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Finance 11 min de lecture

Vert, si ça sert à quelque chose

L'Initiative luxembourgeoise pour la finance durable a présenté une nouvelle version de son plan visant à faire de la place financière un pôle durable. Ce plan ne contient toutefois pas beaucoup d'éléments concrets.

Article paru dans Édition février 2025
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Vert, si ça sert à quelque chose
Gilles Roth, ministre des Finances du CSV : le secteur financier doit être « en première ligne » dans la lutte contre le changement climatique, la dégradation de l'environnement et les inégalités sociales © Photo : Sven Becker

Sur la place financière luxembourgeoise, il ne se passe pratiquement pas deux semaines sans que la lutte contre le changement climatique ne soit évoquée lors d’une conférence ou dans une prise de position publique. On admet parfois que, par le passé, le secteur financier n’a pas toujours assumé ses responsabilités sociales. Mais aujourd’hui, on souhaite faire partie de la solution grâce à un système financier axé sur des critères de durabilité, c’est-à-dire la « finance durable ».

Ce discours est également relayé avec ardeur par les responsables politiques. À la lecture des avant-propos des ministres Gilles Roth (Finances, CSV) et Serge Wilmes (Environnement, CSV) concernant la « Luxembourg Sustainable Finance Strategy 2030 », présentée au début de ce mois, on pourrait croire, à première vue, avoir affaire à des militants de Fridays For Future plutôt qu’à des représentants de l’establishment politique : « Le changement climatique, la dégradation de l’environnement et les inégalités sociales » exigent que le secteur financier soit « en première ligne pour apporter des changements positifs », écrit M. Roth. Et Mme Wilmes réclame une augmentation « considérable » des investissements dans la durabilité, la protection du climat et la biodiversité. Ces revendications s’accompagnent toutefois de la promesse que la place financière tirera profit de cette évolution. Les investissements dans l’environnement ne sont pas seulement justifiés, poursuit Wilmes, « mais constituent également une opportunité de générer des rendements ».

Cela semble expliquer la raison véritable de la multiplication, ces dernières années, des feuilles de route, stratégies et plans d’action visant à rendre la place financière plus durable : les gouvernements successifs ainsi que les principaux acteurs du secteur souhaitent, au sein d’une large alliance, conférer au Luxembourg un avantage stratégique par rapport aux autres places financières. À cette fin, toute une série d’agences ont été créées au cours des vingt dernières années, dont la mission première semble être de promouvoir la prétendue durabilité de la place financière. Ces organisations issues de partenariats public-privé ont en commun de se présenter comme indépendantes vis-à-vis de l’extérieur, alors que leurs conseils d’administration sont tous contrôlés par l’État et le secteur financier. C’est également le cas de la Luxembourg Sustainable Finance Initiative (LSFI), créée en 2020 notamment par le ministère de l’Environnement, le ministère des Finances et Luxembourg for Finance – auteur du document stratégique récemment publié.

Le contexte dans lequel s’inscrit la LSFI laisse déjà présager que le nouveau plan quinquennal ne repose pas tant sur une analyse sérieuse – élaborée de manière indépendante – à partir de laquelle une stratégie de développement durable serait ensuite définie, mais qu’il s’agit avant tout d’une opération de promotion de la place financière. Cette impression est renforcée par le fait que la LSFI, qui compte tout de même huit collaborateurs, s’est largement appuyée, pour l’élaboration de sa stratégie, sur le cabinet de conseil Oliver Wyman – un acteur majeur dans le monde de la finance pour les questions de réglementation, de gestion des risques et de stratégies commerciales. Il est peu probable qu’une entreprise, elle-même fortement dépendante du secteur financier, mette l’accent sur des aspects critiques, voire présente un projet de stratégie appelant à un contrôle accru des instruments financiers néfastes et, par conséquent, de ses propres clients. Par le passé, Oliver Wyman s’est au contraire illustré par une attitude contraire : en 2005, par exemple, le cabinet a incité Citigroup à développer considérablement ses activités liées aux « Collateralized Debt Obligations » (CDO) – un produit financier qui allait acquérir une triste notoriété deux ans plus tard. Citigroup a suivi cette recommandation et est devenu l’un des plus grands négociants mondiaux de ces titres, que l’on peut considérer comme des paquets de dettes regroupés et négociables. À partir des années 2000, ces paquets ont été remplis, de manière désastreuse, de prêts hypothécaires, dont un grand nombre étaient des crédits « subprime » sans valeur. Leur défaut massif a déclenché en 2007 la crise financière mondiale, avec toutes ses conséquences économiques, politiques et sociales qui se font encore sentir aujourd’hui.

Quiconque parcourt cette stratégie de 56 pages n’y trouvera donc – comme on pouvait s’y attendre – que des objectifs formulés en termes vagues. En revanche, on y trouve de nombreuses formules toutes faites de relations publiques et un engagement affiché de manière insistante en faveur du rôle de pionnier du Luxembourg. Il s’agit de saisir des « opportunités », d’impliquer les « parties prenantes » et de promouvoir les « meilleures pratiques ». Dans une prose marketing des plus soignées, on invoque le « leadership », « l’innovation » et la « transformation », sans pour autant définir, ne serait-ce que sommairement, la teneur de ces concepts. Ce qui distingue le document actuel de la première version parue en 2021, c’est que, curieusement, le développement de la LSFI elle-même est désormais au cœur de la stratégie. Le projet : l’organisation doit être développée au cours des prochaines années pour devenir un « centre d’excellence » et un « pôle de connaissances ». En langage clair, cela signifie que l’on souhaite faire de la LSFI un centre de coordination et d’information pour tout ce qui touche à la finance durable. Plus précisément, elle doit accompagner les acteurs des marchés financiers, en tant que prestataire de services, dans la mise en conformité avec les exigences de l’UE. En effet, ce n’est qu’en aidant les entreprises implantées au Luxembourg à mettre en œuvre les nouvelles réglementations que le pays pourra conserver son avantage concurrentiel, affirme-t-on. Il est notamment prévu de proposer des « guides pratiques » et un « accompagnement » afin d’aider les entreprises à réduire leurs « coûts de mise en conformité ». On cherche en vain dans ce document des propositions réglementaires émanant de la LSFI elle-même.

Le rapport énumère plutôt certains domaines dans lesquels il semblerait particulièrement intéressant (« key areas of opportunity ») d’anticiper les futures exigences réglementaires. Parmi les nouvelles opportunités d’investissement figureraient notamment l’« économie bleue » (investissements dans la préservation des écosystèmes marins), la « finance de transition », le commerce des certificats de CO₂ et de biodiversité – très controversés en raison de leurs effets discutables – ainsi que, de manière générale, les domaines de la « nature » et de la « biodiversité ». Cette énumération sous forme de mots-clés ne précise toutefois pas ce que cela signifie concrètement dans chaque cas particulier.

À cet effet, quelques autres idées vagues sont avancées. Dans les domaines de la banque privée, des assurances et des trusts, il serait possible d’exploiter de « nouvelles opportunités de marché » et de générer des capitaux destinés à des investissements durables. En outre, il s’agirait de mobiliser les capitaux des particuliers fortunés (High Net Worth Individuals) et très fortunés (Ultra-High Net Worth Individuals), des organisations philanthropiques, des banques privées et des fondations à des fins durables. Comme on pouvait s’y attendre, les auteurs soulignent également les opportunités offertes par les nouvelles technologies, telles que l’intelligence artificielle, pour l’automatisation des processus de conformité dans le secteur financier. Le Luxembourg devrait encourager leur utilisation. La poursuite des initiatives de partenariat public-privé lancées ces dernières années offre également des opportunités.

Au vu de cette stratégie plutôt maigre, qui ne représente qu’à peine la moitié du texte, il n’est pas surprenant que ce document consacre une large place à la célébration de succès supposés et à la présentation de secteurs de la place financière prétendument déjà largement durables. Sont notamment mis en avant le secteur des fonds d’investissement, les obligations durables et la microfinance, qui s’avèrent toutefois, après une analyse plus approfondie, n’être que des châteaux en Espagne. L’évaluation de la place financière, dont les actifs s’élèvent à plus de 5 000 milliards d’euros, suscite particulièrement la méfiance. Pas moins de 72 % de tous les OPCVM domiciliés au Luxembourg tiendraient déjà compte des critères ESG – c’est-à-dire des normes environnementales, sociales et de gouvernance. D’où vient ce chiffre ?

Depuis sa création, la Luxembourg Sustainable Finance Initiative n’est pas restée inactive et, en tant que « Knowledge Hub », elle a lancé trois études d’envergure visant à étayer scientifiquement l’« écologisation » de la place financière. À l’instar du document stratégique, ces études ont également été réalisées avec le concours d’un cabinet de conseil, en l’occurrence PWC. C’est de la dernière étude de cette série (Sustainable Finance in Luxembourg 2024. A Maturing Ecosystem) provient le chiffre de 72 % de fonds prétendument durables. Ceux qui connaissent les documents précédents n’ont sans doute été que modérément surpris par ce chiffre élevé. Alors que la première édition, publiée en 2022, concluait que 54 % de tous les fonds tenaient déjà compte des critères ESG, ce chiffre a rapidement grimpé à 68 % l’année suivante. Une nouvelle augmentation semblait tout à fait logique – après tout, chaque stratégie a besoin de ses succès réguliers.

Quiconque tente de comparer les chiffres issus des différentes études se heurte à un problème insurmontable : la méthodologie de collecte des données a évolué d’une étude à l’autre. Toute comparaison est tout simplement impossible. Cela ne semble toutefois pas poser de problème, tant que les chiffres eux-mêmes vont dans la bonne direction. Ces rapports annuels sont d’ailleurs bien accueillis par les responsables politiques. Dans son introduction à la nouvelle stratégie de développement durable, Serge Wilmes les qualifie de ressources « d’une valeur inestimable pour mesurer les progrès réalisés ».

En ce qui concerne la place financière des fonds, les études douteuses constituent toutefois le moindre des problèmes. Les fonds domiciliés au Luxembourg investissent la majeure partie de leur capital sur le marché boursier mondial qui, d’un point de vue technique, n’est qu’un marché secondaire – avec des répercussions limitées sur les processus économiques. En effet, sur le marché boursier, un acteur – par exemple un fonds – achète une action à un autre acteur afin de la revendre ultérieurement, si possible avec un bénéfice, à un autre acteur encore. Il n’y a de facto aucun transfert direct de capitaux vers une entreprise, sauf le jour de son introduction en bourse. Cela signifie que les effets sur l’économie réelle générés par les fonds ESG sont à peine mesurables, dans la mesure où ceux-ci n’excluent pas du tout les entreprises non durables de leurs portefeuilles.

L’idée selon laquelle l’investissement ESG permettrait de sauver le climat a donc toujours été une illusion lucrative entretenue par les banques et les grands gestionnaires de fortune. Elle a poussé le renégat sans doute le plus célèbre du monde de la finance, Tariq Fancy, ancien responsable de l’investissement durable chez Blackrock, à jeter l’éponge, frustré, et à qualifier l’ESG dans son ensemble de « placebo dangereux ». Au Luxembourg, deuxième pôle mondial des fonds d’investissement, ce débat semble être passé complètement inaperçu.

En revanche, les deux autres prétendues réussites mises en avant dans le document stratégique, à savoir la microfinance et les obligations vertes, ont bel et bien des répercussions sur l’économie réelle – mais rarement celles escomptées. En ce qui concerne les obligations vertes en particulier, une littérature critique, dont l’ampleur est désormais difficile à cerner, a vu le jour ces dernières années. Les critiques vont du « greenwashing » systématique à l’absence d’additionnalité – la plupart des projets pourraient également être financés par des obligations conventionnelles – en passant par une réglementation insuffisante. Mais surtout, les effets environnementaux réels restent le plus souvent dans l’ombre. Présenter la Green Exchange, qui existe depuis 2016, comme une réussite semble audacieux au vu de ces problèmes fondamentaux.

La microfinance, grâce à laquelle le Luxembourg aime se présenter comme un pionnier de la lutte contre la pauvreté, fait également l’objet de critiques depuis des années. En effet, les taux d’intérêt, qui dépassent parfois les 100 %, imposés aux plus démunis de la planète par les institutions de microfinance et leurs bailleurs de fonds luxembourgeois, ne contribuent guère à réduire la pauvreté. Ils ne font souvent qu’enfoncer davantage les emprunteurs du Sud dans la misère.

Une stratégie de développement durable digne de ce nom devrait précisément se pencher sur ces aspects. Elle devrait avant tout dresser un état des lieux des dommages causés par l’espace économique luxembourgeois, en l’occurrence par le secteur financier, et élaborer des propositions visant à les réduire. L’étude Pacta lancée en 2021 par la LSFI montre toutefois à quel point la volonté d’agir en ce sens est faible. Cette étude avait pour objectif de mesurer dans quelle mesure les investissements et les crédits des établissements financiers luxembourgeois étaient conformes aux objectifs climatiques de l’Accord de Paris. À ce jour, ni la LSFI ni les établissements financiers participants n’ont publié de résultats concrets. Cette mise en scène des efforts en matière de durabilité ne devrait guère évoluer à l’avenir : les liens entre la LSFI et les acteurs du secteur financier et de l’État, dont elle devrait justement examiner les activités d’un œil critique, sont trop étroits.

Julian Bernstein est coordinateur d’Etika