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Économie nationale 9 min de lecture

L’effet Luxembourg

Depuis lundi, les radios diffusent en numérique, tandis qu'à Junglinster, le dernier vestige de l'histoire de la radio doit lui aussi céder la place à un nouveau quartier

Article paru dans Édition décembre 2025
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Dans ce qu’on appelle « l’effet Luxembourg », on entend faiblement en arrière-plan les émissions d’une autre station de radio : un écho sonore qui s’impose involontairement comme une métaphore pertinente de l’évolution actuelle autour de l’ancien site de RTL à Junglinster. Alors qu’au premier plan dominent des projets de construction flambant neufs et des montants se chiffrant en millions, le souvenir d’un chapitre central de l’histoire des médias luxembourgeois ne reste plus qu’un faible écho en arrière-plan.

Lundi, le Luxembourg a officiellement lancé son réseau national DAB+, tandis qu’à Junglinster, les derniers témoins visibles de l’histoire de la radio doivent céder la place à un nouveau quartier résidentiel. CLT-Ufa, la société mère de RTL, espère tirer un profit considérable de la valorisation de cet immense site. CLT-Ufa a immédiatement contesté devant le tribunal administratif la décision de l’Inpa, l’organisme chargé de la protection des monuments historiques, de classer le bâtiment d’exploitation datant des années 1930. Les trois tours en treillis d’acier rouge et blanc, qui ont été pendant des décennies l’emblème officieux de la région, sont de toute façon déjà destinées à la démolition.

Si la diffusion audio numérique nécessite elle aussi des antennes de grande hauteur, les mâts historiques ne jouent plus aucun rôle dans l’infrastructure DAB+. Le nouveau réseau national s’appuie sur les sites de Ginsterberg, Napoleonsgaart et Banert. Lors du lancement, la ministre des Médias, Elisabeth Margue (CSV), a évoqué un « nouvel élan pour la diversité radiophonique du Luxembourg ». En effet, le DAB+ offre davantage de stations sur une même fréquence, une réception plus stable, des services numériques supplémentaires ainsi qu’un avenir sans FM, dont l’abandon est prévu au plus tard en 2030. Mais le progrès a un prix. Le DAB+ permet certes de diffuser de nouvelles chaînes, comme la station de musique classique Opus de 100,7 ou la chaîne anglophone RTL Today, soutenues par des campagnes et la plateforme dabplus.lu. Un deuxième multiplex devrait à l’avenir aider les radios locales à réussir leur transition vers le numérique. Mais tandis que le pays se tourne vers l’avenir, à Junglinster, un pan du passé se perd en silence.

Pour la commune, la reconversion du site de l’émetteur offre d’importantes opportunités en matière d’urbanisme, mais entraîne également la perte d’un lieu historique porteur d’identité. Le maire Ben Ries (DP) souligne l’importance d’un accord avec le ministère du Logement, qui apporte son soutien organisationnel à la commune : « Sans cette aide, notre commune ne serait pas en mesure de mener à bien ce projet en termes de ressources humaines », a-t-il déclaré au journal *Das Wort*. Un plan directeur doit définir l’utilisation future du site. Mais un quartier résidentiel moderne ne remplace pas la mémoire culturelle. Les gigantesques tours d’antennes, qui ont marqué la ligne d’horizon pendant des générations, disparaissent (bien qu’elles diffusent également la radio numérique). La seule vestige visible pourrait rester un bâtiment isolé, classé monument historique, servant de décor muséal au milieu de nouvelles constructions anonymes.

Il est évident que CLT-Ufa ne souhaite pas préserver ce site en tant que patrimoine, mais vise avant tout à le monnayer. Les biens immobiliers historiques sont vendus afin de dégager des liquidités ; la valeur culturelle, l’importance historique ou l’intérêt public passent au second plan. Des concepts alternatifs, tels que l’intégration des antennes en tant que repères ou éléments patrimoniaux, ou encore la transformation du site en centre muséal et éducatif, ne semblent jamais avoir été sérieusement envisagés.

La station émettrice de Junglinster, située sur la colline d’Um Bichel, a été pendant des décennies l’un des ouvrages techniques les plus importants du pays. L’ensemble comprend trois tours d’émission d’une hauteur initiale de 315 mètres, ainsi que des logements pour le personnel. Le bâtiment principal, datant du début des années 1930, présente des caractéristiques Art déco marquées et s’inspire des stations de radiodiffusion européennes de l’époque, comme la station suédoise de Grimeton. Pendant la Seconde Guerre mondiale, la station a d’abord été utilisée par la Wehrmacht, puis par les services secrets américains (OSS) sous le nom de code « Radio Annie ». Une plaque commémorative rappelle la protection assurée par les troupes de Patton lors de la bataille des Ardennes.

Sur le plan architectural, le cœur historique est resté pratiquement inchangé : l’avant-corps, le toit en cuivre, le bassin ainsi que les détails intérieurs et extérieurs d’origine, tels que les fenêtres, les luminaires, les portes ou les revêtements de sol, témoignent du style des années 1920 et 1930. La Commission pour le patrimoine culturel (Copac) a recommandé à l’unanimité son classement national au titre des monuments historiques et a conseillé d’examiner également les logements. La gare répond à tous les critères d’un lieu de mémoire, tant sur le plan technique qu’historique, architectural et politico-culturel. « C’est un bâtiment fonctionnel, mais doté d’un caractère représentatif », souligne Christine Klein, de l’Inpa. Même les bassins extérieurs répondaient encore à cette exigence. L’entrée est ornée d’un globe terrestre en fer, au-dessus duquel se propagent des ondes radio. Les ailes latérales datent d’époques ultérieures, mais ont été « adaptées stylistiquement » au bâtiment central, comme l’explique Christine Klein.

Le cas de Junglinster illustre parfaitement comment les intérêts économiques mettent en péril les lieux chargés d’histoire. CLT-Ufa est une entreprise privée et agit donc en fonction de ses intérêts économiques. Mais la responsabilité de la protection des lieux de mémoire nationaux n’incombe pas uniquement à un groupe, mais également aux instances politiques qui délivrent les autorisations, adaptent les plans d’urbanisme et accordent des subventions. Le projet de construction prévu s’inscrit dans une série d’événements historiques au cours desquels RTL, ou l’ancienne CLT, a considérablement profité de décisions étatiques, par exemple grâce à des ventes foncières à prix avantageux ou à des assouplissements en matière d’urbanisme (voir « Aide d’État cachée », d’Land, 28 avril 2017). Les aides aux médias, les incitations fiscales et la pratique bien établie du « sale-and-leaseback » ont pour effet d’alléger la charge économique de RTL, tandis que les bénéfices tirés des ventes immobilières sont privatisés. La perte culturelle, en revanche, reste à la charge des pouvoirs publics. En tant qu’acteur dominant, le groupe peut en outre, grâce à ses liens avec le monde politique, influencer les conditions-cadres du soutien aux médias ainsi que le développement urbain, tandis que les petits opérateurs ne bénéficient pas d’opportunités comparables.

Le site de Junglinster comptait à l’origine plusieurs mâts de 180 mètres de haut fabriqués par la société Barblé. Les antennes à ondes longues encore existantes datent des années 1954 à 1959. Les trois pylônes en treillis à base triangulaire mesuraient 250 mètres de haut jusqu’au début des années 1980 ; depuis une rénovation en 1983, leur hauteur est passée à 217 mètres. Depuis les années 1970, Junglinster sert d’émetteur de réserve, tandis que Beidweiler a pris le relais en tant qu’émetteur principal. Des émetteurs à ondes courtes y étaient déjà en service dès les années 1930 ; depuis 2003, on y diffuse en mode DRM. À partir des années 1950, Junglinster a également diffusé en FM, jusqu’au transfert des installations à Hosingen. Junglinster retrace ainsi l’évolution complète de l’histoire de la radiodiffusion luxembourgeoise – de la longue onde à la technologie numérique DRM, en passant par les ondes moyennes, les ondes courtes et la FM. Initialement classées comme dignes d’être protégées, les tours de transmission ont finalement été victimes d’une décision politique du ministère de la Culture.

La démolition des tours de Junglinster et la transformation du site comptent parmi les interventions les plus graves dans la mémoire médiatique luxembourgeoise depuis des décennies. Alors que le Luxembourg s’engage dans l’ère du numérique avec le DAB+, une rupture symbolique avec sa propre histoire menace de se produire. Lorsque la culture, l’histoire de la technique et la mémoire collective sont sacrifiées au profit d’une valorisation immobilière maximale, il en résulte une société qui ne perçoit plus ses propres racines que comme un bruit de fond : un « effet luxembourgeois » d’un genre particulier.

Ce n’est pas un hasard si les développements à Junglinster rappellent un autre chapitre de l’histoire de la radio luxembourgeoise : la Villa Louvigny, située dans le parc municipal, qui a été pendant des décennies le cœur de la radio RTL et l’un des lieux culturels les plus importants du pays. C’est de là que Radio Luxembourg diffusait ses programmes à l’échelle européenne. C’est ici que se produisaient des orchestres symphoniques, que James Joyce tentait de lancer la carrière d’opéra de son fils Giovanni, que les Beach Boys et Jimi Hendrix se produisaient en direct ; c’est ici que naissaient les formats qui ont fait du Luxembourg une puissance radiophonique – y compris dans la mémoire des anciens pays du bloc de l’Est. L’importance de ce bâtiment pour l’identité nationale ne faisait aucun doute. Pourtant, après le départ de RTL, il a longtemps été traité comme un vestige surdimensionné. La récente décision de rénover le bâtiment et de l’exploiter à l’avenir comme « tiers-lieu », ainsi que de rendre accessible la salle de concert très appréciée pour son acoustique, constitue sans aucun doute une avancée positive. La Villa Louvigny redevient ainsi un lieu culturel et socialement pertinent, au lieu de tomber silencieusement en ruine, comme tant d’autres sites médiatiques historiques ailleurs, dans l’ombre des débats sur les investissements.

Pourtant, le Luxembourg peine à considérer l’architecture des médias non seulement comme un bien immobilier, mais aussi comme un vecteur d’identité culturelle. Dans un pays dont le rayonnement international est étroitement lié à la radio et à la télévision, une stratégie cohérente visant à préserver ce patrimoine devrait en réalité aller de soi. Alors que la Villa Louvigny a finalement pu être sauvée, un lieu situé à Junglinster, au moins aussi important sur le plan technologique et historique, risque d’être dilué entre spéculations foncières et intérêts urbanistiques.