Ce mardi 23 juin, à 19h, devant la salle de réception du Leela Palace de New Delhi, les invités font sagement la queue. L’hôtel est l’un des plus huppés d’une capitale indienne qui en compte peu. C’est ici que l’ambassadeur luxembourgeois, Christian Biever, a invité la haute société de la ville de plus de 35 millions d’habitants pour célébrer la Fête nationale. Il est fier que Sibi George, Secretary West au ministère des Affaires extérieures (l’équivalent d’un secrétaire d’État chargé des relations avec l’Occident) ait accepté d’être son invité d’honneur. En attendant, les personnes conviées le félicitent les unes après les autres, ainsi que son épouse et les deux fonctionnaires du ministère des Affaires étrangères en poste à Delhi. Les Luxembourgeois (ils sont les seuls de la party) sont alignés devant une grande photo du palais grand-ducal.Une fois passées les poignées de main et les salutations, rendez-vous au bar où les bouchons sautent. Les alcools sont internationaux, mais les vins en grande partie luxembourgeois. Défilent alors les mousseux (Cuvée de l’Écusson de Bernard-Massard), crémants (cuvée Trounwiessel d’Alice Hartmann, cuvée Luga des Domaines Vinsmoselle) et vins blancs (Riesling Felsberg d’Alice Hartmann et crus des Domaines de l’État). Pas sûr que les invités fassent vraiment attention à ce qu’ils consomment. Quand ils demandent du « Champagne », ils reçoivent du crémant. Personne n’a toutefois l’air de s’en plaindre.
Il s’agit de la première Fête nationale de Christian Biever en Inde, lui qui avait effectué jusque-là toute sa carrière diplomatique en Europe. Créée en 2022, l’ambassade est installée dans le quartier sécurisé de Jor Bagh. Il a fallu arriver plus tôt pour intégrer le quartier de Chanakyapuri, où se trouvent toutes les représentations étrangères : il n’y avait plus de place. Rencontré plus tôt dans la journée, Biever faisait part de son enthousiasme à travailler loin du Grand-Duché. Certes, il n’y a pratiquement pas de Luxembourgeois en Inde, mais ses services sont ceux qui délivrent le plus de visas (jusqu’à quarante par jour). La population indienne est la plus nombreuse du continent asiatique au Luxembourg (autour de 5 500 personnes) et les relations industrielles et commerciales entre les deux pays se développent à grande vitesse.
À Delhi, la mission de l’ambassadeur consiste plutôt de réseauter, de se trouver aux avant-postes afin de servir au mieux les intérêts économiques de son pays. La signature prochaine du Free trade agreement (FTA) entre l’UE et l’Inde, espérée à l’automne, devrait faciliter les échanges commerciaux (notamment financiers) et la mobilité des personnes. Plusieurs entreprises luxembourgeoises ont déjà franchi le pas, certaines depuis longtemps. Outre l’évident ArcelorMittal, Ceratizit (outils de coupe) possède plusieurs sites de production dans les régions de Bengaluru et Kolkata. SES (satellites) a formalisé en 2022 une joint-venture avec l’indien Jio, tout comme le luxembourgeois Amer-Sil (tubes et séparateurs pour batteries) avec Ketex. Rotarex (vannes pour gaz sous pression) et IEE (système de détection pour l’automobile) possèdent des représentations commerciales dans le sous-continent.
Au cours de son discours, Christian Biever a rappelé la visite du ministre des Affaires extérieures Subrahmanyam Jaishankar en janvier à Luxembourg et celle en retour, un mois plus tard, du ministre des Finances, Gilles Roth (CSV), qui a fait le tour des grands centres économiques indiens (New Delhi, Gujarat, Mumbai). De sources officieuses mais convergentes, une autre visite serait prévue pour début 2027. Cette fois, le Grand-Duc Guillaume se déplacerait en Inde.
Cette émulation devrait permettre de renforcer les relations diplomatiques puisque l’Inde porte la volonté d’installer une ambassade au Luxembourg. « Ouvrir une ambassade, c’est quelque chose », avançait vendredi dernier le ministre Jaishankar. Le Luxembourg fait pourtant partie des derniers pays européens à ne pas en être doté. Le ministère des Affaires étrangères luxembourgeois, lui, compte ouvrir un consulat général à Mumbai (la capitale économique) d’ici la fin de la mandature.« Ces échanges témoignent d’un momentum entre nos deux pays, le meilleur est encore à venir », soutenait Christian Biever dans son discours, vantant les points communs entre l’un des plus grands pays du monde (presque 1,5 milliard d’habitants) et l’un des plus petits (23 fois moins) : « La résilience, l’ouverture, l’innovation, la solidarité ». Un peu plus tard, il ajouterait « la stabilité » politique.
L’idée d’un « momentum » entre l’UE et l’Inde est à la mode. Dans le sous-continent, le mot est employé en boucle par les officiels rencontrés lors du voyage de presse de dix jours organisés par le ministère des Affaires extérieures. Lors du discours donné à l’occasion de la fête nationale luxembourgeoise, Sibi George louait un Luxembourg faisant partie « des partenaires les plus fiables et importants de l’Inde », à même d’offrir « la possibilité d’accélérer le développement des relations avec l’Europe ».À Gift City (acronyme de Gujarat international finance tec city), à l’ouest de l’Inde, dans l’État du Gujarat d’où est originaire le Premier ministre Modi, renforcer les relations indo-luxembourgeoises est une évidence. Gilles Roth ne s’est pas rendu par hasard dans cette ville nouvelle en construction qui a l’ambition de devenir un des pôles majeurs de la finance internationale. Tout est fait pour attirer les capitaux étrangers dans cette « zone économique spéciale » : pas de taxes pour les investisseurs étrangers dans les vingt premières années qui suivent leur installation, terrains à prix cassés (ils sont gérés par structure de développement immobilier appartenant à l’État du Gujarat), tarifs modiques pour l’eau et l’énergie, législation spéciale expats (la vente d’alcool y sera autorisée, alors qu’elle est interdite dans le Gujarat)…
Shri K. Rajaraman, président de l’autorité régulatrice des services financiers internationaux en Inde (IFSCA, dont le siège est désormais à Gift City), explique au Land l’intérêt d’une collaboration luxembourgeoise officialisée en 2022 par la signature d’un memorandum of understanding entre la CSSF et l’IFSCA. « Le Luxembourg est une plateforme d'échange pour l'Europe : quand vous vous branchez au Luxembourg, vous vous branchez au reste de l'Europe. Je pense que les fonds indiens qui seront disponibles à Luxembourg passionneront le monde entier. » Un groupe de travail entre les deux régulateurs travaillera sur l’équivalence réglementaire, « afin qu’il y ait le moins de frictions possibles pour que les gestionnaires de fonds puissent distribuer et commercialiser leurs produits des deux côtés du pipeline ».
Très souriant, Rajaraman avoue être ravi de cette collaboration. « En février, nous avons eu une très bonne réunion avec le ministre Roth et le directeur de la CSSF (Claude Marx, ndlr) ». Il ajoute qu’il est persuadé que le Luxembourg en tirera également profit : « À mesure que l’Inde se développe, il y a aussi des Indiens qui souhaitent investir à l’étranger ; ce n’est pas un trajet à sens unique. Gift City est un hub neutre en termes de direction des flux d’investissements. »
L’Inde, sixième puissance économique mondiale, attire tous les regards des industriels et des investisseurs. Avec sa croissance de 7,6 pour cent en 2025, sa main d’œuvre inépuisable et qualifié (la population active représente plus de 700 000 personnes) et un état d’esprit pro-business poussé à l’extrême, l’Inde a tout l’air d’un pays de Cocagne pour l’Europe et particulièrement le gouvernement luxembourgeois. Dipesh Shah, directeur exécutif du département Développement de l’IFSCA confirme au Land : « Oui, avec les autorités de votre pays, nous parlons le même langage. Nous nous comprenons parfaitement. »
Le parcours de Ceratizit illustre cet état d’esprit. L’entreprise basée à Mamer emploie 550 personnes en Inde et y fabrique, entre autres, des plaquettes en carbure, des outils et des barres en carbure monobloc depuis plus de vingt ans. Le sous-continent, qui développe son assise industrielle de manière continue, est évidemment un marché attractif. Mais Frank Thomé,le directeur exécutif explique apprécier également « la solide expertise technique » locale, qui « contribue à la compétitivité et à la résilience de notre dispositif de production mondial ».
Pour autant, développer des activités en Inde est loin d’être évident. L’ADN même du pays est paradoxal. S’il souhaite démontrer aujourd’hui qu’il est un pays ouvert au monde, l’Inde est toujours très protectionniste. Sa production industrielle vise en priorité à alimenter le marché national. Tout près de Gift City, la Dholera Special Investment Region est un immense espace de 920 kilomètres carrés dédiés à l’industrie high tech. On y trouve actuellement des centaines (des milliers ?) de grues qui bâtissent des usines aux proportions proprement gigantesques, jusqu’à une centaine d’hectares par projet. La production de microchips en vue de se désengager de la dépendance à d’autres pays asiatiques est une priorité nationale. L’État les finance à hauteur de 70 pour cent, sans autre contrepartie qu’espérer que le retour sur investissements soit effectif après vingt ans. Des entreprises de production de panneaux solaires presqu’entièrement mécanisées s’y implantent également. Les industriels comme les promoteurs reconnaissent que l’export viendra après avoir suffisamment alimenté le pays.
L’orientation pro-business de l’Inde pourrait également inquiéter l’Europe. Le pays est un apôtre du multilatéralisme et ne compte pas cesser de commercer avec la Russie. « Nous comprenons que l’Europe ait un challenge à relever dans le cadre de la guerre en Ukraine, mais en nous reprochant nos contacts avec la Russie, vous ne prenez en compte que votre point de vue », assurait vendredi dernier le ministre des Affaires extérieures, Jaishankar. « De notre point de vue, nous n’aimons pas non plus vos relations avec le Pakistan et la Chine », ajoutait-il d’un ton ferme. « Et nous maintenons des relations stratégiques avec les États-Unis même si nous ne sommes pas d’accord avec eux ». Alors que les repères diplomatiques sont de plus en plus fragiles dans un monde sens dessus dessous, le business peut-il prévaloir sur les alliances stratégiques ? L’Inde tente ce pari qui n’est pas gagné d’avance.
Et puis, le sous-continent travaille à modeler un environnement économique qui facilite la vie des investisseurs, mais il lui reste encore du travail. Les 28 États qui forment l’Inde possèdent des législations parfois très différentes. Ceratizit reconnaît, par exemple, rester « lucide quant à la complexité de l’activité dans un marché vaste et diversifié », citant en exemple « les exigences de certification, les différences régionales, la fiscalité, les infrastructures et la protection de la propriété intellectuelle », qui peuvent varier d’un endroit à l’autre.Les autorités indiennes vendent leur statut de plus grande démocratie du monde, mais, bien que la tendance serait positive, les inégalités sociales sont immenses. La gestion des déchets selon les endroits est particulièrement marquante. À Gift City, ils sont récoltés en surface et dirigés vers la sortie de la ville grâce au plus grand réseau souterrain du genre. À Delhi, les déchets jonchent les quartiers défavorisés et ceux qui sont ramassés forment des montagnes de détritus en périphérie, parcourus par les plus pauvres qui y recherchent ce qui peut être recyclé et rapporter quelques pièces. Au même moment, dans les immeubles de Gift City, on se félicite des ouvertures vers la finance verte nées par la coopération avec la Place financière luxembourgeoise.
La gestion de la sécurité de Gift City, très orwellienne (ou singapourienne), étonne l’observateur européen. Un centre de contrôle, qui peut se transformer en war room en cas de crise, comporte des dizaines d’écrans qui retransmettent les images des caméras qui surveillent absolument tout, des plaques d’immatriculation des voitures, jusqu’aux personnes dans les ascenseurs de chaque bâtiment. Ce centre n’est pas géré par la police, mais par le développeur du site (GUDC). Aucune élection n’a d’ailleurs encore eu lieu pour dans la nouvelle ville, ce même GUDC détient tous les ressorts.
L’accord de libre-échange permettra-t-il de modeler cette évolution ? Très enthousiaste, le ministre du Commerce Piyush Goyal reprend les mots d’Ursula von der Leyen, qui expliquait en janvier que le FTA était la « mère de tous les accords ». « Une formule qui résonne vraiment très bien aux oreilles des Indiens », avance le ministre qui a rencontré le 18 juin Xavier Bettel (DP) au salon parisien VivaTech. Le 24 juin, devant le Land, il parlait même d’« un potentiel illimité » pour les deux parties.
Côté luxembourgeois, on apprécie cette future coopération, sans s’enflammer de manière démesurée. Ceratizit se félicite « d’un cadre favorable à une coopération à long terme », mais ne compte pas lier cet accord à des projets ou des mesures spécifiques ». Il est effectivement probable que le FTA apporte davantage de prévisibilité dans les relations entre l’UE et l’Inde, mais des relations performantes existaient déjà sans lui. Côté luxembourgeois, on estime qu’il n’y aura pas de révolution immédiate. Mais un pays qui compte plus de 70 licornes fait toujours rêver.