Curieuses conséquences, pour les agriculteurs, de l’intense vague de chaleur qui frappe l’Europe depuis le 17 juin : la production de lait de vache a baissé de vingt pour cent et les œufs de poule deviennent trop petits pour être vendus dans les grandes surfaces. La répétition des épisodes de canicule impacte tous les secteurs d’activité, notamment l’agriculture, le bâtiment et les transports, mais aussi la vie sociale (écoles fermées, examens reportés) et la santé publique, en raison de la surmortalité qu’ils occasionnent.
Alertés par le phénomène, les décideurs politiques et économiques considèrent maintenant les études et travaux qui se sont multipliés sur ce thème depuis quelques années. Parue en septembre 2025, l’étude d’impact menée par l’université de Mannheim et la BCE évaluait à 43 milliards d’euros le coût pour l’économie européenne de la combinaison des vagues de chaleur, des sécheresses et des inondations de l’été 2025. L’Espagne était le pays le plus touché, devant l’Italie et la France, avec 12,2 milliards d’euros soit 2,4 pour cent de la valeur ajoutée brute du pays.
Pis encore, comme l'impact économique est appelé à persister pendant plusieurs années et que la fréquence des vagues de chaleur augmentera, la facture européenne pourrait atteindre 126 milliards d’euros en 2029, soit presque trois fois plus qu’en 2025. C’est cette dimension prospective qui intéresse surtout les gouvernements.
Sur ce plan, la publication le 17 juin du Cahier d’études n°209 de la Banque centrale du Luxembourg (« Beat the Heat, the Role of Heat Waves and Droughts in Regional EU Economies »1) ne pouvait pas mieux tomber, au début d’un nouvel épisode de canicule, le deuxième en deux mois. Le document simule « les effets économiques d’un scénario extrême de vague de chaleur et de sécheresse composées, analogue aux conditions observées en 2022 ». Assez logiquement c’est l’agriculture qui connaîtrait les plus importantes pertes de croissance réelle du PIB par habitant avec un déficit moyen de 4,54 points de pourcentage par rapport à une référence sans anomalie, les impacts les plus prononcés (jusqu’à dix points dans certaines régions) étant concentrés en Europe de l’Est.
L’industrie au sens large (englobant les mines, la production manufacturière, l'énergie et l'approvisionnement en eau) subirait des pertes moindres avec un déficit limité à 0,75 point. En son sein le secteur manufacturier demeurerait globalement insensible (0,11 point en moyenne). Malgré tout, comme ce dernier a représenté en moyenne près de 17 pour cent de la valeur ajoutée brute de l'UE entre 2002 et 2022, tandis que l'industrie hors construction et production manufacturière pesait 3,15 pour cent et l'agriculture, la sylviculture et la pêche 1,9 pour cent, « même de faibles baisses en pourcentage du secteur manufacturier peuvent se traduire par des pertes absolues économiquement significatives ».
Une étude récemment publiée par Allianz2, établit également un diagnostic inquiétant. Les épisodes de stress thermique ont été multipliés par sept depuis les années 1980, et constituent un facteur structurel de fragilité en raison, entre autres, d’une population vieillissante très sensible à la canicule (le nombre moyen de décès par épisode a quintuplé en quarante ans), d’un parc immobilier urbain dense qui retient la chaleur et d’infrastructures de refroidissement largement sous-développées, avec un taux de pénétration de la climatisation de 19 pour cent en moyenne en Europe contre environ 90 pour cent aux États-Unis.
Se fondant sur un scénario de crise dans lequel les cinq années les plus chaudes observées dans chaque pays entre 2014 et 2024 seraient reproduites sur la période 2026-2030, les pertes cumulées (en fait, le manque à gagner) atteindraient cinq à sept pour cent du PIB dans les économies les plus exposées, soit en valeur 354 milliards de dollars pour le Japon, 240 milliards pour la France, 147 milliards pour l’Italie, 131 milliards pour l’Allemagne et 120 milliards pour l’Espagne.
La transmission du stress thermique à l’économie intervient au-dessus du seuil critique de 30°, et s’exerce principalement par le biais de la main-d’œuvre : les heures de travail diminuent et les salariés sont moins efficaces. La production horaire diminue d’environ 1,3 dollar (soit environ trois pour cent de la moyenne observée dans l’échantillon entre 2014 et 2024) pour chaque degré de plus dans la fourchette de 30 à 35°C. Pour les entreprises, la baisse de la productivité intervient alors même que leur consommation d’énergie augmente d’environ 1,2 pour cent par degré, ce qui fait grimper leurs coûts. Leur rentabilité en est rapidement impactée, tandis que, dans un second temps le revenu et la consommation des ménages sont touchés. Au niveau macro-économique, un tel scénario aurait aussi une incidence délétère sur la croissance à long terme, car il prévoit une baisse des investissements atteignant huit pour cent en moyenne dans les pays touchés, supérieure aux déficits observés du côté de la consommation : elle est due au fait que la chaleur réduit les rendements attendus du capital.
Du côté des États, les coûts supplémentaires de santé et d’adaptation des infrastructures font augmenter les dépenses publiques tandis que les recettes fiscales baisseront pour cause de ralentissement de la production, avec comme conséquence une détérioration supplémentaire des déficits budgétaires (de 0,5 point de PIB en moyenne, jusqu’à 2,2 pour cent en France). L’étude d’Allianz Trade minimise la gravité de la situation, car elle se limite à l’étude des dégâts causés dans une tranche de température de 30 à 35°, un seuil couramment dépassé depuis mi-juin, avec des niveaux supérieurs à 40°.
Elle déplore l’insuffisance de la prévention des risques liés à la chaleur et, propose, conformément aux recommandations du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), une action coordonnée sur quatre fronts. La réglementation du travail devrait instaurer des arrêts, limitations ou aménagements automatiques lorsque certains seuils de température sont dépassés, mais en même temps prévoir l’indemnisation des heures perdues.
En ce qui concerne les bâtiments et les logements, il est urgent d’éradiquer les « bouilloires thermiques ». La directive européenne, révisée en 2024, sur la performance énergétique des bâtiments, reste insuffisante au regard de l’adaptation aux vagues de chaleur. Allianz propose de rendre obligatoire, à l’occasion de rénovations, l’application de techniques de « refroidissement passif » propres à limiter la montée en température d’un bâtiment ou à en évacuer la chaleur sans climatisation mécanique (ventilation, plantations, matériaux). En revanche, les projets de climatisation massive des bureaux, logements et des lieux accueillant du public sont plus controversés en raison de l’impact écologique négatif de l’air conditionné (consommation électrique, rejet de chaleur à l’extérieur etc.)
En matière de finances publiques, si tous les grands États européens disposent d’une stratégie nationale d’adaptation à la chaleur, elle se traduit rarement par une enveloppe budgétaire pluriannuelle. Les dépenses devraient être mieux planifiées à moyen terme. Au niveau des ménages enfin, une partie même modeste de leur épargne (près de 40 000 milliards d’euros, avec une part élevée de dépôts liquides) pourrait être « fléchée », par des incitations appropriées, comme des prêts bonifiés, vers des investissements d’adaptation du parc immobilier à la chaleur extrême. La fréquence des épisodes, leur durée et leur intensité ont fait réagir les gouvernements et partis politiques des pays touchés, mais ils se limitent pour le moment à des propositions de court terme pour soulager les économies et les populations (du type « plan canicule »). Sur un plan plus stratégique, il est révélateur que le sujet du climat n’ait pas été évoqué lors du G7 d’Evian mi-juin, pour ne pas froisser Donald Trump. Le président américain a souvent mis en doute la gravité du réchauffement climatique, voire sa réalité. On ne sait pas encore, à ce stade, si les vagues de chaleur de 2026 (il pourrait y en avoir d’autres) feront bouger les lignes du côté de l’UE.
par Léonore Lebouteiller, Sarah Spiteri, Nicole Vorderobermeier, Mar Delgado-Téllez et Andrej Ceglar « Too Hot to Grow : The Economic Costs of Extreme », par Hazem Krichene, Bjoern Griesbach, Jasmin Gröschl, Katharina Utermoehl et Jade Elisabeth, Allianz Trade et Allianz Research