Revoilà Thomas Piketty. Un temps éclipsé dans le champ médiatique par son collègue et disciple Gabriel Zucman, promoteur de la taxe qui porte son nom et dont l’application est toujours d’actualité, il a fait un retour remarqué début juin avec la publication du Global Justice Report. Mais le contenu du document se révèle radicalement différent des travaux qui ont fait la popularité de l’économiste français. Présenté le 4 juin à Paris, à l’ouverture de la troisième conférence mondiale sur les inégalités, le rapport mondial sur la justice a été rédigé grâce à la contribution d’un collectif international de 45 chercheurs réunis au sein du World Inequality Lab (WIL), rattaché à l’École d’économie de Paris (PSE) et co-dirigé par Thomas Piketty.
Préoccupés tout autant par l’augmentation des inégalités au niveau planétaire que par l’impact du réchauffement climatique, les économistes considèrent qu’il est possible de bâtir, à long terme, un monde où l’égalité socio-économique entre le plus grand nombre d’habitants serait assurée tout en parvenant à une décarbonation profonde, condition indispensable pour que la planète reste vivable. Dans le cadre d’un « plan pour l’égalité et la prospérité dans les limites planétaires », les auteurs du rapport proposent, d’ici à 2100, de faire converger les revenus de tous les pays vers un niveau équivalent à celui des pays riches aujourd'hui, soit un revenu mensuel moyen de 5 000 euros par habitant du globe.
De la sorte, la part de la richesse mondiale détenue par la moitié la plus pauvre de la population passerait de deux pour cent à trente pour cent, tandis que celle des milliardaires reculerait de six pour cent à 0,05 pour cent. Dans chaque pays l’échelle des revenus ne serait plus que de un à cinq, celle des patrimoines de un à dix. « Avec notre plan, 89 pour cent de la population mondiale verra son revenu monétaire doubler d’ici 2100 ; plus de 95 pour cent en sortiront gagnants dans les pays du Sud, et entre 85 pour cent et 95 pour cent dans les pays du Nord » estiment les auteurs, pour qui le réchauffement climatique serait par ailleurs limité à +1,8 °C d’ici à 2100, au lieu de plus de 4 °C selon les tendances actuelles.
Pour parvenir à ces résultats, le maître-mot est celui de sobriété. Ce nouveau modèle, « dessinant une autre définition de la prospérité » selon Piketty, repose sur trois grandes conditions. La première est une décarbonation rapide des systèmes énergétiques, avec une baisse massive des énergies fossiles et des investissements colossaux dans les renouvelables à l’échelle mondiale. Cela nécessiterait une redéfinition complète de la production actuelle allant jusqu’à l’interdiction des hydrocarbures en faveur du solaire et de l’éolien. La deuxième est une recomposition majeure des économies actuelles au détriment des secteurs matériels tels que la production de biens manufacturés et les transports, et en faveur de services comme l’éducation et la santé, la part des heures de travail consacrées à ces deux secteurs passant de 11 à 43 pour cent.
La troisième condition est « un grand changement des habitudes alimentaires, avec une baisse de la consommation de viande : c’est sur cette base que l’on peut envisager un plan de reforestation pour revenir à un niveau de couverture forestière comparable à celui de 1900 », estime Thomas Piketty. Ces évolutions s’accompagneraient d’une réduction significative du temps de travail, ce qui permettrait aussi de contenir le réchauffement climatique. On passerait d’environ 2 100 heures par an et par personne aujourd’hui à 1 000 heures en 2100, soit une division par deux grâce à d’importants gains de productivité dont « le rythme n’est que légèrement plus ambitieux que celui observé entre 1860 et 1980 ».
Les investissements nécessaires seraient favorisés par la création d’un « Fonds pour la justice mondiale », une nouvelle institution internationale qui serait alimentée au moins dans un premier temps par un impôt planétaire sur le patrimoine dont le taux atteindrait vingt pour cent annuels pour les milliardaires, et par un impôt sur le revenu, dont le taux marginal culminerait à 90 pour cent pour les plus riches, les deux impôts s'ajoutant aux prélèvements fiscaux nationaux. D’ici à 2060, les dépenses du fonds atteindraient en moyenne 10,3 pour cent du PIB mondial par an, distribuées sur une base égale par habitant – l’Afrique subsaharienne percevrait ainsi jusqu’à 8,8 pour cent de son PIB, l’Europe 2,5 pour cent et l’Amérique du Nord 2,2 pour cent – afin de soutenir à la fois la transition énergétique et la convergence sociale entre pays, notamment en matière d’éducation et de santé.
Le Global Justice Report ne prévoit pas de « décroissance » mais estime néanmoins que les mesures préconisées freineront la progression du niveau de vie dans les pays riches, avec une croissance quasi-nulle du PIB par habitant (0 à 0,5 pour cent) en Amérique du Nord, Asie-Pacifique et Europe tandis qu’elle sera d'environ trois à quatre pour cent dans les régions les plus pauvres du globe (Afrique subsaharienne, Asie du Sud). Conscients du scepticisme qui pourrait accueillir leurs prévisions, les auteurs rappellent qu’atteindre de telles cibles a déjà été possible dans le passé. Ainsi, l’écart entre les 0,1 pour cent les plus riches et les dix pour cent les plus pauvres est tombé de 150 à 11 durant le XXe siècle en Europe du Nord. « Au début du XXe siècle, on travaillait trois mille heures par an et par personne dans les pays riches : beaucoup peinaient à imaginer que l’on n’y travaillerait plus que mille cinq cents heures par an cent ans plus tard, et pourtant, cela s’est produit », déclare un des auteurs.
Pour autant, les chercheurs assument totalement la dimension utopique de leur projet. Il est révélateur que l’écrivain américain de science-fiction Kim Stanley Robinson, très en pointe sur les questions climatiques et auteur du « Ministère du futur » paru en 2020 était présent à la conférence de Paris et a débattu avec les auteurs du rapport et le public. Toutefois, malgré un plan média bien huilé et des propositions-chocs, le Global Justice Project n’a pas rencontré un grand écho et à peine trois jours après sa publication il était difficile de trouver des commentaires à son sujet. Les critiques attendues venant de la droite et des milieux libéraux ont été violentes mais finalement très brèves.
Le côté « utopie à long terme » du document a dérouté les lecteurs potentiels, même les plus avertis, par sa nature mais aussi en raison de son décalage par rapport à la production habituelle des « Piketty boys ». Il va plus loin que leurs travaux les plus connus sur la réduction des inégalités de patrimoines, notamment via l’impôt, au sein de différents pays. Son cadre est beaucoup plus large puisque les auteurs raisonnent au niveau mondial, intègrent la dimension climatique et adoptent un horizon beaucoup plus lointain. Ils visent explicitement à la création d’un mécanisme international de redistribution, fondé sur une contribution accrue des pays et des populations les plus favorisés.
On est loin de la « simple » taxation du capital qui a fait la popularité des pykettistes et sur laquelle portent toujours la plupart de leurs interventions publiques, comme on le voit avec Gabriel Zucman et Emmanuel Saez qui font actuellement campagne en faveur du référendum qui se tiendra en Californie en novembre (il propose d’instaurer une taxe exceptionnelle de cinq pour cent sur le patrimoine des personnes résidant dans le Golden State et détenant plus d’un milliard de dollars, les recettes étant affectées au financement du système de santé). Les propositions habituelles de Piketty et consorts se veulent opérationnelles car elles peuvent être déclinées en lois, décrets et autres mesures tandis que le Global Justice Project vise plutôt à alimenter débats et réflexions, sans grand souci du principe de réalité. « L’ambition unique du rapport est de participer à un processus de délibération collective » écrivent ses auteurs.
Coïncidence curieuse, quasiment au même moment, le cabinet de stratégie McKinsey, que rien ne rapproche du Laboratoire sur les inégalités mondiales, a présenté, à l’occasion de son centième anniversaire, une étude évoquant également une convergence mondiale des revenus à l’horizon 2100, mais de manière très différente. L’enquête, réalisée par le McKinsey Global Institute, le think tank du cabinet, et publiée sous la forme d'un livre de 382 pages (Un Siècle d'abondance : une histoire de progrès pour les générations à venir), estime que les pays les pauvres se seront hissés en 2100 au niveau de vie des plus riches actuellement. Le Burundi de 2100 serait donc comparable, sur le plan socio-économique (revenus, espérance de vie, éducation) à la Suisse de 2026.
Pour y parvenir des conditions très strictes devraient être respectées. Il faudrait en effet que les pays les plus défavorisés croissent au rythme annuel de trois à quatre pour cent par an, en moyenne, ce qui impliquerait un minimum de stabilité politique et une forte hausse de la productivité, alimentée par des investissements massifs et une montée en compétences. Or, dans ces régions la croissance est souvent freinée par la fragilité institutionnelle, les conflits, la faiblesse des infrastructures et les contraintes budgétaires.
Par ailleurs, dans le même temps, les pays riches se limiteraient à une progression très faible ou nulle. Or, rien ne dit qu’ils seraient prêts à accepter ce « sacrifice de croissance ». McKinsey estime que ces conditions ont peu de chances d’être réunies, de sorte que les inégalités entre pays persisteront. Néanmoins elles seraient considérablement plus faibles qu’aujourd’hui, c’est le sens que le cabinet donne au concept de « convergence ». Cette réduction, comme c’est le cas depuis 150 ans, serait due à la croissance du PIB mondial, qui en 2100 serait huit fois et demie supérieur à son niveau actuel.