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Économie nationale 9 min de lecture

Nous sommes vraiment exposés

Le président du lobby LuxDefence, André Wilmes, sur le marché de l’armement

Article paru dans Édition avril 2026
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Nous sommes vraiment exposés
André Wilmes, mardi, dans le bureau de LuxDefence à la Chambre de commerce © Photo : Sven Becker

D’Land : Monsieur Wilmes, la semaine passée, vous faisiez partie d’une délégation luxembourgeoise au Space Symposium, congrès international consacré à l’espace, avec cette fois un accent sur la défense. Une administration trumpienne aussi imprévisible ne nuit-elle pas aux affaires ?

André Wilmes : (Silence prolongé) Nous ne parlons pas de politique. Les discussions menées dans ce cadre concernent les capacités. Le spatial, c’est compliqué, cher et cela demande du temps. Mais c’est aussi le domaine militaire où l’on tient le plus ses engagements. Donc le politique, oui, on le laisse un peu en dehors, parce les objectifs requis sur le terrain évoluent à une cadence inédite. Et cela requiert des collaborations internationales.

Et le protectionnisme de Donald Trump ?

Les règles applicables aux entreprises étrangères traitant avec les États-Unis sont exigeantes, mais elles n’ont pas radicalement changé. Dès que vous touchez quelque chose de sensible outre-Atlantique, cela implique de la substance sur place, une gouvernance d’entreprise particulière (avec une certaine autonomie par rapport à la maison mère) et des habilitations sécurité. Aujourd’hui entre dix et quinze pour cent des membres de LuxDefence ont un pied-à-terre aux États-Unis. Une demi-douzaine d’entreprises luxembourgeoises se sont rendues à Colorado Springs (une photo du MAE signale la présence de RSS-Hydro, Gradel, Hitec, Govsat, Integrasys, Northstar, Odysseus Space, Clearspace, Neuraspace, Data Design Engineering, ndlr).

Dans quel but ?

Les représentants des armées, les gouvernements et les industriels se rencontrent lors de ce genre d’événement. Il est possible d’y mener des rapprochements de secteur à secteur, de travailler sur des relations plus étroites, signer des accords de coopération. Il s’agit pour l’industrie luxembourgeoise d’intégrer la chaîne de valeurs. Et il faut pour cela se faire connaître, s’informer des exigences et des opportunités. Nous, au Luxembourg, on a de la recherche et des technologies dans le space mining : les rovers, les bras robotiques, les communications laser ground to space… Mais on n’a pas toujours la possibilité d’intégrer ces développements au marché, par exemple quand il faut passer par des procédures d’homologation ou des tests en laboratoire.

Quel est le rôle de LuxDefence dans ce contexte ?

LuxDefence se veut la plateforme où convergent les intérêts des entreprises opérant dans la défense et le dual use. Dans ce cadre, elles peuvent discuter entre elles et trouver des axes de collaboration. LuxDefence travaille aussi en soutien du gouvernement. Nous nous voulons l’une de ses sources d’information sur les capacités nationales pour qu’il y ait des retombées économiques.

Le nerf de la guerre… Dans le rapport Lux4Defence publiée en avril 2025, il est fixé comme objectif que soixante pour cent de l’argent public dépensé dans la défense profite à l’économie locale. On parle en gros à terme d’un investissement annuel de 1,5 milliard d’euros dans le tissu industriel local. Est-ce bien possible ?

C’est un défi, oui, de faire en sorte que cet argent touche le sol luxembourgeois. Je suis personnellement orienté optimisation (André Wilmes a créé et dirige Rafinex, entreprise proposant des solutions pour optimiser les processus industriels, ndlr), donc j’apprécie que des sommes importantes comme celles-ci se transforment en notre intérêt, celui du Luxembourg et de l’Europe. Le but de LuxDefence, c’est de structurer l’écosystème. Nous avons déjà une bonne base industrielle capable d’offrir des solutions dans de nombreux domaines (110 entreprises identifiées par Luxinnovation vendant des matériaux, communication satellitaire ou des logiciels, ndlr). Il nous faut la rendre résiliente et capable de répondre aux besoins du marché.

Vous reliez notamment les besoins de l’OTAN à l’écosystème luxembourgeois par le truchement de l’État luxembourgeois ?

En quelque sorte. Le rôle de l’industrie est de transformer les budgets en capacités opérationnelles. Pour cela il faut de bons canaux et que ce soit rapide. Car on n’a pas de temps à disposition.

Pourtant vous disiez sur 100,7 que l’industrie de la défense demandait beaucoup de temps. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?

Les guerres en cours et leurs nouvelles caractéristiques exigent des progrès technologiques rapides dans tous les secteurs, notamment dans l’anti-aérien, les drones et l’espace. Les procédures d’acquisition ne sont, elles, pas adaptées à cette cadence inouïe. L’administration avance plus lentement que la technologie. Mais cela progresse, que cela soit à l’OTAN ou au niveau de ses États membres. Il faut maintenant être plus rapide pour plus de volume. Cela dit, je conçois aussi qu’il faut faire preuve de prudence, de compliance et de transparence dans la procédure d’acquisition.

Le time-to-market est important aussi. Les entreprises doivent jouir de capacités financières suffisantes pour attendre la commande publique…

C’est vrai. On se retrouve parfois dans des situations où les opérateurs assument le risque en investissant dans certains produits avant que les États n’identifient le besoin.

Vous pensez à l’autonomisation des véhicules sur les champs de bataille ?

Non, je pense à d’autres projets, mais c’est un peu sensible et je ne peux en parler. Prenons un exemple dans le domaine public : la souveraineté numérique européenne. La problématique a pris de l’épaisseur au niveau politique ces derniers mois. La semaine dernière, la Commission a retenu quatre consortiums du cloud déconnecté dont deux luxembourgeois qui s’étaient positionnés sur ce créneau depuis plusieurs années. Les opérateurs sur le terrain identifient des besoins mais ce n’est parfaitement synchronisé avec le strategic planning des états-majors qui anticipent sur des années voire des décennies. C’est aussi l’intérêt des manifestations comme le Space Symposium, de montrer les nouvelles capacités aux planificateurs des armées.

Est-ce que le stand de la Luxembourg Space Agency et la délégation luxembourgeoise ont retenu l’attention ?

Je crois que oui. Je me suis baladé un peu dans les allées. J’ai souvent vu des Luxembourgeois discuter longuement avec des interlocuteurs étrangers. Puis SES et Euro-Composites avaient leur propre stand et ont aussi pu convaincre des solutions très spécifiques qu’elles pouvaient apporter. Après, la cadence à laquelle l’industrie et l’armée américaine avancent ensemble devrait susciter quelques inquiétudes côté européen. Le complexe militaro-industriel américain est clairement plus intégré. Et cela s’est vu dans le domaine spatial aussi, avec la NASA.

Lors de la conférence de lancement de LuxDefence à la Chambre de commerce en juin 2025, l’un des participants avait soulevé l’idée de faire du Luxembourg une terre d’accueil de projets industriels montés entre différents États, comme l’Allemagne, la France et l’Italie, qui auraient tendance à protéger leur industrie nationale. Est-ce cela vous paraît plausible ?

Oui, cette neutralité est un atout du Luxembourg dans de nombreux domaines. On a eu un nombre extraordinaire de présidents de la Commission pour la taille du pays. On retrouve aussi de nombreux Luxembourgeois ingénieurs-en-chef dans des projets multinationaux comme Airbus parce qu’ils maitrisent les langues déterminantes. La Commission essaie d’unifier le marché de la défense, mais il y a souvent un alignement entre le pays, le maître d’ouvrage, et les industriels, les maîtres d’œuvre. Voyez le blocage sur le SCAF (système de combat aérien du futur), projet paneuropéen censé remplacer les avions de chasse de différents pays, mais bloqué aux premiers stades du développement.

Vous avez entendu parler d’un projet industriel au Luxembourg mené par un consortium européen ?

Non, mais des entreprises extra-européennes envisagent de placer leur siège européen au Luxembourg.

Chinoises ou américaines ?

Aucun des deux. Et les règles sont claires dans la sécurité. On ne doit pas mêler nos intérêts à ceux des Chinois. C’est soit l’un soit l’autre. Cela devient assez commun en Europe, dans un certain nombre de secteurs.

Vous avez également dit dans l’une de vos interviews l’an passé que la manne de la défense n’allait pas facilement profiter aux PME et qu’il valait mieux qu’elles travaillent au préalable dans le civil.

J’ai voulu calmer le jeu. Tout le monde se mettait à penser que les milliards affluaient. Mais c’était un engagement politique à moyen terme. S’est développé un certain opportunisme. Il ne faut pas d’abord penser à l’argent, mais au service rendu par l’entreprise à l’effort global de sécurité. Il faut aussi penser gestion des risques. Qu’en est-il de la cybersécurité ? Qu’est-ce que cela implique en termes de protection de l’intégrité physique des bureaux ? Des membres de LuxDefence nous parlent d’espionnage. Leurs poubelles ont été fouillées. Avant de se lancer dans l’affaire, il faut avoir la certitude ou la conviction de s’y mettre pour, je dirais, au moins cinq ans.

Au moins cinq ans à perdre de l’argent ?

Pas nécessairement à perdre de l’argent. Mais c’est le temps nécessaire pour connaître le secteur, concevoir le produit, entamer des discussions de contrat, obtenir les certifications cyber ou physiques, obtenir des habilitations sécurité pour le personnel… et surtout trouver le personnel. Ensuite on commence à travailler, à livrer et éventuellement à gagner de l’argent. Honnêtement, cela prend trois à cinq ans.

Êtes-vous satisfait de la stratégie du gouvernement pour renforcer la base industrielle et technologique de la défense du Luxembourg (BITDL) présentée il y a trois semaines ?

Je constate un certain alignement avec les revendications de notre association, ainsi qu’avec celles du rapport Lux4Defence. Cette stratégie prévoit par exemple un système d’offsetting (de compensation, que les entreprises étrangères bénéficiant d’une importante commande publique assurent une partie de la production localement, ndlr). Les travaux sont en cours. On parle aussi beaucoup de résilience dans cette stratégie, c’est-à-dire la capacité à produire dans l’adversité, un plan de contingence au niveau national qui permettra de bâtir sereinement l’écosystème. Le gouvernement prévoit également un site pour accueillir des entreprises de la défense. (Un defense campus à Dudelange, sur l’ancien site de Liberty Steel, ndlr), mais le cahier des charges n’est pas clairement défini.

Vous dites donc qu’avant d’investir dans des drones armés, le Luxembourg investit dans les infrastructures et dans la résilience de son écosystème numérique ?

Il faut faire les deux. Il convient d’investir dans l’output mais aussi dans l’infrastructure et la redondance. Cela concerne les centres de données, le câblage internet, les lignes électriques… Vous avez vu les attaques sur les réseaux nationaux, mais aussi les drones survolant les aéroports dans les pays voisins. Nous sommes vraiment exposés.

Qu’en est-il de la loi sur les armes de 2022 qui interdit leur commercialisation au Grand-Duché ?

Un projet de loi devrait bientôt sortir, mais je n’ai pas eu de copie.