Les libéraux aiment se parer de cette maxime : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire. » Ils l’attribuent à Voltaire. Elle est en réalité d’Evelyn Hall (alias S.G. Tallentyre, The Friends of Voltaire, Londres, 1906, p. 199).
Le Premier ministre libéral Xavier Bettel ne veut pas mourir pour la liberté d’expression de Russia Today. Il a interdit la diffusion des programmes de télévision russes, au motif qu’ils constituent « une partie intégrante de cette guerre » que la Russie mène contre l’Ukraine.
Il ne se sentait pas tout à fait à l’aise dans son rôle de « ministre des Médias et de la Communication ». « Ne vous méprenez pas ! Avec la SES, le Luxembourg a un impact considérable sur la diffusion des médias. Nous sommes un pôle médiatique », a-t-il souligné le 28 février.
Ce pôle médiatique risque de perdre sa réputation de libéralisme. Cette réputation de diffuser n’importe quoi pour de l’argent : de la chaîne pornographique canadienne XXX GirlGirl à la chaîne hindoue d’extrême droite Republic Bharat TV.
Parmi les chaînes de propagande, ce sont désormais les chaînes russes qui ont été censurées. Le gouvernement avait « tout mis en œuvre pour trouver une solution européenne ». Afin que le « secteur des médias » puisse s’en laver les mains. La Poste a annoncé que « suite à la décision de la Commission européenne […] POST Luxembourg a supprimé ce lundi 28 février 2022 la chaîne RT-Russia Today de son offre de télévision « PostTV » ».
RTL et les éditeurs de journaux ont appris au ministre à déguiser la liberté d’entreprise sous le couvert de la liberté d’expression. Il a donc dû la dévoiler. Cela l’a déconcerté : « On a, euh… On est conscients que ces mesures, euh, d’un certain côté, touchent aussi à la liberté de la presse, qui est – mais dans l’équilibre… ici, on ne peut plus parler de liberté de la presse lorsqu’elle est également utilisée à des fins de propagande ou à des fins militaires. » Ce geste est censé être une maigre consolation pour les Ukrainiens. Car personne ne vient leur prêter main-forte sur le plan militaire.
Deux jours plus tard, le Luxembourg City Film Festival a annoncé, « en accord avec le gouvernement et la ville de Luxembourg », le retrait de tous les films russes de sa programmation. Cette vitrine de l’industrie cinématographique subventionnée par l’État a fait de l’art un instrument de guerre. Au lieu d’en faire un moyen de lutter contre la guerre.
Les esthètes ont alors coutume de se lamenter : « Inter arma silent musae. » Cette maxime est attribuée à Cicéron. Or, dans son plaidoyer en défense de Titus Annius Milo, on peut lire : « Inter arma enim silent leges » (IV.11). L’article 24 de la Constitution dispose : « La liberté d’expression et la liberté de la presse sont garanties, sous réserve de la répression des délits commis à l’occasion de l’exercice de ces libertés ». Pour censurer des programmes télévisés, il faut donc qu’une juge constate l’existence d’un délit.
Peut-être les sanctions de l’UE prévoient-elles un état de guerre qui met la Constitution en veilleuse. D’un autre côté, le Premier ministre Xavier Bettel et le ministre des Affaires étrangères Jean Asselborn soulignent que le Luxembourg n’est pas en guerre avec la Russie. L’article 118 bis du Code pénal ne serait donc pas applicable. Il réprime la propagande ennemie en temps de guerre.
L’association des journalistes, l’association des éditeurs et le Conseil de la presse sont animés d’un esprit patriotique. Cette fois-ci, ils préfèrent ne pas défendre la liberté de la presse. Russia Today ne vaut pas la peine de leur causer des ennuis sur le front intérieur. S’ils le souhaitent, ils peuvent se préoccuper de la liberté de la presse chez l’ennemi.
Le premier pas est toujours le plus difficile. Pour le CSV, c’est fait. Dans une question parlementaire déposée le 4 mars, Laurent Mosar et Diane Adehm ont tiré la sonnette d’alarme. Ils ont constaté « une couverture médiatique de nature étroite, présentant des signes évidents de désinformation ciblée » dans un « certain quotidien luxembourgeois ». C’est pourquoi l’État devrait « réduire ou supprimer l’aide à la presse » accordée à ce journal. La prochaine étape pourrait être de faire pression sur l’évêque pour qu’il rédige à nouveau une lettre pastorale contre les journaux impies.