d’Land : En mars 2021, un peu plus d’une année après la publication du rapport qui porte votre nom, vous avez déclaré sur RTL-Radio être républicain par principe, tout en affirmant avoir voulu stabiliser la monarchie qui serait un rempart contre les tendances populistes et oligarchiques.
Jeannot Waringo : J’ai même dit un jour au Grand-Duc Henri : « J’aurais préféré que vous soyez issu d’un processus démocratique, plutôt que d’un processus héréditaire ». En même temps, je suis convaincu qu’une monarchie bien conçue, comme aux Pays-Bas ou au Danemark, assure une certaine stabilité. Et puis que serait par exemple la Belgique si elle n’avait pas de roi ? Partout, on voit des républiques en train de déraper, que ce soit en Amérique ou en Europe. On voit également comment des gens qui ont de l’argent, du vrai argent, peuvent manipuler l’opinion publique. Par rapport à un Vincent Bolloré, qui peut se cacher derrière ses médias, la monarchie est plus visible et plus transparente, davantage sous surveillance. Si steet e bësse méi plakeg do. Si les familles royales se permettent un dérapage, la vox populi est vite là pour les rappeler à l’ordre. On l’a récemment vu avec le Gréngewald, même si c’est un petit dossier…
Le Grand-Duc Guillaume est-il bien entouré et conseillé ?
Le pire, ce sont toujours les Mitläufer (opportunistes). Je l’ai constaté au cours de mes huit mois passés au Palais. Au début, des personnes gravitant autour du Grand-Duc ont cherché à me pousser vers un rapport qui soit aussi superficiel que possible. Mais je trouve que l’équipe actuelle, avec le maréchalat de la Cour, fait un excellent travail. De ce côté-là, je suis tout à fait rassuré.
Vous avez été le « consultant » le plus célèbre et le moins bien payé du Grand-Duché. (Le « Rapport Waringo » a été rédigé à titre gratuit, ndlr.) Comment voyez-vous la place qu’ont prise les Big Four dans le petit appareil d’État luxembourgeois ?
Also ech hunn ëmmer opgepasst op déi Jongen a Meedercher… Premièrement, ça revient extrêmement cher. Deuxièmement, ils n’ont pas d’obligation de résultat, uniquement une obligation de moyens. Et troisièmement, il ne faut pas oublier que ces gens-là, qui sont d’ailleurs tous très dichteg, sont quand même poussés par le chiffre d’affaires. Je ne leur confierais donc que des missions ponctuelles très limitées, comme implémenter un logiciel informatique. La raison pour laquelle on a souvent recours à un consultant externe, c’est qu’on manque de courage pour formuler des critiques en interne. Mais une fois l’étude terminée, elle finit souvent par prendre la poussière dans un tiroir.
Vous avez toujours insisté sur le fait de ne pas être encarté au CSV. En 2016, face au Land, vous vous définissiez comme « vert et social ». Mais en fait, vous étiez d’abord un junckérien ?
C’est quoi, ces junckériens ?
Disons l’aile sociale du CSV…
C’est déjà trop compliqué pour moi. Je suis quelqu’un de plus simple. Je me reconnais dans l’adjectif « social », et là je rejoins mon ami Jean-Claude Juncker. Je ne suis très certainement pas un capitaliste libéral. Je ne pense pas que l’argent doive tout diriger.
Bref, vous n’avez jamais été un friedenien.
Si vous définissez cela comme la tendance libérale, non, effectivement, j’ai toujours estimé que le social devait primer. Et cela a aussi été ma première priorité, quand j’ai pris en charge ma mission au Palais : m’occuper des gens, avant de protéger les institutions.
Vous avez dirigé l’Inspection générale des finances (IGF) entre 1985 et 2016. Quel regard portez-vous sur la situation actuelle des finances publiques ?
D’après le programme pluriannuel 2025-2029 du gouvernement, l’administration publique est en déficit jusqu’en 2029 au moins. C’est un dérapage et ce n’est pas normal. J’espère qu’on arrivera rapidement à redresser la situation, parce qu’avec de tels résultats, on sera coincés dès que la prochaine crise surviendra. On prend un risque immense.
Gilles Roth répète qu’il est ministre, pas comptable.
J’ai constaté que les termes « finances publiques » ne sont pas tombés lors de l’état de la nation. Et j’ai participé à de nombreuses Tripartites, elles ont toutes commencé par un long exposé et une discussion sur les prévisions budgétaires…
…Cette fois-ci, votre successeur à l’IGF n’était pas invité.
Effectivement. Un comptable, qu’est-ce que c’est ? C’est surtout quelqu’un de précis. Quand on joue une pièce de théâtre, et nous jouons tous une pièce de théâtre, il faut d’abord avoir un bon scénario et une bonne scène. Ce n’est qu’après qu’on peut jouer son rôle et se mouvoir librement. Bref, il faut d’abord avoir les chiffres.
Est-ce le bon moment pour lancer une réforme fiscale qui coûtera près d’un milliard d’euros par an ? Jean-Claude Juncker a récemment estimé sur RTL-Radio qu’il fallait l’échelonner en plusieurs tranches. Après, on comprend que le gouvernement veuille la faire dès 2028…
Tout gouvernement veut faire plaisir aux gens. Une réforme fiscale en fait partie, tout comme des projets d’autres ministères. Mais je trouve un peu bizarre qu’un ministre annonce d’entrée qu’il disposera de 850 millions d’euros, sachant que les autres ministres tenteront, eux aussi, de faire passer leurs réformes…
… Vous voulez dire que le pouvoir de dire non [du ministre des Finances] s’est érodé ?
Exact. Les gouvernements précédents avaient, eux aussi, des plans pour des réformes fiscales. Mais ils ont tenu compte du contexte. Or, quand je regarde le moment actuel, personnellement (mais je n’ai rien à décider), je ne ferais pas cette réforme fiscale, pas en ce moment-ci. Nous avons d’autres problèmes. Pourquoi ne pas investir ces 850 millions pour renforcer l’économie, soutenir le Mëttelstand et les PME, ou pour agir contre le dérèglement climatique ? Parce que 850 millions d’euros, dat si jo grujeleg vill Suën…
Vous avez toujours plaidé pour une gestion budgétaire par objectifs.
Oui, c’est essentiel à mes yeux. Elle déterminera les chances de survie de l’État luxembourgeois. Mais le budget par objectif, cela ne s’improvise pas. Il ne suffit pas de l’annoncer, en inscrivant une ou deux phrases dans le budget. Il faut adopter une tout autre mentalité. On l’avait préparé en 2005, puis relancé en 2012 en phase test. On avait même choisi deux ministères, l’Agriculture et le Logement. Mais il faudrait alors exiger des fonctionnaires une gestion par objectifs. Or, aujourd’hui, la CGFP ne tolère même pas les entretiens individuels. Prenez les budgets de la Suède ou de la Nouvelle-Zélande, qui sont les plus avancées. Là-bas, c’est le ministre de l’Éducation qui présente ses objectifs au Parlement, par exemple améliorer les résultats scolaires de trois pour cent. C’est discuté, voté et surtout, évalué.
En tant qu’inspecteur des finances d’un très petit pays, faut-il développer ses propres modèles, sa propre doctrine, ou peut-on s’inspirer d’autres États, plus grands ?
J’étais autrefois passionné par le modèle norvégien, qui a créé énormément de réserves. Mais il ne faut pas oublier une chose : Plus l’argent afflue, plus il est difficile de faire un budget. Parce qu’il faut alors freiner les appétits. Mais durant les années 1990-2000, il y avait quand même une tendance à investir les plus-values budgétaires dans les différents fonds d’investissements, par exemple le Fonds des routes ou le Fonds du rail. À un moment, le fonds souverain a été créé, même si sa dotation est restée insuffisante. Mais le principe doit être : On n’utilise pas une plus-value budgétaire pour financer les dépenses courantes. On les garde bien au chaud.
C’est sous Lucien Lux aux Transports que la dotation du Fonds du rail a une première fois dépassé celle du Fonds des routes. En mars 2023, François Bausch a pérennisé sa politique en faisant voter une enveloppe de sept milliards d’euros (jusqu’en 2039) pour les rails. Lorsque vous êtes devenu président des CFL en 1997, la société était moins bien vue par la politique.
Elle était totalement déconsidérée ! Jusqu’en 1997, Jeannot Schneider présidait les CFL, c’était un ancien du Landesverband, un syndicaliste. Lorsque je suis entré au conseil d’administration [en 1985], Jacques Santer m’a dit : « Je vous ai nommé parce que les syndicalistes et les socialistes ne savent pas gérer l’argent. » Les CFL étaient uniquement vus comme déficitaires. Tout le monde les avait plus ou moins abandonnés. Just e puer Komescher hunn un d’Eisebunner gegleeft. Il fallait donc être têtu, ce que je suis toujours.
On me dit que vous auriez toujours défendu les CFL en tant qu’entreprise ; au début même contre le ministre du ressort, Henri Grethen (DP). Vous avez donc fait valoir une indépendance vis-à-vis de la politique ?
Sur le fret, nous n’avons pas cédé. Alors même que le ministre des Transports de l’époque voulait que la Deutsche Bahn reprenne nos activités fret. C’était assez tendu, j’ai même été amené à en débattre avec Henri Grethen par télévision interposée. Mais j’étais dans mon rôle. Je défendais les CFL à ce moment-là. La réforme en profondeur des CFL a pu être réalisée à partir de 2005, grâce à l’appui du ministre des Transports, Lucien Lux, et du Premier ministre, Jean-Claude Juncker.
Votre successeur, Jean-Paul Lickes, pourra-t-il incarner la même indépendance ? Comme il s’agit d’un ancien (quoiqu’éphémère) fonctionnaire du ministère de la Mobilité et d’un conseiller communal DP (à Habscht), on peut en douter.
J’ai dit à mon successeur qu’il doit assurer cette indépendance, que c’est la quintessence du job. Aussi à cause de la direction : Ce sont d’excellentes personnes, qui font des choses remarquables ; on doit leur apporter tout l’appui qu’elles méritent. Ce sera un défi pour Jean-Paul Lickes d’y parvenir. Mais il doit et peut le faire.
Votre double casquette de directeur de l’IGF et de président des CFL a certainement aidé lors des négociations budgétaires… Ce cumul, ne l’avez-vous pas perçu comme un conflit d’intérêts ?
Je n’y voyais pas de séparation. J’ai toujours tenté de gérer le denier public. Surtout, je voulais éviter qu’on puisse dire que les chemins de fer auraient eu un avantage indu. J’ai tout fait pour que ce ne soit pas le cas. Tous les fonds qui entrent sont ainsi audités tous les deux ans.
Le Luxembourg comptait jadis 540 kilomètres de chemins de fer. À peu près la moitié de ce réseau a été démantelé depuis les années 1970. Vu d’aujourd’hui, cela apparaît comme un énorme gâchis, non ?
Je me balade parfois par ces tracés, et je me dis que c’étaient en fait des trams, quoique pas très rapides, qui y circulaient. Si on avait simplement conservé cette infrastructure, on serait exemplaires aujourd’hui, avec des petits trams circulant vers Mondorf par exemple. En plus, très peu de barrières se trouvaient sur ces lignes. Tout simplement parce qu’il faut éviter qu’un tram, équipement léger, entre en collision avec un camion. Car c’est alors le tram qui est fichu et pas le camion.
Aujourd’hui, de nombreuses localités veulent avoir leur tram. Les CFL ont par contre loupé ce mouvement. Vous avez été aux abonnés absents ces vingt dernières années…
Au tout début, quand les discussions sur le tram ont démarré, à l’époque des ministres Marcel Schlechter (1984-89) et Mady Delvaux (1994-99), les CFL étaient intensivement impliqués dans tous les groupes de travail. Pour nous, il était clair que l’État devait créer une nouvelle société avec les CFL pour exploiter le tram. Mais tout d’un coup il a été décidé – je ne sais toujours pas par qui – que ce serait une entreprise de l’État et de la Ville de Luxembourg. On était donc totalement sortis du jeu. On pouvait le comprendre à l’époque, le tram est quelque part plus proche du bus que du train. Mais les choses vont changer avec le tram rapide vers Esch. Les CFL devront y être associés. Cette ligne de tram devra être complémentaire à la ligne de train, et non en concurrence.
L’ouverture de la ligne TGV vers Paris est la grande success-story de l’histoire récente des CFL. Mais elle masque mal l’isolement croissant dans les autres directions. Le Luxembourg est ainsi quasiment coupé des points névralgiques du réseau allemand que sont Cologne et Mannheim.
La ligne de Trèves a quand même été étendue, avec cinq arrêts supplémentaires. Mais nous avons fait une bêtise énorme, lorsque l’autoroute vers Sarrebruck a été construite. Nous aurions dû faire la même chose que les Belges ont fait jadis avec leur A3 qui relie Bruxelles et Liège : Profiter de l’occasion pour poser une ligne à grande vitesse directement le long de l’autoroute.
Le trajet vers Bruxelles prend plus de temps aujourd’hui qu’il y a trente ans. Les Belges n’ont-ils pas pu, ou n’ont-ils pas voulu, améliorer cette ligne ?
J’ai longtemps craint qu’il n’y ait eu une arrière-pensée, celle d’affaiblir le Luxembourg en tant que capitale européenne. Or, aujourd’hui, la raison me semble bien plus simple : Les Belges n’ont plus l’argent. Le Premier ministre, Bart De Wever, veut régionaliser les chemins de fer belges. Pour le Luxembourg, c’est un projet un peu inquiétant. Car les Flamands pourraient alors investir dans leurs infrastructures, au détriment de la Wallonie. C’est pour ça que les Belges nous approchent de plus en plus, pour savoir si on ne peut pas faire quelque chose ensemble.
Pour les frontaliers, les conditions de trajet sont très difficiles, voire exécrables. Si c’étaient des dizaines de milliers de Luxembourgeois qui y étaient exposés, on peut supposer que la situation aurait été améliorée il y a longtemps déjà ?
Nous ne faisons pas de distinction entre les usagers. Il n’y a pas de différence de traitement. Les nouveaux trains entre Metz et Luxembourg vont jusqu’à mille personnes, ça soulage déjà beaucoup. Et puis, la troisième voie vers Bettembourg ouvrira en 2027. Le problème principal, c’est que les Français n’ont pas toujours l’argent pour financer les extensions nécessaires. Un appel d’offres sera bientôt lancé pour le Sillon lorrain. Je suis convaincu que les CFL vont y participer. À l’avenir, je pense qu’il est important d’opérer encore davantage au-delà des frontières.
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