Ils s’appellent Leopard 2, M1 Abrams, Challenger 2 et Leclerc. Ce sont des chars de combat fabriqués respectivement en Allemagne, aux États-Unis, au Royaume-Uni et en France. L’Ukraine aimerait en obtenir 300 exemplaires afin de sortir de l’actuelle guerre de position contre la Russie et de reprendre l’initiative. Lors de la réunion de 50 pays soutenant l’Ukraine qui s’est tenue la semaine dernière sur la base aérienne américaine de Ramstein, aucun accord n’a encore été conclu à ce sujet. Au moment où ces lignes sont écrites, le monde apprend que l’Allemagne va désormais livrer des Leopard 2 à l’Ukraine et qu’elle ne s’oppose pas à ce que d’autres pays lui fournissent également des chars. Les États-Unis ont annoncé la livraison de M1 Abrams, et le président français Emmanuel Macron ne s’oppose pas par principe à la cession de chars Leclerc.
Les chars de combat sont les engins les plus blindés sur le champ de bataille ; ils sont équipés de chenilles et d’un canon de grande puissance monté dans une tourelle. Ils surpassent tous les autres véhicules de combat en termes de blindage et de puissance de feu. D’autres détails techniques sont actuellement relayés de manière plus ou moins correcte par tous les médias.
Les véhicules de combat d’infanterie sont généralement équipés eux aussi d’un train de roulement à chenilles et viennent en renfort des chars de combat au combat. Ils ne disposent que d’un armement léger à moyen, composé d’une mitrailleuse lourde, d’un canon automatique et de missiles antichars guidés, et peuvent accueillir, outre l’équipage (commandant, conducteur, tireur), six à huit soldats, qui peuvent combattre aussi bien à bord qu’à pied.
Ce n’est qu’en formation que les chars de combat et les véhicules de transport de troupes déploient pleinement leurs capacités. Les chars de combat combattent les chars ennemis à grande distance grâce à leur canon de haute puissance. Ils assurent ainsi la couverture des véhicules de transport de troupes, qui, à leur tour, protègent les chars de combat contre l’infanterie ennemie, capable d’attaquer les véhicules blindés avec des armes antichars portatives, notamment par les flancs et par l’arrière. Le recours isolé aux chars de combat se solde par des pertes totales, comme la Turquie a pu le constater lors de l’utilisation des Leopard 2 contre les combattants kurdes ou l’État islamique en Syrie. À cet égard, la tactique dilatoire du chancelier allemand Olaf Scholz était risquée : les deux systèmes d’armes auraient pu s’user l’un après l’autre sans produire de résultats significatifs sur le champ de bataille. À ce jour, l’Ukraine s’est vu promettre des véhicules de combat d’infanterie provenant d’Allemagne (40 Marder), des États-Unis (109 Bradley) et de Suède (50 CV90).
L’AMX10RC français, que le président Macron a promis à l’Ukraine, ne rentre pas dans la classification habituelle des chars, car il présente des caractéristiques hybrides. Il est équipé de six roues, mais doit être dirigé comme un véhicule à chenilles, en freinant les roues d’un seul côté. Un canon relativement lourd de calibre 105 millimètres est monté dans une tourelle rotative, mais le véhicule ne peut pas tirer en mouvement. Son blindage est globalement faible. Son poids de 15 tonnes permet son transport aérien, ce qui permet notamment à la Légion étrangère d’assurer des missions de maintien de l’ordre dans les pays postcoloniaux d’Afrique. La tourelle équipée de ce canon lourd semble bien plus imposante que ne le sera la valeur combative réelle de l’AMX10RC sur le champ de bataille ukrainien. Lorsque la France a annoncé sa livraison à l’Ukraine, il s’agissait avant tout d’un geste hautement symbolique destiné à mettre la chancelière allemande sous pression.
L’équivalent du Leopard 2 allemand n’est pas l’AMX10RC, mais le char de combat Leclerc, dont Macron n’exclut plus d’emblée la livraison. La Grande-Bretagne, quant à elle, a annoncé qu’elle céderait 14 exemplaires de son char de combat Challenger 2 à l’Ukraine. Aussi bienvenues et nécessaires que soient ces livraisons, elles constituent également un véritable cauchemar logistique. Les huit types de chars de combat et de véhicules de transport de troupes énumérés nécessitent chacun une formation spécifique, un approvisionnement en pièces de rechange et une maintenance adaptés. Cela rappelle l’équipement de la Wehrmacht allemande pendant la Seconde Guerre mondiale. Celle-ci disposait d’un nombre bien trop élevé de types de chars différents, dont certains provenaient même de butin de guerre ou étaient produits en série par des usines situées dans les pays occupés. Cela constituait un désavantage stratégique par rapport à l’Union soviétique et aux États-Unis, qui se limitaient à quelques types produits en grande quantité.
Ces liens illustrent de manière quasi paradigmatique une faiblesse de la politique d’armement occidentale de ces dernières décennies : chaque grand pays produit ses propres équipements lourds, de l’obusier au char de combat en passant par le véhicule de transport de troupes. Il en va de même pour les systèmes navals et aériens. Les raisons sont multiples. Elles vont des exigences militaires spécifiques à la préservation des emplois et du savoir-faire national, en passant par les restrictions à l’exportation imposées par la législation allemande, qui rendent la coopération avec des entreprises allemandes peu intéressante. Il en résulte des volumes de production faibles, avec des coûts unitaires extrêmement élevés, ainsi que les problèmes déjà évoqués en matière de logistique et de maintenance au sein de l’alliance. C’est une chose de fournir à court terme à l’Ukraine du matériel lourd provenant des stocks existants. C’en est une autre de relancer dès que possible l’industrie de l’armement occidentale, en particulier européenne, tout en évitant enfin les erreurs du passé. Cela signifie renoncer aux solutions nationales isolées.
Il faut donc viser la production en grande série. Il est vrai que le budget de défense occidental est nettement supérieur à celui de la Russie. Mais en raison de la fragmentation de la production, les pays occidentaux obtiennent moins de puissance de combat par dollar ou par euro que la Russie. L’heure de l’UE devrait maintenant sonner, car s’il y a bien une chose qu’elle sait faire, c’est la politique industrielle. On a soumis toutes sortes de domaines aux normes européennes, cela devrait également fonctionner dans le secteur de l’armement. Il faudrait désormais mettre en place une planification à long terme des besoins à grande échelle et définir des perspectives correspondantes pour l’industrie. Car même si la guerre en Ukraine prenait fin à l’instant même, des programmes d’armement gigantesques seraient à mettre en place. Personne ne fera confiance à la paix avec la Russie avant des générations. Il n’est même pas certain que cela revienne beaucoup plus cher que la production d’armement à petite échelle que l’Europe se permet actuellement.
Ce qui vaut, à grande échelle, pour le monde occidental s’applique également, à plus petite échelle, à la politique luxembourgeoise en matière d’armement et d’approvisionnement. Récemment, il a été décidé d’acquérir pour l’armée des véhicules légèrement blindés de type Eagle 5 destinés à des missions de reconnaissance. Le cahier des charges a été établi par l’armée en 2019. À l’époque, on partait encore du principe qu’il s’agirait uniquement d’effectuer des missions de reconnaissance légères : observer sans être vu et en évitant tout contact avec l’ennemi. Entre-temps, cependant, l’OTAN a relevé le niveau d’exigence imposé à l’armée, qui doit désormais mener des missions « robustes ». « Robuste » signifie, par exemple, repérer les points faibles du front adverse à l’aide de fausses attaques. Ce faisant, les véhicules de reconnaissance peuvent tout à fait se retrouver sous le feu ennemi et subir des pertes en conséquence.
Cette mission de reconnaissance robuste doit s’inscrire dans le cadre d’un bataillon binationale avec la Belgique. Lors des débats politiques sur le récent achat de véhicules, il a été mentionné en passant que du matériel plus lourd pourrait s’avérer nécessaire. En 2018, la Belgique a commandé des véhicules blindés français de reconnaissance et de combat ultramodernes de dernière génération, du type EBRC Jaguar. L’objectif déclaré du Luxembourg est d’assurer l’uniformité logistique et opérationnelle avec la Belgique au sein du bataillon binationale. Par conséquent, aucun autre véhicule n’entrerait en ligne de compte pour nos troupes. Cependant, même les EBRC Jaguar, plus lourds, restent des véhicules à roues relativement légers et bourrés de haute technologie. Il semble douteux qu’ils constituent le moyen de choix pour des combats tels que ceux qui se déroulent actuellement en Ukraine. Le commandant suprême de l’OTAN pour l’Europe, Christopher G. Cavoli, a déclaré le 9 janvier lors d’une conférence en Suède : « La puissance dure est une réalité. (…) La grande caractéristique irréductible de la guerre, c’est la puissance dure, et nous devons la maîtriser. C’est l’effet cinétique qui produit des résultats sur le champ de bataille. Le cyberespace, les opérations d’information, etc. – tout cela est très important, mais si l’adversaire se présente avec un char, vous avez intérêt à avoir un char vous aussi. »1
L’uniformité au sein d’un bataillon est une bonne intention. Mais elle restera peu efficace dans le contexte global si aucune harmonisation générale n’est mise en place au niveau de l’UE ou de l’OTAN. Dans l’état actuel des choses, le bataillon belgo-luxembourgeois ne pourrait coopérer de manière efficace qu’avec la France. De même, la « robustesse » réclamée pour l’armée luxembourgeoise pourrait être exigée bien plus rapidement et se révéler plus marquée que ne le laissent supposer les derniers débats à la Chambre. Par exemple, le ministre de la Défense François Bausch a dû préciser la semaine dernière au Parlement que l’avion de transport A400M est un véritable engin de guerre et non pas avant tout un moyen d’aide au développement et de secours en cas de catastrophe. Cela montre que l’on reste mentalement ancré dans une logique de paix qui est désormais obsolète.
Il faut repenser bien des choses, car ces dernières décennies, en matière d’armement et de politique militaire, on s’était orienté vers une réalité militaire tout à fait différente. Les forces armées de l’OTAN étaient axées sur des missions planifiables, menées par un petit nombre de troupes légères, afin d’assurer le maintien de la paix dans des pays lointains sous mandat international. Or, c’est désormais la mission fondamentale de l’OTAN qui est de nouveau d’actualité : la défense de l’Alliance en Europe dans le contexte d’une guerre terrestre conventionnelle à grande échelle. Dans ce contexte, les forces armées occidentales doivent se réorienter dans l’urgence.
Au Luxembourg, les taux d’intérêt, le barème de l’impôt sur le revenu et les modèles de temps de travail constituent sans aucun doute des thèmes politiques légitimes dans la campagne électorale à venir. Mais est-ce demander trop à la politique nationale que d’exhorter à envisager et à nommer la guerre comme une option certes indésirable, mais possible dans certaines circonstances ? La réalité change-t-elle pour autant qu’on la passe sous silence ?
Reiner Hesse est politologue et sociologue. Il a mené des recherches sur la politique militaire et la sociologie militaire.
1 Discours sur la dissuasion et la défense en Europe, prononcé le 9 janvier 2023 lors de la Folk och Försvars Rikskonferens