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Finance 11 min de lecture

Un tournant dans l’histoire de la finance durable

Alors que les réglementations en matière de développement durable sont systématiquement assouplies, les groupes d'armement font leur entrée dans les fonds ESG

Article paru dans Édition juin 2025
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Un tournant dans l’histoire de la finance durable
Ce lundi, au-dessus de l'avenue de la Liberté © Photo : Sven Becker

Peu de cours boursiers reflètent aussi bien les bouleversements de notre époque que celui de Rheinmetall. Lorsque les chars russes ont franchi la frontière ukrainienne le 24 février 2022, le groupe d’armement de Düsseldorf cotait la modeste somme de 96 euros. Deux ans et demi plus tard, l’action s’établit à environ 1 800 euros — soit une hausse de près de 1 800 pour cent. Le lieu commun selon lequel chaque guerre a ses profiteurs s’est rarement manifesté aussi clairement que dans ce cours boursier. Mais derrière cela se cache une transformation bien plus fondamentale : le recul de l’investissement durable dans le contexte des tensions géopolitiques — tandis que l’industrie de la défense, justement, se donne des airs de durabilité.

Rheinmetall (autrefois considéré comme un paria du monde de la finance durable) ne figurait que rarement dans les portefeuilles ESG (Environmental, Social and Governance). Les fabricants exclusivement spécialisés dans l’armement étaient, à juste titre, considérés comme un risque pour la réputation des gestionnaires de fonds souhaitant arborer le label « durable », même si la législation européenne n’avait, bien sûr, jamais explicitement interdit leur inclusion. Seules les armes proscrites par le droit international sont exclues depuis mai 2024. Ces restrictions reposaient principalement sur des engagements volontaires de la part des gestionnaires d’actifs. Mais là aussi, un tournant s’est opéré : Allianz Global Investors a ouvert en avril 2025 ses fonds ESG aux actions du secteur de l’armement, DWS – la filiale de gestion d’actifs de la Deutsche Bank – a annoncé qu’elle faciliterait les investissements correspondants, et UBS a supprimé les plafonds de chiffre d’affaires pour les fabricants d’armes dans ses fonds durables. Dès 2022, la banque suédoise SEB — autrefois une référence en matière d’investissements durables — avait levé ses exclusions dans le secteur de la défense.

Aujourd’hui, Rheinmetall — aux côtés de BAE Systems, Lockheed Martin et d’autres poids lourds de l’industrie de l’armement — figure dans un nombre croissant de fonds ESG. Cette tendance s’explique d’une part par la crainte de rendements inférieurs à la moyenne : les gestionnaires de fonds qui excluent les actions du secteur de l’armement, avec leurs gains boursiers astronomiques, risquent de ne pas atteindre leur indice de référence et de perdre des clients.

D’autre part, l’industrie de la défense a trouvé la justification narrative parfaite pour ce revirement : « La sécurité est la mère de toute durabilité. » Ce slogan, lancé en 2021 par la Fédération allemande de l’industrie de la sécurité et de la défense, ressemblait au premier abord à un slogan publicitaire raté et a souvent fait l’objet de moqueries. Mais la guerre en Ukraine a propulsé ce prétendu euphémisme vers une ascension inattendue — ce qui semblait autrefois absurde est aujourd’hui considéré par beaucoup comme une vision stratégique.

La société civile critique vivement cette évolution. Luca Schiewe, de l’ONG allemande Facing Finance, dénonce auprès du journal *Der Land* un affaiblissement des normes ESG. Selon M. Schiewe, on ignore en outre que les entreprises d’armement n’équipent pas seulement les armées de l’UE : « Elles fournissent également des armes à des dictatures qui bafouent les droits de l’homme et à des guerres d’agression contraires au droit international dans le monde entier. »

C’est une critique qui trouve peu d’écho pour l’instant, car le vent a depuis longtemps tourné : alors que les États membres de l’UE augmentent leurs dépenses de défense pour les porter à au moins 2 % du PIB, de nouveaux programmes européens voient le jour, qui injectent des milliards dans le secteur de l’armement. Le plan ReArmEurope coordonne ces efforts, pour un montant total de 800 milliards d’euros sur quatre ans. L’Allemagne a autorisé un endettement illimité pour les dépenses de défense, tandis que la Commission européenne propose que les États membres puissent consacrer 1,5 % supplémentaire de leur PIB à la défense sans enfreindre les règles relatives au déficit. Même le Luxembourg entend atteindre dès cette année 2 % de son produit national brut pour les dépenses de défense – et non pas seulement en 2030, comme prévu initialement.

Ce changement de priorités ne se manifeste pas seulement dans les débats budgétaires, mais s’impose aussi de plus en plus dans le vocabulaire du secteur financier. En mai 2025, l’opérateur boursier européen Euronext a annoncé un changement de nom remarquable : chez Euronext, l’acronyme ESG ne désigne désormais plus seulement les aspects environnementaux, sociaux et de gouvernance (Environmental, Social and Governance), mais aussi « Énergie, Sécurité et Géostratégie » (Energy, Security and Geostrategy) – trois lettres qui conservent leur forme tout en changeant tout. Ce « New ESG », comme l’appelle le PDG Stéphane Boujnah, serait une réaction directe à un « nouvel ordre géopolitique ». Les investisseurs se montreraient « avides » d’investissements européens dans les domaines de la défense et de l’énergie
. Les données du marché semblent donner raison à M. Boujnah. Ce que l’on appelle dans le secteur la « fatigue ESG » peut être mesuré concrètement : l’appétit pour les fonds ESG traditionnels a diminué à l’échelle mondiale. Selon une étude de Morningstar, l’Europe a enregistré au premier trimestre 2025, pour la première fois depuis 2018, des sorties nettes de capitaux des fonds durables, tandis que les investisseurs américains ont même retiré des fonds pour le dixième trimestre consécutif. À l’échelle mondiale, ces sorties ont atteint un nouveau record, à 8,6 milliards de dollars.

On observe également des signes de cette réorientation au Luxembourg. Le Grand-Duché, qui, comme on le sait, commercialise ses produits financiers verts comme une marque de fabrique, a reçu en avril 2025 de sa Chambre de commerce un rapport intitulé « Lux4Defence » contenant dix recommandations pour le développement d’une industrie nationale de la défense. Il ne s’agit certes pour l’instant que d’une proposition – mais l’orientation est révélatrice : si l’on en croit les auteurs du rapport, le Luxembourg devrait obtenir sa part du gâteau de l’armement. Le secteur financier devrait également jouer un rôle central dans ce contexte : un groupe de travail qui doit être créé serait chargé non seulement de coordonner le développement industriel, mais aussi, explicitement, de piloter les stratégies de financement. Grâce à des fonds spécifiques dédiés à la recherche en matière de défense, à des incitations fiscales et à une « place de marché » prévue pour les équipements militaires, le Luxembourg pourrait (si ces propositions sont mises en œuvre) se positionner comme une future plaque tournante des investissements européens dans le domaine de la défense. Le fait que la réputation de place financière durable, construite à grand-peine, puisse être remise en cause semble passer au second plan.

Une initiative privée luxembourgeoise témoigne également de l’évolution de l’air du temps : En mars 2024, la société de capital-investissement Ilavska Vuillermoz Capital annonçait encore avec euphorie le lancement d’un « ClimateTech Fund » d’un montant cible de 60 millions d’euros, destiné à lutter contre « le plus grand problème de l’humanité depuis des générations » (le changement climatique). En avril de la même année, le Luxembourg Institute of Science and Technology s’est associé à l’initiative afin d’apporter son expertise scientifique. Une « première clôture » était prévue pour l’été 2024. Aujourd’hui, il n’est plus question du fonds climatique annoncé – il n’a apparemment jamais vu le jour. À la place, la société a créé en mai 2025 un « DefenceTech Fund ». Elle se présente désormais comme un investisseur œuvrant en faveur de « la sécurité mondiale, la stabilité et le progrès social pacifique ». Les menaces existentielles pesant sur l’humanité semblent évoluer plus rapidement que prévu – selon l’endroit où les investisseurs souhaitent placer leur argent.

Le revirement de la Banque européenne d’investissement (BEI), dont le siège se trouve au Kirchberg, revêt également une forte valeur symbolique. La « banque climatique » de l’UE, qui a refusé pendant des années de financer des projets purement militaires, a profondément remanié ses critères d’exclusion. En mai 2024, elle a supprimé l’exigence selon laquelle les projets à double usage devaient justifier d’au moins 50 % d’utilisation civile. La semaine dernière, la BEI a clairement affiché ses nouvelles priorités : elle a triplé le financement destiné aux petites et moyennes entreprises de la chaîne d’approvisionnement européenne de la défense, le faisant passer de 1 à 3 milliards d’euros, et a signé un accord avec la Deutsche Bank portant sur 500 millions d’euros pour le financement d’entreprises du secteur de l’armement.

Cette revalorisation politique et financière de l’industrie de la défense s’accompagne d’un affaiblissement systématique des normes de développement durable. Ce qui était présenté comme des normes minimales progressistes en matière de gestion responsable (telles que les obligations de diligence en matière de droits de l’homme ou les rapports sur le climat) est aujourd’hui de plus en plus critiqué comme un frein à la compétitivité. C’est Mario Draghi qui a fourni le cadre intellectuel de ce revirement. Son rapport sur l’avenir de la compétitivité européenne, publié en septembre 2024, posait un diagnostic tout à fait pertinent : l’Europe perdait dramatiquement du terrain face aux États-Unis. L’écart de productivité ne cesse de se creuser et menace de devenir insurmontable.

En réponse à la concurrence réglementaire avec les États-Unis et la Chine, la Commission européenne transpose désormais cette analyse dans ce qu’on appelle des « paquets omnibus » — des projets de loi groupés visant à assouplir simultanément plusieurs directives en matière de durabilité. Le premier de ces paquets, daté du 26 février 2025, suit largement les recommandations de Draghi en faveur de la déréglementation : la directive sur la diligence raisonnable en matière de durabilité des entreprises (CSDDD), qui vient tout juste d’entrer en vigueur après des années de négociations, doit être systématiquement vidée de sa substance. À l’avenir, les entreprises ne seraient tenues de contrôler que leurs partenaires commerciaux directs – les niveaux inférieurs de la chaîne d’approvisionnement, où se produisent la plupart des violations des droits de l’homme et des dommages environnementaux, seraient laissés de côté. La responsabilité civile prévue à l’article 29, autrefois saluée comme la pierre angulaire de la directive, serait complètement supprimée. Les obligations de surveillance passeraient d’une fréquence annuelle à une fréquence quinquennale, et l’obligation de mettre fin aux relations commerciales problématiques serait supprimée.

La directive sur le reporting en matière de durabilité des entreprises (CSRD) devrait également être considérablement revue à la baisse : selon ce projet, 80 % d’entreprises en moins seraient tenues de rendre compte, et les seuils seraient relevés à 1 000 salariés. La Commission parle d’une « réduction de la charge administrative », ce que les détracteurs considèrent comme un euphémisme pour désigner l’érosion systématique de la transparence et de la responsabilité. Ces paquets « omnibus » (qui ne sont pour l’instant que des propositions) visent à créer la marge de manœuvre réglementaire que l’industrie de la défense réclame depuis longtemps. Si les normes de durabilité sont assouplies, si les obligations de reporting sont réduites et si le contrôle des chaînes d’approvisionnement devient l’exception, cela permettra aux secteurs controversés de se présenter plus facilement comme conformes aux critères ESG. Le paquet « Omnibus Defence » présenté mardi dernier par la Commission devrait venir parachever cette réorientation.

Sophia Cramer, coordinatrice du groupe de travail allemand « Secteur financier et droits de l’homme » du réseau CorA pour la responsabilité des entreprises, critique cette évolution auprès du Land. Les droits de l’homme et la protection de l’environnement constituent, en particulier en période de crise géopolitique et économique, la clé de la solution et non un frein bureaucratique à l’économie. Elle met en garde : « Ceux qui relèguent aujourd’hui les droits de l’homme et l’environnement au second plan en paieront le prix double plus tard – sur les plans économique, social et politique. » En effet, cette problématique apparaît particulièrement clairement dans le domaine de la protection du climat : c’est précisément ce secteur qui, sous le slogan « La sécurité est la mère de toute durabilité », se présente comme conforme aux critères ESG, qui est lui-même un énorme destructeur du climat. L’empreinte carbone des dépenses militaires de l’UE s’élevait déjà à 24,8 millions de tonnes d’équivalent CO₂ en 2019. Cela correspond aux émissions annuelles de 14 millions de voitures. Si les forces armées du monde entier formaient un seul pays, elles auraient la quatrième plus grande empreinte carbone au monde. Or, alors que partout on cherche à réduire les émissions climatiques, les militaires sont largement exemptés de toute obligation de déclaration. Les contradictions ne pourraient donc guère être plus grandes. La durabilité était autrefois, du moins officiellement, une question de principes. Aujourd’hui, c’est une question d’interprétation. Les marchés financiers ont depuis longtemps choisi ce qu’ils préfèrent.