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Économie 10 min de lecture

« Nous ne sommes pas des fantômes »

Exploités par les plateformes, les livreurs de repas à domicile ne veulent plus se laisser faire. Le Land a recueilli leurs témoignages

Article paru dans Édition juin 2026
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Ce mardi matin, ils sont une petite dizaine de livreurs à attendre sur le parking du McDo de Foetz. Le téléphone est calé dans la main, au cas où l’appli Wolt vibre pour leur donner du travail. Avant le coup de feu qui s’annonce pour 11h30, les nuages sont bas. Quelques gouttes tombent de temps en temps. L’ambiance est morose, pour le moins. Ils acceptent de raconter leur quotidien, mais demandent à ce que ni leurs noms ni leurs visages ne soient publiés.

Quatre jours plus tôt, à midi, ils ont organisé une grève sauvage sur la place de Paris, dans la capitale. Environ deux cents livreurs des plateformes Wolt et Wedely ont cessé de répondre aux ordres des applis et se sont regroupés pour dénoncer leurs conditions de travail. Elles étaient déjà mauvaises, témoignent-ils, mais elles se sont empirées très nettement ces derniers mois, lorsque de manière univoque, Wolt a décidé de baisser leur rémunération.

Un des livreurs montre sur l’appli la différence entre ses revenus des deux premières semaines des mois de juin 2025 et 2026 : en brut, il est passé de 3 117 à 1 629 euros, alors que ses disponibilités n’ont pas changé. Un de ses collègues passe son téléphone : la veille, il a travaillé de 8h49 à 23h40, pour environ cent euros. Plusieurs d’entre eux montrent le montant payé pour leurs courses. Un Bascharage-Differdange pour 5,40 euros, trois commandes livrées lors d’une même course dans le quartier Gare, à Luxembourg, rapportent 2,85 euros au total. Trois autres dans Dudelange sont facturées entre 3,26 euros et 3,98 euros chacune. « On ne sait pas comment ils calculent le prix de nos livraisons, il n’y a pas de références claires », nous dit-on. « Et les kilomètres qui sont indiqués dans l’appli sont faux, comme s’ils étaient calculés à vol d’oiseau », ajoute un autre. « Après les charges et tous les frais incompressibles, il ne reste pratiquement plus rien ».

Un tel mouvement de grève spontané est « rarissime », reconnaît David Angel, secrétaire central de l’OGBL, qui faisait partie de la délégation syndicale (avec le LCGB) qui a invité les livreurs à la Chambre des salariés mardi, en fin d’après-midi. D’autant que le taux de syndicalisation de la corporation est très faible. Parmi ceux que nous avons rencontrés, deux sont encartés. Un depuis 2022 et l’autre depuis la semaine dernière. La situation pourrait en inciter d’autres.

La grève de vendredi rappelle davantage celles des années 1880 et 1890 dans les ardoisières de Martelange et du tout début du XXe siècle dans le bassin minier, que les manifestions récentes, parfaitement encadrées et calibrées. Mais pour les livreurs d’aujourd’hui comme pour les mineurs, les carriers et les métallos d’autrefois, les motivations sont les mêmes : des salaires indignes, de mauvaises conditions de travail et l’impression d’une déshumanisation de leur condition.

« Nous avons créé notre groupe WhatsApp en avril, parce que notre situation devient impossible », explique un des leaders du mouvement. Dans le sud du pays, les livreurs ont un profil particulier. Ceux que nous avons rencontrés sont tous originaires d’Afrique du Nord ou du Moyen-Orient. Certains possèdent des diplômes universitaires. Ils disposent de toutes les autorisations pour résider et travailler au Luxembourg. Pas un n’était frontalier, ils habitent Esch, Schifflange ou Belvaux. L’un d’entre eux a obtenu la nationalité luxembourgeoise, un autre la recevra prochainement. En Ville, les livreurs sont souvent des demandeurs de protection internationale ou des sans-papiers.

Ils ont créé cette communauté numérique pour lancer un élan de solidarité. Les tracts qu’ils diffusent en ligne portent tous la mention : « Together, we set the standards ». L’entraide et la coopération ne sont pas des réflexes évidents dans un milieu où, ayant tous le statut d’indépendant, les livreurs sont aussi des concurrents. Lorsqu’ils ont appris, jeudi dernier, que leurs collègues du Centre allaient manifester, ils ont décidé de les rejoindre. De cette opération conjointe est née l’Union des livreurs Luxembourg, qui vit à travers un autre groupe WhatsApp.

Le groupe synthétise tout le malaise de cette population. Il comptait presque deux cents membres dimanche soir. Les livreurs présents sur la place de Paris s’y sont inscrits, d’autres, ayant appris la révolte plus tard, les ont rejoints ensuite. Or ils étaient déjà quarante de moins lundi. « Un représentant de Wolt a réussi à entrer dans le groupe et a posté un message menaçant, promettant à tous ceux qui poseraient des problèmes qu’ils seraient virés. » De peur, les défections se sont multipliées. « Beaucoup de livreurs prennent ce travail parce qu’ils ne peuvent pas faire autre chose : si on leur enlève ça, ils n’ont plus aucun revenu. J’en connais qui vivent dans des foyers de réfugiés », témoigne un de livreurs.

Les plateformes le savent et en profitent de manière cynique. Selon les livreurs, lors de la grève de vendredi, des gros bras employés par les sous-traitants de Wolt ou Wedely sont venus intimider les manifestants en leur enjoignant, parfois brusquement, à reprendre le travail illico. Pour l’exemple, au moins un des manifestants a perdu immédiatement son compte sur l’appli.

Ces sous-traitants sont une facette importante du problème. Alliés des plateformes, ils leur proposent une solution encore plus rentable que celles des indépendants déclarés. Wolt leur confie quelques dizaines de comptes (entre quarante et cent selon les sociétés, estiment nos interlocuteurs), à eux de trouver les livreurs. Ce qui n’est pas difficile, même si ceux-ci doivent leur céder une partie de leurs maigres revenus. Les plateformes et les sous-traitants orchestrent ainsi un dumping social extrême, qui se nourrit de la facilité avec laquelle ils trouvent une main-d’œuvre docile, car sans autre possibilité de revenus.

Mardi, un livreur travaillant pour un sous-traitant à témoigné lors de la rencontre avec les syndicats. Ses paroles ont marqué David Angel. « Il nous a dit que les sous-traitants, dont les sociétés Tip Top Logistic et Blitz Logistic, recrutaient des personnes qui, comme lui, n’ont pas d’autorisations de travail. Plus la situation des livreurs est précaire et plus ils ponctionnent leurs revenus. Parfois, les sous-traitants coupent jusqu’à cinquante de leurs salaires. »

Ces livreurs low cost, sans protection d’aucune sorte, reçoivent souvent des contrats de quelques heures par semaine. Mais dans la réalité, ils travaillent sept jours sur sept, entre douze et quatorze heures par jour. Pour faire du chiffre, compte tenu du niveau de rémunération, il faut s’assommer de travail. Cela tombe bien, Wolt vient d’étendre ses horaires. Il est désormais possible de se faire livrer de sept heures à trois heures du matin, sans que les heures de nuit des livreurs soient majorées (contrairement à l’Horeca). « Ils travaillent autant parce qu’ils doivent apporter plus de cinq mille euros de commandes par mois pour garder leur compte », explique un livreur. « Si un livreur n’y arrive pas, il est viré et un d’autre le remplace tout de suite. »

Les livreurs de Foetz font face à une autre problématique. Ils ne travaillent pas à vélo, car ils livrent dans tout le bassin minier. Une voiture est indispensable. En moyenne, ils roulent cent mille kilomètres par an et doivent changer de véhicule tous les deux ans, sans espérer pouvoir tirer quoi que ce soit de l’ancienne, épuisée par le rythme d’utilisation. « En un an et demi, j’ai dû en acheter trois », souffle un livreur. « La première a été volée et la deuxième a été détruite dans un accident. Quelqu’un m’a percuté par l’arrière alors que j’étais en route pour une livraison. » Ce livreur a demandé à son assureur de souscrire un contrat qui le protègerait mieux, la demande a été refusée. « Pour cela, il m’a demandé de créer une Sàrl, mais Wolt ne donne pas de codes dans ces conditions. »

La hausse du prix de l’essence les impacte aussi de plein fouet et même le montant des cotisations sociales est devenu problématique. « Elles sont calculées sur les revenus de l’année précédente, qui étaient nettement plus élevés. Je dois donc payer plus de charges, tout en gagnant moins d’argent. Je n’y arrive plus. »

Même les équipements sont payants. Si Wolt donnait la box auparavant, il faut désormais la payer une cinquantaine d’euros. Les vestes et les t-shirts siglés du nom de la plateforme doivent également être achetés par les livreurs.

Grâce à leur grève, les livreurs sont désormais visibles. Le processus avec les syndicats est lancé. Lors du grand meeting de l’alliance OGBL-LCGB au parc Hôtel Alvisse, avant le lancement de la Tripartite, il avait été question de poser ce dossier sur la table de négociations à Senningen. Ça n’a pas été le cas, mais il sera l’un des premiers à être traité lors du CPTE, où les syndicats ont promis de retourner.

Par l’intermédiaire des syndicats, des rendez-vous ont été demandés aux plateformes et au ministre du Travail, Marc Spautz (CSV). Répondant au Land, celui-ci a été extrêmement clair en faisant part de son soutien : « Je les comprends et je vais bien sûr accepter de les rencontrer. Il n’est pas normal qu’un aussi mauvais système soit construit sur le dos des travailleurs les plus pauvres. » L’ancien secrétaire général du LCGB n’est pas tendre avec les plateformes, qui « fonctionnent grâce à un marché noir ou gris ».

Pour lui, le plus grand problème n’est pas l’utilisation de l’appli, mais le statut des livreurs. « La solution, pour eux, c’est le salariat auprès de l’entreprise parce qu’en réalité, ce ne sont pas des indépendants. Il nous faut un texte suffisamment clair pour que ce ne soit pas aux tribunaux de décider. » Trois avant-projets de loi sont justement sur la table. Un vient de la Chambre des salariés, l’autre de Déi Lénk (ils sont pratiquement identiques) et le dernier a été soumis aux syndicats par le ministre du Travail fin avril. Celui-ci, une transposition à minima de la directive européenne de Nicolas Schmit, avait beaucoup déçu les syndicats qui estimaient que les critères validant la présomption de salariat étaient beaucoup trop flous. Les paroles du ministre au Land, appelé hier, semblent amorcer un vrai tournant. « En Allemagne ou en Espagne, les livreurs de plateformes sont salariés. Je ne vois pas pourquoi ce ne serait pas possible au Luxembourg ».

La directive doit être transposée d’ici le 2 décembre. Marc Spautz veut donc avancer rapidement. « Maintenant que, grâce au succès de la Tripartite, le dialogue social est relancé, j’espère que nous pourrons avancer et construire un consensus. »

En attendant que se négocient leurs futures conditions de travail à la Chambre, un livreur du Sud a tenu à faire passer un message aux clients des plateformes. « Lorsque l’on vient chez vous, regardez-nous et comprenez que nous gagnions notre vie comme ça. Si vous prenez une commande avec laquelle nous gagnons deux euros, cela ne nous permet pas de vivre. Je ne veux pas vous culpabiliser. Souvent, vous ne savez pas ce qui se cache derrière ce business. C’est pour ça que nous prenons la parole : Notre situation devient impossible, vous devez le savoir. Nous ne sommes pas des fantômes qui traversent la ville. Nous existons, nous avons une vie. »