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Économie nationale 12 min de lecture

Lactalis, le goût du  vice

En laissant tomber ses producteurs locaux, la multinationale française fait douter l’agriculture luxembourgeoise

Article paru dans Édition juin 2026
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Lactalis, le goût du  vice
Vic Wirtz, président de Prolek, mardi matin dans sa ferme à Eschweiler © Photo : Sven Becker

Mardi matin, la pluie tombe dru sur Eschweiler. À l’ouest du village, en direction de Junglinster, la laiterie Ekabe se trouve à la lisière d’un bois, largement cachée par les arbres. Son propriétaire depuis 1989, la multinationale française Lactalis, a annoncé le jeudi 28 mai qu’elle cesserait d’acheter le lait des 68 producteurs luxembourgeois de la coopérative Prolek à partir du 1er avril 2027.

À moins de cinq cents mètres de là, à vol d’oiseau, la ferme Wirtz. Vic Wirtz (43 ans) et son frère Frank (40 ans) représentent la sixième génération à faire vivre cette exploitation située au cœur de la localité de 200 habitants. L’aîné s’occupe des vaches, le cadet des terres. « La septième génération arrive », glisse Vic Wirtz, « mon fils commencera le lycée agricole à la rentrée prochaine ». Et puis il souffle. Il ne dit rien, mais le sous-titre est clair. Parler de succession est presque hors sujet, alors que son unique acheteur vient de se faire la malle.

Les Wirtz sont installés ici depuis la fin du 19e siècle. « Avec d’autres agriculteurs du village, nos aïeux ont créé une petite laiterie ». Après plusieurs étapes, ce groupement deviendra Prolek, dont Vic Wirtz est le président. Lorsqu’en 1942, la laiterie Émile Klensch À Bettembourg (les initiales forment Ekabe), est sommée de déménager dans l’Est du pays sur ordre de l’occupant allemand, elle trouve donc à Eschweiler un territoire idéal, avec des éleveurs déjà bien organisés.

Vic Wirtz raconte « la surprise totale » qu’a été l’annonce de Lactalis. « Nous avions reçu une invitation à une réunion trois ou quatre semaines plus tôt, mais on ne savait rien de ce qui allait être dit. » Le choc est rude. On lui fait remarquer que l’étable dans laquelle nous discutons semble toute neuve. « Elle est opérationnelle depuis juillet dernier ». Il explique que le but n’était pas d’agrandir le cheptel (plus de 300 vaches laitières, c’est beaucoup pour le pays), mais de leur offrir davantage d’espace et d’améliorer l’ergonomie pour ceux qui y travaillent. C’est-à-dire lui, son frère, les parents, les enfants quand ils ont le temps et trois employés.

L’exploitation a également acquis six robots trayeurs. « Les vaches sont attirées par une alimentation enrichie, et le robot va la traire automatiquement. » Le système fonctionne 24 heures sur 24, sept jours sur sept. « C’est moins de travail physique, mais c’est mentalement plus prenant puisqu’il faut être prêt à réagir très rapidement au moindre problème, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. » Les vaches ont de la place et du confort, mais on voit aussi l’expression d’un productivisme dans lequel la quête de l’efficacité passe avant la santé mentale. L’éleveur ne veut pas préciser la hauteur de l’investissement total, mais il se compte en millions d’euros.

Vic Wirtz n’a pas besoin de ça pour être épuisé. Depuis l’annonce de Lactalis, il multiplie les réunions et les coups de téléphone pour tenter de trouver une solution. Il martèle que la coopérative qu’il préside « tiendra ensemble » et qu’« elle ne laissera tomber personne », car « c’est ça, une coopérative ». Un engagement courageux, car les plus grands éleveurs de Prolek pourraient facilement trouver un autre acheteur.

Vic Wirtz savait qu’il était illusoire d’espérer résoudre cette crise en une semaine. Prolek livre à Ekabe/Lactalis autour de 55 millions de litres de lait par an. Cela représente dix à quinze pour cent de la production nationale. Aucun des autres acteurs présents dans le pays (Luxlait, Arla, Hochwald, voire Biog) n’a les capacités pour absorber une telle offre du jour au lendemain.

Les discussions semblent toutefois constructives. Gilles Gérard, directeur de Luxlait, confirme au Land qu’ « il faut une analyse industrielle, logistique, commerciale et économique approfondie ». Il milite pour une « solution durable, pas annoncée dans l’urgence », car « il serait irresponsable de promettre une solution immédiate ou automatique ». Gérard insiste toutefois sur le fait que « Luxlait prendra ses responsabilités », en restant mystérieux sur ce que cela pourrait induire.

Arla possède un grand site pas très loin, à Pronsfeld, dans l’Eifel. Mais il est déjà à 98 pour cent de ses capacités. Reprendre en son sein les 68 Luxembourgeois pourrait être dans ses cordes, mais il faudrait investir. Alain Schaack, président des producteurs luxembourgeois au sein de la coopérative basée au Danemark, avance prudemment. Il déclarait mercredi sur RTL que la décision d’inviter Prolek à les rejoindre pouvait être prise en six mois, mais que pour que « tout soit intégré et opérationnel, il s’agit de processus à long terme, plus d’un an au minimum. »

Or un an, c’est déjà plus loin que l’ultimatum donné par Lactalis. Le 1er avril 2027 est dans moins de dix mois. « Mais ils nous ont dit que cette date était négociable », espère Vic Wirtz, qui reste en contact quotidien avec les responsables luxembourgeois de la multinationale. En France, des agriculteurs qui étaient dans la même situation ont pu obtenir un délai de 24 mois.

Parallèlement à l’arrêt de sa collaboration avec les éleveurs luxembourgeois, Lactalis a annoncé dans son communiqué vouloir conserver la laiterie d’Eschweiler et maintenir « le développement de la marque historique Ekabe au Luxembourg ». Contacté par le Land, le groupe français indique que la laiterie traite cinquante pour cent de lait luxembourgeois et cinquante pour cent de lait des pays limitrophes, pour un total d’un peu plus de cent millions de litres. « Les activités industrielles consistent uniquement au prétraitement du lait, c’est-à-dire à la réception du lait collecté dans les fermes, à son écrémage, sa pasteurisation et son évaporation. Le lait prétraité à Eschweiler est ensuite acheminé vers des sites industriels dans des pays limitrophes, pour y être transformé en ingrédients laitiers destinés aux marchés internationaux. » Lactalis le dit clairement au Land : « Il n’y a pas de fabrication de produits finis sur le site d’Eschweiler ».

C’est-à-dire qu’aucun des produits Ekabe, de la crème fraîche au Kachkéis (appelé ici Kochkäse) en passant par les puddings caramélisés, n’est fabriqué à Eschweiler. Un tour dans un supermarché, hier matin, permettait de constater que la crème fraîche venait d’Île-et-Vilaine (Bretagne), la crème liquide du Calvados (Normandie) et le Kachkéis de la Haute-Saône (Franche-Comté, région productrice de la cancoillotte). Garder la marque luxembourgeoise, avec des prix plus élevés que les marques françaises, reste donc certainement une bonne affaire pour Lactalis.

Le souhait de conserver l’unité de préproduction semble plus étonnant. Alors que le coût du travail est plus cher ici qu’ailleurs, les produits qui en sortent créent peu de valeur ajoutée. Lactalis précise au Land que « Le site d’Eschweiler, au même titre que nos autres sites industriels, fait l’objet d’investissements réguliers annuels qui représentent plusieurs millions d’euros sur les cinq dernières années. »

La multinationale ajoute que son site luxembourgeois comprend aussi « une plateforme logistique » et « une activité commerciale qui a pour mission de promouvoir la consommation de produits laitiers auprès des consommateurs luxembourgeois. »

Le géant français possède de nombreuses marques (Lactel, Président, Galbani, Parmalat, Bridel, Le Roitelet, Le Petit, Société, Salakis, Rondelé, Le Marin…). S’il a acheté Ekabe en 1989, ce n’est sans doute pas uniquement pour la qualité du lait ou les promesses limitées du marché local. Le numéro un mondial (plus de seize milliards d’euros de chiffre d’affaires) est fortement soupçonné d’avoir mis en place entre 2006 et 2019 un montage fiscal sophistiqué grâce à des filiales installées en Belgique (BSA International) et au Luxembourg (Nethuns).

Depuis 2018, les médias français enquêtent sur les libertés prises par Lactalis envers le fisc. Ce travail a permis à l’administration fiscale française de mener sa propre enquête, qui a abouti fin 2024 au versement de 475 millions d’euros à titre transactionnel pour clore l’affaire. Une très bonne affaire pour Lactalis, puisque le fisc lui réclamait initialement 2,6 milliards d’euros. Les rapporteurs de la Commission d’enquête sénatoriale sur les aides aux grandes entreprises ont noté en juillet 2025 que le secret qui a entouré ces négociations à l’amiable « profite avant tout aux individus les plus riches, nuisant ainsi à l’égalité devant l’impôt » et qu’il donne l’impression d’« une fiscalité négociée ».

En 2020, le média Disclose avait publié une grande enquête qui illustrait le rôle de la Belgique et du Luxembourg dans les montages financiers opaques de Lactalis. Entre la récolte et le paiement du lait aux éleveurs, la firme attend quarante jours. Pendant ce temps, BSA France (Besnier SA, du nom de la famille du propriétaire, qui détient des parts dans toutes les filiales du groupe) crée une dette fictive qu’il transfère à sa holding belge BSA International, chargée de récupérer toutes les créances du groupe. En 2018, cette fausse dette atteignait plus de 1,8 milliard d’euros. En grossissant artificiellement son déficit, BSA France payait moins d’impôt.

La filiale luxembourgeoise, Nethuns, intervient dans un second temps. Regroupant la famille Besnier (Emmanuel Besnier, sa sœur Marie-Madeleine et son frère Jean-Michel, comme le confirme un document de 2019 tiré du registre des sociétés luxembourgeois), Nethuns accorde des prêts aux différentes sociétés du groupe (1,3 milliard d’euros en 2019). Le paiement des intérêts qui y sont liés permet de transférer vers le Grand-Duché les bénéfices des filiales françaises. Entre 2018 et 2019, ce mécanisme a permis de diminuer les bénéfices de BSA France de cent à 80,5 millions d’euros. Une aubaine qui lui permet de diminuer ses impôts de 55 pour cent.

Nethuns, basée sur l’allée Scheffer à Luxembourg (le long du Glacis), a été liquidée en 2022. Selon Disclose, cette société était « la clé de voute du système fiscal de Lactalis ». Car en plus de récupérer les bénéfices français via les intérêts liés aux prêts qu’elle accordait aux autres filiales du groupe, elle permettait à BSA International de récupérer des actions de Nethuns en échange de ces créances, ce qui provoquait une hausse de la valeur de ses actions.

Cette ingénierie complexe était orchestrée par la Société générale Bank & Trust, connue pour ses montages offshore et mise en cause dans les Panama Papers. En juin 2025, des perquisitions ont eu lieu dans les locaux de l’établissement bancaire à Luxembourg et dans le quartier de la Défense à Paris, ainsi qu’au domicile de quatre de ses dirigeants. Ces opérations, couplées à des gardes à vue, se sont déroulées dans le cadre d’une enquête préliminaire ouverte en janvier 2024 par le Parquet national financier.

Lactalis s’est également fait remarquer par la légèreté avec laquelle elle respecte les normes de sécurité alimentaire. En 2017, dans sa laiterie de Craon (Mayenne), des analyses internes avaient décelé la présence de salmonelle dans du lait infantile. La multinationale a tout fait pour cacher, puis minimiser cette contamination qui a envoyé une quarantaine de nourrissons à l’hôpital. L’enquête a démontré que Lactalis avait connaissance du risque plusieurs mois avant que le scandale n’éclate. Quatorze cadres et dirigeants de Lactalis ont été entendus en garde à vue. L’instruction est toujours en cours.

Pour la ministre de l’Agriculture Martine Hansen (CSV), l’abandon des éleveurs luxembourgeois par Lactalis est un dossier difficile. Fille d’agriculteurs, ingénieure-agronome et ex-directrice du Lycée technique agricole, elle a toujours été partisane d’une agriculture productiviste. Le lait est censé être le fleuron de l’agriculture nationale. Depuis une quinzaine d’années, les investissements dans les fermes, comme dans la coopérative nationale Luxlait, ont été très importants. Mais, très sensible à la surproduction, ce marché est volatile. Si les prix ont baissé de vingt pour cent depuis le début de l’année, c’est en partie parce que l’épidémie de fièvre catarrhale de 2024 a empêché l’insémination des vaches pendant plusieurs semaines (selon les régions). Lorsque l’épidémie a cessé, beaucoup de vaches ont été pleines en même temps et beaucoup de veaux sont nés neuf mois plus tard. Ce qui a abouti à une surproduction de lait dont les effets se font toujours sentir aujourd’hui.

Le Luxembourg prend-t-il un risque à produire plus de lait que sa consommation nationale a besoin ? Pas pour Martine Hansen, qui explique au Land : « Jusqu’à maintenant l’ensemble de la production laitière nationale a toujours été collectée, transformée et écoulée. Exporter le lait n’est pas une chose négative ».

Pourtant, cette économie produit des aberrations particulièrement visibles à l’échelle d’un petit pays. Voir les produits Ekabe fabriqués en France, avec du lait français, pour être vendus au Luxembourg, alors que le lait luxembourgeois, lui, part à l’étranger pour fabriquer d’autres produits qui ne sont pas vendus au Grand-Duché, est absurde.

Dès le 29 mai, au lendemain de l’annonce, le KPL réclamait la nationalisation d’Ekabe afin de transformer l’entreprise en coopérative laitière. Sans surprise, ce ne sera pas la voie choisie par le gouvernement. Martine Hansen confirme : « Ma priorité est l’écoute active et la recherche de solutions et perspectives pour les 68 exploitations familiales luxembourgeoises auprès d’autres laiteries, si possible nationales ». Le député Jeff Boonen (CSV), éleveur lui-même et membre de la coopérative Arla, reconnaît son impuissance : « À part tisser des liens pour faciliter le dialogue avec les différents acteurs, nous sommes assez démunis ».

« L’AOP du beurre Rose ne doit pas être la seule »

Valoriser les produits laitiers luxembourgeois permettrait de renforcer le marché local. Mais l’agriculture nationale n’a jamais été très portée sur la question. Seuls le beurre Rose et les vins mosellans sont protégés par une AOP. Le directeur de Luxlait, Gilles Gérard, le regrette : « Le Luxembourg dispose d’atouts exceptionnels : une production locale, une traçabilité exemplaire, des exploitations familiales et des standards de qualité très élevés. L’AOP du beurre Rose (produit par Luxlait, ndlr) est une belle reconnaissance, mais elle ne doit pas être la seule ».

Pourrait-on imaginer que le Kachkéis (la cancoillote française a reçu son IGP en 2022, sans que le Luxembourg ne réagisse) ou la crème fraîche, par exemple, bénéficient eux aussi d’une appellation européenne ? « L’imaginer, oui ! Mais dans le contexte actuel, la priorité est la recherche de solutions pour écouler et vendre le lait produit par les membres de Prolek », répond Martine Hansen. Soit, mais on solutionne aussi une crise en élaborant les outils qui atténueront les suivantes.