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Économie 7 min de lecture

Plein gaz dans les Balkans

Donald Trump a changé de stratégie pour le sud-est de l’Europe : finies les aides, place aux investissements. Avant tout dans le GNL et l’immobilier. L’UE se méfie

Article paru dans Édition juin 2026
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Situé en surplomb de la mer Adriatique, l’hôtel Valamar Lacroma offre l’un des plus beaux couchers de soleil de Dubrovnik, avec les silhouettes des îles se découpant au large. Au printemps dernier, ce luxueux palace a accueilli la onzième édition du déterminant forum économique, le Sommet des Trois Mers. S’y sont pressés les représentants de plus de 700 entreprises venus de 45 pays. Un record pour la Croatie. Lancée en 2015 par Zagreb et Varsovie, cette initiative réunit treize pays de l’Union européenne situés entre la Baltique, l’Adriatique et la mer Noire ainsi que l’Albanie, le Monténégro, la Moldavie et l’Ukraine. L’objectif : soutenir le développement des infrastructures, la connectivité énergétique et la croissance économique.

Cette année, les Américains y ont dépêché une imposante délégation, conduite par le secrétaire à l’Énergie, Chris Wight. « Le président Trump ouvre une nouvelle ère de coopération avec l’Europe du Sud, centrale et orientale », a-t-il expliqué devant un parterre de journalistes. En vantant les mérites du gaz naturel liquéfié (GNL), « bon marché, propre et flexible », dont les États-Unis sont le premier exportateur mondial. Un positionnement guère étonnant de la part de ce climatosceptique notoire, qui dirigeait auparavant Liberty Energy, l’un des leaders du gaz de schiste.

Durant ce sommet de Dubrovnik, la délégation américaine a supervisé l’accord conclu entre la Croatie et la Bosnie-Herzégovine pour la construction d’un gazoduc baptisé « Southern interconnection ». Celui-ci doit relier le terminal GNL croate de l’île de Krk, essentiellement approvisionné par les États-Unis, aux villes de Travnik et de Mostar, avec des extensions vers plusieurs autres agglomérations bosniennes, dont Sarajevo. Trois centrales à gaz sont incluses dans ce coûteux projet dont la valeur est estimée à 1,5 milliard de dollars. Dès le mois de janvier, la Bosnie-Herzégovine en a confié les rênes à une obscure société, AAFS Infrastructure and Energy, tout juste créée. Ses dirigeants sont Joseph Flynn, le frère du général Michael Flynn, ancien conseiller à la sécurité nationale de Donald Trump, et Jesse Binnall, ancien avocat du président américain. Aucun appel d’offres n’a été lancé, comme l’a révélé le média d’investigation bosnien Istraga.

La Bosnie-Herzégovine a ensuite adopté au mois de mars une lex specialis pour le confirmer, ce que l’ONG anticorruption Transparency International a qualifié de « dangereux précédent » en soulignant que ces amendements « éliminent toute possibilité de concurrence » . Du temps de l’administration Biden, qui envisageait déjà cette interconnexion, il était prévu que le contrat soit confié à l’entreprise gazière nationale bosnienne BH-Gas. Deux semaines avant le sommet des Trois mers à Dubrovnik, l’ambassadeur de l’UE à Sarajevo, Luigi Soreca, a prévenu la Bosnie que cette nouvelle législation allait à l’encontre des règles des 27 et qu’elle risquait de compromettre son accès au marché européen de l’énergie, ainsi qu’à environ un milliard d’euros de financements prévus par le plan croissance pour les Balkans occidentaux. Cet avertissement n’a manifestement eu aucun effet… Sans doute parce que le pays, très divisé, n’a de toute façon toujours pas reçu un centime de ces aides promises par la Commission d’Ursula von der Leyen depuis la fin 2023 à causes de blocages internes.

La situation est délicate pour l’UE, qui soutient l’effort de diversification de la Bosnie, aujourd’hui totalement dépendante du gaz russe. Mais Bruxelles ne goûte guère la méthode, agressive et contestable, de l’administration Trump pour imposer ses conditions et ses investisseurs. Les conséquences politiques de ces manœuvres se font d’ailleurs déjà sentir. Selon les informations de la Frankfurter Allgemeine Zeitung, la démission précipitée du Haut représentant international, l’Allemand Christian Schmidt, pour « raisons personnelles », début mai, serait directement liée à son opposition aux conditions posées par Washington pour réaliser le gazoduc croato-bosnien. Grâce à ses pouvoirs suprêmes, l’OHR a en effet l’autorité pour retoquer toute loi adoptée en Bosnie-Herzégovine. Aujourd’hui, l’administration Trump chercherait à imposer aux Européens un successeur qui leur soit plus favorable.

Ce contrat controversé est emblématique de l’offensive menée par l’administration Trump dans le sud-est de l’Europe, elle qui veut déployer un « corridor vertical » gazier entre la Grèce et l’Ukraine. Lors du Sommet transatlantique sur la sécurité gazière qui s’est tenu en février dernier à Washington, tous les pays des Balkans occidentaux se sont même engagés à faciliter l’accès du GNL américain sur leurs marchés, qui doit ensuite irriguer tous les pays membres de l’initiative des Trois mers. En plus de ceux déjà opérationnels sur l’île croate de Krk et au large de la ville grecque d’Alexandroúpoli, à la frontière avec la Turquie, les États-Unis soutiennent la construction de nouveaux terminaux GNL en Albanie et au Monténégro. « Nous considérons le gaz comme une solution transitoire qui contribue à la stabilité énergétique et accélère l’intégration des sources d’énergies renouvelables, et non comme un substitut à long terme à la transition écologique », a tenté de rassurer Admir Šahmanović, le ministre monténégrin de l’Énergie et des Mines, pour éviter de trop froisser Bruxelles.

Côté albanais, un accord-cadre énergétique à six milliards d’euros a été signé fin avril à Tirana pour des livraisons de GNL américain durant vingt ans à partir de 2030 et une centrale au gaz. Le Premier ministre socialiste, Edi Rama, s’est félicité d’une « avancée historique » qui assurera une meilleure « souveraineté énergétique ». Du côté de l’opposition et des organisations écologistes, les critiques sont en revanche féroces contre le manque de transparence, mais aussi l’incohérence de ce choix au moment où la transition verte est censée s’accélérer, pour respecter les critères environnementaux des 27.

Hormis le rapprochement avec les États-Unis, difficile de comprendre les raisons qui ont motivé cet accord. L’Albanie est aujourd’hui une championne du renouvelable avec un mix énergétique historiquement basé sur l’hydroélectricité et qui développe fort ces dernières années l’éolien et le solaire. En outre, l’Albanie reçoit déjà du gaz azéri meilleur marché via le Trans Adriatic Pipeline (TAP) et n’a donc pas à se « libérer » du gaz russe comme le demande l’UE d’ici 2028. Voilà qui ressemble donc plutôt à un cadeau à l’entourage de Donald Trump. Et ce n’est pas le premier offert par Edi Rama, lui qui se dit pourtant « fanatique de l’UE » et qui espère y arrimer l’Albanie d’ici 2030. Aujourd’hui, le Premier ministre socialiste en fait d’ailleurs les frais : une immense vague de révolte citoyenne, inédite, secoue son pays depuis plus de deux semaines, sous le slogan « l’Albanie n’est pas à vendre ».

En cause, un pharaonique projet de resort touristique de luxe à quatre milliards d’euros sur une aire naturelle protégée dans le sud du pays que la vindicte populaire relie à Jared Kushner, le gendre du président américain. Sûrement parce que celui-ci s’apprête à bâtir le même genre d’infrastructures sur l’île voisine de Sazan, avec le statut d’« investisseur spécial » qui lui permet de bénéficier de toute une série de passe-droits. Cette « révolution des flamants roses » fera-t-elle renoncer Jared Kushner ? Fin 2025, le riche homme d’affaires s’est en tout cas retiré de Serbie. Il envisageait de bâtir une « Trump tower » à Belgrade, sur le site de l’état-major de l’armée yougoslave bombardé par l’Otan en 1999. « Les projets importants devraient unir plutôt que diviser », a regretté, laconique, sa société Affinity Partners par communiqué.

Comme Edi Rama aujourd’hui, le président serbe Aleksandar Vučić a lui aussi été accusé de brader le patrimoine national, en votant des lois sur mesure, lors du grand mouvement mené par les étudiants depuis la fin 2024. Si la diplomatie transactionnelle de Donald Trump et de ses proches séduit les dirigeants des Balkans, il n’en va donc manifestement pas de même du côté des habitants. Quant à l’UE, elle vient de mettre en garde l’Albanie, l’enjoignant de « s’abstenir de toute action susceptible de compromettre » son processus d’intégration. p