. Mais il s’agit d’un effort financier considérable pour le jeune État, dont la population souffre une nouvelle fois de la famine due au mildiou de la pomme de terre. Beaucoup sont contraints à l’émigration.

Après avoir obtenu son diplôme d’État, Arendt étudie l’architecture à Bruxelles et à Munich de 1846 à 1849. Ce Luxembourgeois assiste de loin à la transition de son pays d’une monarchie absolutiste à une monarchie constitutionnelle : il a vingt-trois ans lorsque, en 1848, ses compatriotes, portés par des mouvements libéraux, imposent leur propre constitution, qui dote le pays d’un parlement et d’une participation politique. Lorsqu’Arendt revient au Luxembourg en 1850, il devient architecte de district à Grevenmacher. Quatre ans plus tard, à l’âge de vingt-neuf ans, il épouse Barbara Lessel, originaire de Grevenmacher et de huit ans sa cadette.

En 1853, Arendt remporte son premier concours : à Clausen, il conçoit l’église Sainte-Cunigonde, qui ne sera toutefois construite que des années plus tard, dans le style néogothique. En 1855, il participe à l’agrandissement de l’ancien palais du gouverneur (l’actuel palais grand-ducal). En 1858, alors qu’Arendt est déjà père de deux enfants, il est nommé architecte d’État par intérim. Il n’a que trente-trois ans et sa chance insolente ne fait guère l’unanimité. Au début, Arendt aurait dû faire face à la jalousie et à la rancœur. « On l’a envoyé à Diekirch pour construire des ponts », explique Thomas Lutgen, restaurateur diplômé et chercheur en histoire de l’architecture, qui a récemment soutenu une thèse sur Arendt.

En pénétrant dans l’exposition par un portail de style historiciste, le visiteur se retrouve immédiatement face à un panneau placé en travers portant l’inscription « Charles Arendt 1825–1910 : architecte d’État ». À travers quatre chapitres thématiques (représentation du pouvoir ; établissements publics ; « pierres de foi » et commandes privées), l’exposition présente une sélection de projets d’Arendt. On y découvre notamment des dessins et des plans relatifs à la transformation du palais grand-ducal et au réaménagement de la façade de l’ancien palais de justice (l’actuel ministère des Affaires étrangères) dans le style néo-Renaissance. « Au XIXe siècle, le Luxembourg, jeune monarchie constitutionnelle, cherche à se doter d’édifices capables d’incarner ses institutions », peut-on lire sur le panneau « Charles Arendt et la représentation du pouvoir ». Une connaissance du contexte historique est requise.

En 1858, la Chambre des députés voit le jour : c’est le premier nouveau bâtiment construit depuis longtemps dans le centre historique de la ville. L’architecte est l’ingénieur Antoine Hartmann, un concurrent d’Arendt. C’est également de cette époque que date l’École normale des institutrices de Wiltz (1860), mentionnée dans l’exposition, pour laquelle Arendt a habilement transformé l’ancien refuge des comtes de Wiltz afin de l’adapter à des usages modernes. Il en va de même pour le projet d’une porte en l’honneur du prince Henri à l’entrée du pont de la Passerelle, datant de 1861.

La situation politique de l’époque se caractérise par un mélange d’ordre de la Restauration, de mouvement libéral en plein essor et d’instabilité internationale, tandis que les Luxembourgeois placent leur confiance dans « le bon prince Harry », frère du roi Guillaume III des Pays-Bas, qui séjourne au château de Walferdingen en tant que lieutenant, joue le rôle de médiateur entre le gouvernement et son frère, et dont l’épouse, la princesse Amélie, se prononce en 1867 en faveur de la neutralité du Luxembourg. Au cours de la « crise du Luxembourg », les grandes puissances empêchent la vente du pays à la France et, dans le deuxième traité de Londres, déclarent le Luxembourg indépendant en vertu du droit international et définitivement neutre, ce qui implique le retrait des troupes étrangères.

Pendant quatre ans, Arendt occupa le poste d’architecte d’État par intérim, jusqu’à sa nomination définitive en 1862. Or, la fonction d’architecte d’État n’impliquait même pas un emploi fixe. Tout au long de sa vie, Arendt exerça en tant qu’architecte indépendant parallèlement à son activité au service de l’État. D’une part, cela permettait à l’État de réaliser des économies et d’encourager la concurrence entre les architectes ; d’autre part, cela permettait à Arendt d’exercer parallèlement en tant qu’architecte privé, par exemple au service du grand-duc, et de se forger une carrière à l’international.

En 1863, Arendt proposa une façade néogothique afin d’unir le palais et le Parlement « dans l’esprit du renouveau médiéval d’un Viollet-le-Duc », comme l’indique le catalogue de l’exposition. Ce théoricien français de l’architecture prônait la renaissance et l’idéalisation de l’architecture médiévale. Il défendait notamment l’idée que la fonction et la structure devaient être visibles. Son approche alliait rigueur scientifique et liberté artistique. Les échanges, en tant que membre de deux douzaines d’associations, avec les grandes figures intellectuelles de son époque, telles que Viollet-le-Duc, mentionné plus haut, mais aussi Victor Hugo, ont favorisé le développement artistique et architectural d’Arendt. De ce dernier, il reste une inscription dans le livre d’or du château de Vianden, dans laquelle l’écrivain français se plaint d’une rénovation de la chapelle du château qu’il juge ratée et exige sa destruction immédiate. C’est d’ailleurs à la suite de cela que Charles Arendt fut chargé de la refonte de celle-ci, à l’entière satisfaction de Hugo, qui adressa ses remerciements par écrit à Arendt.

Après le retrait de la garnison allemande, Arendt supervise la restauration de l’Hôtel Saint-Maximin, futur siège du gouvernement. Outre les projets de construction publics, l’exposition présente un ensemble de sièges destiné à l’Hôtel Saint-Maximin (aujourd’hui ministère d’État) ainsi que le projet d’Arendt pour le banc des accusés du nouveau palais de justice. Parmi les nombreuses églises construites par l’infatigable Arendt (environ 80 lieux de culte), les conservateurs ont retenu l’église Sainte-Cunégonde à Clausen et le projet d’une cathédrale monumentale de style néogothique, alignée dans l’axe de l’avenue de la Porte-Neuve et du Glacis. Sans oublier le musée national, jamais réalisé, qui devait s’implanter sur le terrain où se trouve aujourd’hui le bâtiment Arbed. Véritable « Viollet-le-Duc luxembourgeois », Charles Arendt est également à l’origine de l’aspect actuel de la chapelle Saint-Quirinus, dans la vallée de Saint-Pierre.

L’exposition présente également quelques bâtiments fonctionnels (l’école normale de Wiltz, le premier bâtiment des archives, la poste dans le quartier de la gare) ainsi que certaines des rares maisons privées conçues par Charles Arendt. Le plan exposé des latrines ventilées d’Arendt, situées dans la cour de l’Athénée de la capitale, est amusant et rappelle inévitablement l’odeur des toilettes qui flottait dans les salles des casiers de l’ancienne Bibliothèque nationale.

En 1886, Arendt se voit confier la rénovation et le réaménagement du palais Mansfeld (aujourd’hui ministère des Affaires étrangères). Cette œuvre est généralement considérée comme sa plus représentative. Arendt pare ce bunker Renaissance aux lignes massives, d’où le gouverneur Peter von Mansfeld représentait autrefois les Pays-Bas espagnols, d’une façade néo-Renaissance aux lignes épurées, dotée de hautes fenêtres rectangulaires et d’encadrements richement décorés en pierre naturelle claire. L’avant-corps central est mis en valeur par des frontons ornementaux, des pilastres et des moulures en relief, conférant au bâtiment un aspect solennel et monumental. Les toits mansardés escarpés et les proportions équilibrées soulignent son caractère prestigieux.

En 1890, la question de la succession au trône met fin à l’union personnelle avec les Pays-Bas, et le Luxembourg se dote pour la première fois de son propre grand-duc, Adolf von Nassau, ce qui marque également l’achèvement pratique de son indépendance nationale. Arendt, qui a porté le titre d’architecte d’État pendant près de quarante ans jusqu’à son départ à la retraite à l’âge de 73 ans, a été responsable de la construction d’un nombre considérable de bâtiments. Outre la construction et la transformation d’édifices religieux au Luxembourg et à l’étranger, son héritage colossal comprend également la restauration de bâtiments publics et de monuments. Charles Arendt est décédé en 1910 à l’âge de 85 ans.

L’exposition « Charles Arendt 1825–1910 : Architecte d’État (Comité Alstad & LUCA – Luxembourg Center for Architecture) est encore ouverte ce vendredi ainsi que du 5 au 31 janvier. Le catalogue, rédigé par Isabelle Becker, est disponible dans toutes les librairies bien achalandées