Les débats budgétaires sont toujours « un mini-état de la nation », a déclaré mercredi Sam Tanson, des Verts, à la Chambre des députés. C’est vrai. Et c’est d’autant plus vrai cette fois-ci : la mi-mandat approche, moment où un gouvernement doit commencer à gagner le cœur des électeurs et des électrices. Mais la semaine dernière encore, le volet CSV du gouvernement a été remanié : Georges Mischo est parti, Marc Spautz est arrivé. Selon Politmonitor, le Premier ministre du CSV, Luc Frieden, semble plus impopulaire que n’importe quel chef de gouvernement avant lui dans ce sondage. Et le ministre des Finances, Gilles Roth, aurait l’intention d’être le candidat tête de liste du CSV en 2028. Autant de raisons pour un « mini-état de la nation » tout à fait particulier avec lui.
Ce dont Gilles Roth, ministre des Finances à l’action résolument politique, devrait bien être conscient. Il sait également que la plupart des avis extérieurs sur le budget 2026 et le budget pluriannuel 2025-2029, qu’ils émanent du Conseil national des finances publiques (CNFP), de la Cour des comptes, du Conseil d’État ou encore de la Chambre de commerce, sont critiques. Le CNFP juge par exemple la présentation des dépenses dans le budget pluriannuel « extrêmement prudente », c’est-à-dire sous-estimée. La Cour des comptes déplore, comme l’année dernière, la forte dépendance des finances publiques vis-à-vis du secteur du tabac, qui devrait rapporter l’année prochaine 1,5 milliard d’euros de recettes d’accises et 300 millions d’euros de TVA. Le Conseil d’État a constaté des incohérences dans l’estimation de la dette des communes : la dette publique pourrait ainsi ne pas s’établir à 27 % du PIB en 2029, niveau auquel Gilles Roth souhaite la stabiliser, mais à 28 %.
Et puis il y a les dépenses militaires, qui devraient atteindre 5 % du revenu national brut d’ici 2035, conformément à ce qui a été convenu lors du sommet de l’OTAN qui s’est tenu en juin à La Haye. Si l’on visait ces 5 % de manière « linéaire », il faudrait, selon le CNFP, prévoir d’ici 2029 une augmentation totale des dépenses de 2,3 milliards d’euros dans le budget pluriannuel. Sans oublier la réforme fiscale avec la classe unique R, qui entrera en vigueur début 2028 et dont Gilles Roth compte présenter les détails le 6 janvier : on sait qu’elle coûtera entre 850 et 880 millions par an, mais ce montant n’est pas inscrit au budget. L’opposition, du LSAP à l’ADR, ne manquera pas de rappeler à M. Roth que le CSV avait promis pendant la campagne électorale une « politique budgétaire rigoureuse et responsable » et que lui-même, en tant que député de l’opposition, avait insisté sur l’« Apel fir den Duuscht ».
Ainsi, pour ouvrir le débat, Roth tient une sorte de deuxième discours sur le budget, un discours politiquement défensif et une mise à jour de son allocution du 8 octobre. Celle-ci était également politique. Elle ne portait pas seulement sur le pari d’une croissance économique accrue dans les années à venir et sur un effet de ruissellement résultant des baisses d’impôts. Il contenait également 56 occurrences du mot « Mateneen » et constituait une tentative de ramener le calme et de rétablir l’harmonie après les heurts entre le gouvernement – notamment Georges Mischo et Luc Frieden – et l’OGBL et le LCGB. Gilles Roth y a évoqué un « nouveau départ » et s’est déclaré attaché au « modèle social », qu’il a qualifié de « voie luxembourgeoise ». Un tel instinct politique fait défaut à Luc Frieden. Mais M. Roth a dû annoncer un déficit de 1,49 milliard d’euros pour l’État central en 2026, soit près de 300 millions de plus que ce qui est prévu pour cette année.
Mercredi, il pourra annoncer des chiffres économiques meilleurs que ceux d’octobre. Le rapporteur du Comité de la Chambre chargé du budget, Maurice Bauer (CSV), l’avait déjà annoncé la veille : selon la dernière « Note de conjoncture », le Statec table sur « une croissance modérée, mais plus stable, pour les années à venir ». Au troisième trimestre 2025, le produit intérieur brut aurait progressé de 1,1 % par rapport au deuxième trimestre et de 2,7 % par rapport au troisième trimestre 2024. Gilles Roth ajoute le lendemain : « Une hausse du PIB sur les quatre derniers trimestres. Nous n’avions plus connu cela depuis six ans, la dernière fois remontant à 2019. » L’inflation se stabilise, le taux de chômage recule lentement. L’emploi devrait connaître une légère hausse l’année prochaine, de 1,6 %. Tout cela constituerait une « étincelle d’espoir » qui a besoin d’« oxygène ». C’est pourquoi des « investissements massifs » sont prévus : en 2026, un demi-milliard d’euros de plus que la moyenne des dernières années. Et les recettes fiscales sont « bonnes ». Fin novembre, elles étaient supérieures de 2,4 % à celles de l’année précédente, où des impôts exceptionnellement élevés avaient encore été perçus auprès des entreprises. M. Roth énumère les chiffres : une hausse de 2 % des recettes issues de l’impôt sur les salaires en novembre 2025, une augmentation de 15 % de l’impôt sur les sociétés et une progression de 6 % de la taxe sur les souscriptions aux fonds d’investissement. Le ministre des Finances estime que cela résulte également des baisses d’impôts. « Notre politique fiscale porte ses fruits, contrairement à certaines craintes. » Il en résulte non seulement une bonne nouvelle pour les contribuables, mais aussi un « coup de pouce budgétaire ».
Mais comme les débats budgétaires constituent un mini-état de la nation, on ne peut s’empêcher de remarquer qu’à l’approche de la mi-mandat, le gouvernement n’a aucun projet à proposer qui rassemble la coalition CSV-DP et susceptible d’intéresser la société. Le programme favorable aux entreprises, mené par Luc Frieden, a été éclipsé par la manifestation syndicale du 28 juin et par les trois cycles de négociations sociales ; désormais, le nouveau ministre du Travail du CSV, Marc Spautz, doit « rendre le droit du travail moderne et lisible », annonce le nouveau président du groupe parlementaire du CSV, Laurent Zeimet. Conscient du caractère potentiellement explosif de cette question, Zeimet ajoute que cela se fera dans le cadre d’un « dialogue social qui ne polarise pas, mais qui cherche des solutions ».
La réforme fiscale prévoyant un taux unique pourrait être un sujet de discussion, mais M. Roth ne souhaite en parler qu’en janvier. Et comme les quelque 900 millions de dépenses supplémentaires annuelles ne sont pas encore inscrites au budget, il doit se défendre contre les critiques de l’opposition. Sa réponse : la réforme de Pierre Gramegna de 2017 n’avait elle aussi été inscrite au budget qu’une fois le projet de loi présenté. La Verte Sam Tanson rétorque qu’il aurait pourtant voulu faire mieux que ses prédécesseurs.
Le député de gauche David Wagner a l’impression que le gouvernement n’est pas au pouvoir depuis deux ans, « mais depuis déjà dix ». Cette image n’est pas tout à fait fausse. Gilles Roth, tout comme les porte-parole des groupes parlementaires du CSV et du DP, mettent en avant les allègements fiscaux pour les personnes physiques, le « méi Netto vum Brutto ». Le CSV et le DP revendiquent tous deux la paternité politique du plan d’action contre la pauvreté. Ce qui n’est sans doute pas faux, mais ce plan est vaste et complexe, et constitue en réalité une boîte à outils destinée à lutter contre des symptômes connus de longue date. On salue les sommes consacrées à la politique de logement : 1,2 milliard d’euros au cours des quatre prochaines années pour le fonds spécial dédié à la construction de logements, par exemple. Mais ensuite, le président du groupe parlementaire du DP, Gilles Baum, déclarera : « Le gouvernement ne peut pas faire plus que ce que permet le marché ». C’est le statu quo. Comme si le CSV et le DP, ainsi que leur gouvernement, ne cherchaient qu’à tenir jusqu’aux prochaines élections.
Les contre-projets proposés par l’opposition ne sont toutefois pas nombreux non plus. Le LSAP miserait sur la « résilience », explique la présidente du groupe parlementaire Taina Bofferding. Il s’agirait d’une « marge de manœuvre » financière en faveur d’une transition écologique et sociale. Le député Franz Fayot réclame un « plan Marshall écologique » qui « mobilise la population ». Et il faudrait consacrer de très gros moyens à la construction de logements : pourquoi n’y aurait-il qu’un « Defence Bond » dans lequel les épargnants peuvent investir, et pas aussi un « Housing Bond » ? Les Verts ne font pas confiance à la politique climatique du gouvernement et, pour relancer la construction de logements, ils lutteraient plus systématiquement contre la spéculation. Fred Keup, président du groupe parlementaire de l’ADR, évoquant la question de la croissance, agite le spectre d’un État d’un million d’habitants et affirme que l’ADR est favorable à la croissance économique, mais opposée à la croissance démographique. À une question du CSV demandant comment la première pouvait exister sans la seconde, il répond que Luc Frieden avait déclaré que la croissance ne devait « pas toujours être synonyme d’augmentation du trafic », et que le CSV savait donc déjà tout.
Ce sont surtout les partis de gauche qui se sont distingués mercredi par leurs nouvelles idées : leur député David Wagner souligne que la population luxembourgeoise, dont l’âge moyen est de 39,7 ans, est la plus jeune de la Grande Région. Il faut tirer parti de cette situation, ainsi que de son immense diversité et de la proportion élevée, par rapport à la moyenne européenne, de personnes titulaires d’un diplôme de l’enseignement supérieur. M. Wagner plaide en faveur d’une augmentation de l’emploi dans un secteur public renforcé, financée par une imposition plus élevée des hauts revenus, des revenus du capital et des entreprises particulièrement rentables.
L’opposition reproche surtout au ministre des Finances les dépenses non budgétisées ou sous-estimées, les perspectives de croissance économique incertaines et le risque d’une augmentation de la dette publique. Mais ce faisant, elle rend service à Gilles Roth en appelant à la modération, tandis que celui-ci peut affirmer que sa politique est « anticyclique » et qu’elle est la seule qui ait du sens en période de faible croissance. Il constate à juste titre que personne, au sein de l’opposition, n’a demandé de réduire les investissements, les subventions destinées aux coûts du réseau électrique ou les 40 millions d’euros supplémentaires alloués chaque année à l’assurance maladie. « La pire chose que nous pourrions faire, c’est l’austérité », déclare Roth tel un homme de gauche. « Ce ne serait pas bon pour l’économie, pour les gens et pour notre image à l’extérieur. » Le CSV a tiré cette leçon de l’année électorale 2018, lorsqu’il n’a cessé d’appeler à l’austérité, tandis que le DP inventait des prestations gratuites les unes après les autres. Aujourd’hui, à l’approche de la mi-mandat, le CSV veut redevenir un parti populaire. Et si la dette publique devait s’approcher des 30 % du PIB, Gilles Roth est convaincu que ce ne serait que temporaire et que le Luxembourg conserverait sa note AAA. Le député du DP, André Bauler, trouve une autre métaphore : le Luxembourg serait « un petit bateau » en pleine mer agitée, mais qui ne se laisse pas décourager si facilement. Ce petit bateau finira bien par avancer, « avec un bon compas et un bon instinct ».