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Institutions et démocratie 14 min de lecture

Le mystère de la foi est grand

Marie est issue de la déesse Isis, a accompli des miracles au XVIIe siècle sur le Glacis et protège aujourd’hui la maire Lydie Polfer. Elle ne pourra toutefois guère enrayer la baisse du nombre de fidèles de l’Église catholique. Une approche socio-anthropologique de l’octave

Article paru dans Édition mai 2022
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Le calme règne sur le parvis de la cathédrale, que le soleil recouvre d’un voile jaunâtre ; quelques bus s’arrêtent à l’arrêt. Quiconque franchit la porte d’entrée en bois de la cathédrale est accueilli par un parfum d’encens et les sons graves de l’orgue. Le visiteur de la cathédrale troque le parvis lumineux contre une pièce fraîche, à travers les fenêtres de laquelle la lumière peine à percer, jouant ainsi sur les murs des jeux de couleurs et de symboles à caractère à la fois religieux et politique. C’est sans doute là la plus grande contribution culturelle de la religion – quelle que soit l’opinion que l’on ait sur son contenu : elle nous rappelle que les êtres humains sont capables de créer de l’altérité – par le chant, l’architecture, certaines rhétoriques, les sons, les parfums, les jeux de lumière, les symboles et les rituels.

Au cœur de ce spectacle qui flirte avec l’extraordinaire, Paul Galles (CSV), Maurice Bauer (CSV), Laurent Mosar (CSV), Serge Wilmes (CSV) et Lydie Polfer (DP) sont assis au premier rang. Ce n’est pas un hasard. Ce mardi matin à 11 heures se tient une « messe pour le conseil municipal et les habitants de la ville de Luxembourg ». Le trio du DP, composé de Simone Beissel, Patrick Goldschmidt et Colette Mart, a quant à lui choisi de ne pas se rendre à l’église. L’assemblée n’est remplie qu’à un tiers ; on compte un homme pour quatre femmes. À part Serge Wilmes et Paul Galles, on cherche presque en vain des personnes de moins de 50 ans. Dans son homélie, le curé Tom Kerger, du doyenné de la capitale, mêle, comme il n’est pas rare au Grand-Duché, symbolisme politique et religieux : il affirme que la clé que porte la statue est conservée à sa place légitime ; celle-ci symbolise depuis 1666 la patronie de Marie sur la capitale. À l’époque où, outre la peste et les famines, des conflits militaires menaçaient également, le Conseil provincial avait décidé de désigner la Vierge Marie comme patronne de la ville de Luxembourg. Vers la fin de la messe, mardi, la chorale a également entonné « O Mamm, Léif Mamm ». Un texte que le musée Piconrue de Bastogne a qualifié, dans une exposition consacrée à Notre-Dame, de véritable hymne national.

L’octave de Notre-Dame remonte toutefois à bien avant 1666. Quarante ans plus tôt, en 1624, le père jésuite Jacques Brocquart avait invité les élèves du collège jésuite à fixer une image de la Sainte Vierge au pied d’une croix sur le Glacis. Il lui donna le nom de « Consolatrice des affligés » et, lorsqu’il contracta la peste en 1626, il fit un vœu : s’il guérissait, il ferait un pèlerinage pieds nus jusqu’à l’image miraculeuse et y déposerait un cierge de deux livres. La Vierge de Luxembourg acquit alors une grande notoriété pour ses pouvoirs de guérison supposés – très vite, des milliers de pèlerins vinrent se recueillir devant elle.

Au cours de la messe, le prêtre Tom Kerger remercie d’ailleurs expressément la maire Lydie Polfer pour sa présence. Mais elle ne se sent peut-être pas tout à fait à sa place dans ce microcosme catholique. À la fin de la messe, elle cherche la sortie, tandis que Paul Galles engage la conversation avec les personnes présentes. Titulaire d’un doctorat en théologie, Galles fait également un tour dans la tente des livres dédiée à la formation des adultes, située dans la cour intérieure adjacente. La formation des adultes incarne l’aile œcuménique et socialement engagée du christianisme local. Le député du CSV, Mosar, ne se rend pas au stand de livres ; peut-être ce haut salarié a-t-il pris trop au pied de la lettre la phrase prononcée pendant la liturgie eucharistique : « Déi Räich schéckt hie fort mat eidelen Hänn, Alléluia ». Mais peut-être n’apprécie-t-il pas non plus la ligne de l’Église, jugée de gauche libérale au regard des normes catholiques, sous la direction du cardinal Jean-Claude Hollerich et du pape François. La Frankfurter Allgemeine Zeitung a récemment écrit que le cardinal Hollerich, – à qui le pape a confié le « chemin synodal » –, se rendait « aussi souvent au Vatican » que « n’importe quel autre cardinal d’Europe occidentale », afin de souligner l’étroitesse de ses liens avec François.

Sur la place de la Constitution, le « Märtchen », pendant ludique des messes de l’octave, a trouvé sa place. Les manèges pour enfants et les stands de vente ne sont que peu fréquentés : c’est la pause déjeuner. En revanche, les bancs et les tables se remplissent. Deux amies mangent des frites et discutent des avantages d’un sèche-linge. Un groupe d’élèves commande des nouilles « Bami » et s’étonne : « Tu te rends compte du chiffre d’affaires qu’on fait ici ? À la Fouer, ça marche sûrement mieux. » Pendant la pause déjeuner, la cathédrale se transforme ; les touristes, avec leurs sacs de courses, trouvent place au pied de la Consolatrix ; un homme allume timidement un cierge tandis que sa compagne le filme ; des dames âgées passent la serpillière dans les allées ; dans le bas-côté gauche, deux hommes noirs d’âge mûr prient avec recueillement. Un panneau empêche les curieux de s’approcher d’eux ; l’aile latérale n’est accessible qu’aux fidèles. Dans la crypte, la prière reprend à partir de 13 heures ; une dizaine de personnes sont présentes, dont un seul homme.

Pour Detlef Pollack, professeur de sociologie à Münster, qui a accumulé de nombreuses études quantitatives sur l’évolution des communautés religieuses, la baisse du nombre de fidèles s’explique par plusieurs causes. Alors qu’autrefois – et surtout dans les zones rurales –, les Églises accompagnaient les joies et les peines de la vie, « la religion est aujourd’hui devenue une option sociale parmi tant d’autres ». D’autres facteurs entrent également en jeu, tels que « l’individualisation, qui conduit les individus à prendre de plus en plus eux-mêmes les décisions concernant leur personne, leur vie et leur religion » et à se montrer plus sceptiques à l’égard des autorités. Il ne faut pas non plus sous-estimer « la relativisation réciproque des prétentions de la religion », déclenchée par une diversité culturelle croissante, a déclaré M. Pollack au journal Land. En règle générale, cependant, « les pays confessionnellement homogènes afficheraient un niveau de religiosité plus élevé que les pays où coexistent une multitude de communautés religieuses différentes ». Il pense ici à l’Italie, à l’Irlande, à la Pologne ou encore au Danemark, par opposition aux Pays-Bas ou à la Grande-Bretagne. Selon l’analyse de Pollack, cela s’expliquerait notamment par le fait que, dans les milieux religieusement fermés, les individus voient leurs convictions et pratiques religieuses renforcées par des personnes de leur entourage partageant une orientation religieuse similaire.

Il en va autrement dans les communautés musulmanes, « où l’identité musulmane peut devenir un instrument d’affirmation culturelle face à une majorité aux opinions différentes ». Ce phénomène s’observe notamment chez les membres des deuxième et troisième générations d’immigrés. La pluralisation religieuse peut donc également conduire à une intensification de la religiosité. « La condition préalable est toutefois que le lien avec sa propre communauté religieuse soit déjà très fort », explique Detlef Pollack.

Lorsque, au Luxembourg, la coalition tripartite a prévu, à partir de 2013, une séparation accélérée de l’Église et de l’État, a supprimé l’enseignement religieux et a entrepris la réorganisation des fabriques d’église, le bloc catholique, déjà en perte de vitesse, s’est encore davantage affaibli. Il n’existe pas de statistiques concrètes sur les convictions religieuses de la population, car la collecte d’informations sur les convictions ou les activités religieuses est interdite par la loi. Mais les observateurs font état de bancs d’église vides ; les participants à la communion et à la confirmation se font rares et la relève n’est pas en vue, car pratiquement aucun enfant ne suit les cours de religion extrascolaires. Ceux qui se mettent néanmoins en quête d’une offre, même vaguement spirituelle, se heurtent à une multitude d’offres concurrentes ; il n’est pas nécessaire de chercher bien loin : les universités populaires proposent des cours de méditation et d’ikebana. Des groupes écospirituels organisent des fêtes de la Terre, au cours desquelles les participants sont censés « approfondir leur perception de leur existence sur et avec la Terre vivante ». Des néo-chamans invitent à des cérémonies de hutte de sudation.

Du côté des fidèles chrétiens, on entend d’ailleurs des critiques selon lesquelles l’Église catholique ne saurait pas aller à la rencontre des gens. Elle parlerait un langage ésotérique et ne serait pas accessible aux non-initiés. Pourtant, le potentiel est immense : chaque être humain est confronté – si ce n’est personnellement, du moins dans son entourage – à des questions existentielles, au deuil, à la souffrance, à la maladie ou à des crises existentielles. Mais l’Église ne parvient pas à faire comprendre qu’elle possède une expérience de ces sujets ; elle serait sclérosée dans ses hiérarchies et le dialogue entre le clergé et la base serait moins participatif que ne le proclame Hollerich.

Le sociologue des religions Detlef Pollack connaît bien ces critiques : beaucoup penseraient que la baisse du nombre de fidèles est due à l’attitude autoritaire et monologique de l’Église, alors que le désir d’un sens religieux est largement répandu au sein de la population. « En réalité, l’indifférence religieuse est grande, les préjugés à l’égard des Églises sont forts et la connaissance de l’Église est faible », explique-t-il. La baisse du nombre de fidèles serait pratiquement inéluctable ; quoi que fassent les Églises, elles ne parviennent pratiquement plus à toucher les gens : « Les préjugés sont bien sûr surtout renforcés par le scandale des abus sexuels, de sorte que même les expériences positives que l’un ou l’autre pourrait vivre s’en trouvent dévalorisées ». Ce sont surtout ceux qui reprochent à « l’Église son rigidité et son caractère dépassé » qui ne font pas partie d’une Église et « ne savent pas comment on y traite les gens », explique le sociologue.

Dans la crypte presque vide, mardi midi, une statue en bois de la « Consolatrice » est exposée dans une vitrine. Le curé Norbert Reuter l’avait fait réaliser pendant la Seconde Guerre mondiale et l’avait envoyée à des Luxembourgeois retenus dans un camp de réinstallation en Pologne : « La nostalgie de la Vierge de leur pays était forte », peut-on lire sur le panneau d’information situé à côté. D’une manière générale, « la Madone luxembourgeoise » a exercé un grand pouvoir d’attraction pendant la guerre, explique le panneau. À cette époque, outre la « Consolatrice des affligés », la grande-duchesse Charlotte est également devenue une « mère » à caractère national. Dans l’imaginaire des chrétiens luxembourgeois, la grande-duchesse Charlotte et la sainte patronne se fondent en une entité quasi mythique. Ces deux femmes devaient soutenir le peuple dans sa résistance contre les nazis et lui offrir une protection dans l’au-delà : sur les souvenirs funéraires de cette époque, la Vierge Marie et la grande-duchesse Charlotte étaient représentées ensemble. Lorsque, en 2012, le grand-duc héritier Guillaume et la comtesse Stéphanie se sont mariés à la cathédrale, Maria Teresa a fait don à l’image miraculeuse d’une robe de mariée en soie et en vison blanc – une certaine intimité subsiste encore aujourd’hui entre la famille grand-ducale et Maria.

L’Église catholique ne détient pas les droits d’auteur sur le principe de la Vierge Marie. L’idée que Dieu ait une mère s’exprimait déjà dans le culte de la déesse Cybèle, très répandu à Rome. Cette conception s’est ensuite hybridée avec les coutumes et l’iconographie chrétiennes. Le paradoxe de la Vierge n’est pas non plus apparu avec le christianisme. Les communautés religieuses souhaitaient probablement ainsi souligner le caractère divin de leurs saintes. Mais peut-être le motif de la vierge suggère-t-il aussi que ce n’est pas avant tout une personne qui est née, mais une force sacrée, une idée, une conception symbolisée – les spéculations vont bon train à ce sujet, car les mythes se prêtent à de nombreuses interprétations. La symbolique du croissant de lune, typique des statues de la Vierge au Luxembourg, est elle aussi réutilisée ; selon l’historien de l’art Hans Belting, elle provient de la déesse égyptienne Isis.

Cette symbolique apparaît également dans l’Apocalypse de Jean, où une femme enceinte fuit un dragon qui la poursuit. Une couronne de douze étoiles entoure cette femme, qui est « revêtue du soleil » et se tient sur la lune, selon la description. Pour Kocku von Stuckrad, professeur de sciences religieuses, cette description établit des liens avec l’astrologie : tant par son caractère numérologique que symbolique, l’Apocalypse reprend des métaphores astrologiques liées au signe de la Vierge. Dans l’Antiquité, la Vierge était interprétée, en raison du solstice d’hiver, comme la reine du ciel et la « génitrice cosmique ». Elle annonçait, après la période hivernale, des nuits plus courtes et des journées plus lumineuses.

La signification des guérisons miraculeuses a également évolué au fil des siècles. À l’époque baroque, elles revêtaient une importance capitale dans le cadre de l’octave de Notre-Dame. Elles étaient indispensables pour attester – d’un point de vue pratique – du pouvoir authentique de l’image miraculeuse. Aujourd’hui, en revanche, les miracles ne sont pratiquement plus attestés – du moins publiquement. Le théologien et prêtre Georges Hellinghausen cite comme dernier miracle ayant fait l’objet d’un débat public une « guérison quelque peu singulière » : l’exorcisme du vicaire apostolique Jean Théodore Laurent, qui eut lieu pendant l’octave de 1842. En 1995, l’Église a lancé un appel pour que soient signalés d’éventuels miracles attribués à la Consolatrice des Affligés, mais elle n’a reçu que très peu de réponses.

La Vierge Marie – en fin de compte une métaphore sculptée dans le bois – symbolise bien des choses. C’est une image polyvalente, une surface de projection pour les croyants – plus ou moins fervents –, leurs rêves particuliers, leurs désirs, ancrés dans l’air du temps, ainsi que les défis d’une époque donnée. La Vierge est une image censée nous conduire au cœur même de la réalité tout en révélant les thèmes d’une époque donnée : la peste, les guerres napoléoniennes, la Seconde Guerre mondiale, le patriotisme. À cet égard, il ne faut pas beaucoup d’intuition pour supposer que, en ces temps de crises environnementales, sa signification pourrait revenir à celle d’une déesse de la fertilité. Si l’histoire des religions nous apprend quelque chose, c’est bien que les religions ne sont pas prisonnières d’une dépendance vis-à-vis de leur parcours historique. Néanmoins, d’un point de vue démographique, le catholicisme d’Europe occidentale reste sur une pente descendante pour les années à venir ; selon certaines sources ecclésiastiques, l’octave pourrait bientôt être réduite à huit jours.

La direction exacte que prendra la Consolatrix de la cathédrale de la capitale reste encore à déterminer. Theo Klein, le prédicateur de l’octave de cette année, a des idées bien précises sur la manière dont les chrétiens peuvent vivre leur foi. Il a placé l’octave sous la devise « La foi est belle ». Il expose ses réflexions à ce sujet dans son sermon du 9 mai, mis en ligne sur Soundcloud : « Au cours de cette octave, j’essaie de parcourir avec vous un chemin qui nous permettra de découvrir la beauté de cette pierre précieuse qu’est la foi. Partons à la découverte. » Klein prône une religiosité fondée sur la sensualité et l’émotion. Dans son sermon, il cite Karl Rahner, qui affirmait : « Le chrétien de demain sera un mystique ou ne le sera plus. » Nous devrions nous laisser toucher par la beauté de la nature, s’exclame Klein, qui se réfère souvent au père bénédictin et mystique Anselm Grün. Au cours de l’adoration eucharistique, le curé Tom Kerger a prononcé devant le conseil des échevins la phrase : « Il est grand, le mystère de la foi ». Une phrase que Klein a placée au cœur de son programme pendant cette octave.

Cette version du texte corrige une erreur parue dans l’édition papier : C’est en 1624, et non en 1642, que le père jésuite Jacques Brocquart avait demandé aux élèves du collège jésuite de fixer une image de la Sainte Vierge au pied d’une croix sur le Glacis. Il lui avait donné le nom de « Consolatrice des affligés ».