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Société 5 min de lecture

Leo ! Leo ! Leo !

La petite témoin de son époque

Article paru dans Édition janvier 2023
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Il a dit OUI ! Le chancelier allemand a dit OUI !

Ils ont enfin réussi à le convaincre ; ça fait une éternité qu’ils lui rabâchent les oreilles avec « Leo ! Leo ! ». Une députée à la coiffure de dame, vêtue d’un chemisier soigné, lui colle depuis longtemps à la nuque et le fouette de ses cris de guerre : « Panzer ! Panzer ! ». Une jeune députée de la CDU, impressionnante par ses connaissances en « tankologie », parlait du « Leo » avec tant de familiarité et de tendresse dans les talk-shows. Elle veut absolument le « Leo » ! Rien d’autre que le « Leo » ! « Leo II » ! Mais bien que tout le monde le tire, le tire d’ici et de là, le bouscule, que le Polonais ait pris son air funèbre et que Macron ait lancé des regards perçants, le Bouddha allemand n’a pas craché de chars. Bon, d’accord, quelques-uns, mais seulement ceux des œufs-surprises. Pas les vrais, les importants. Ils portent un nom d’animal inoffensif, minable, voire carrément ridicule.

Non sans rappeler une fois de plus avec diplomatie qu’il n’est qu’un petit Luxembourgeois, le ministre luxembourgeois des Affaires étrangères ne dit pas grand-chose dans cette interview accordée à la ZDF, mais il le fait avec son amabilité habituelle. Il parle avec tant d’élégance de ces questions militaires – un petit sourire, des chars – que le présentateur le qualifie de diplomate.

Le Sphinx de la chancellerie réfléchit, tout simplement. Il y réfléchit longuement. C’est ce qu’ont expliqué ses camarades de parti. Et ce genre de réflexion prend du temps. Les bonnes choses prennent du temps. On ne les trouve pas « à emporter » dans un groupe de réflexion. Même Anton Hofreiter, qui sommeillait en lui à la manière de l’époque Biedermeier, a fini par s’impatienter.

Le moment est enfin venu. Et à peine est-il là qu’on se dit que ce n’est pas encore suffisant. Ces quelques chars affamés. Il faudra peut-être du temps avant qu’ils ne soient au meilleur de leur forme, avant qu’ils ne filent à toute allure à travers la végétation, une fois bien préparés pour l’époque. Les « tankologues » sont désormais partout. À la place des virologues. Les virologues en ont fini pour l’instant, jusqu’à nouvel ordre ; Lauterbach est militant sur le front du cannabis. Un peu de vin rouge, ça passe aussi.

Le seul professeur d’histoire militaire d’Allemagne enchaîne les heures supplémentaires ; il doit sans cesse expliquer ce qu’est l’armée. Et la guerre. Ceux qui s’y connaissent en matière de guerre expliquent aux auditeurs captivés. Les spectateurs* ne comprennent plus rien à tout ça, à la guerre, ce sont des profanes qui n’ont jamais vu de sang. Ils ont vécu dans des bulles et se sont tout au plus battus sur les fronts de l’opinion. Mais d’un truc aussi archaïque et analogique, avec du vrai sang – beurk ! –, ils n’y comprennent rien. Même le colonel de l’armée de terre de la Bundeswehr, qui apparaît en uniforme dans les médias, exige – gloups ! – l’entrée dans l’économie de guerre. Non sans rassurer en précisant que l’on continuera malgré tout à fabriquer des réfrigérateurs. Puis il prépare le public à une guerre de longue durée.

Il était encore supportable, à ce moment-là. Il était là-bas, en marge, dans ce « Schmuddelosten ». Là où des journalistes de CNN casquées se jettent sur des femmes sans défense sortant en rampant de masures délabrées pour les prendre dans leurs bras. Ces vieilles dames font peut-être partie de la génération « Best Agers »*, et elles vivaient déjà dans ces masures avant la guerre. Mais personne n’allait les prendre dans ses bras pour se faire filmer.

Les choses s’accélèrent. Les experts de l’apocalypse ont donné un coup de fouet à l’horloge de l’apocalypse, la faisant avancer jusqu’à presque la fin : nous sommes à deux doigts du jour du jugement dernier ! Et pourtant, nous venions tout juste de trinquer ensemble. Nous nous sommes comblés d’or des vœux. Dans ce trou temporel rembourré de neige, que nous avions nous-mêmes visualisé, entre les deux années. Nous, enfants de l’humanité désespérément pleins d’espoir.

Et maintenant, tant de gens meurent, à chaque instant, là-bas, à l’Est. Pour, dit-on, défendre notre humanité aux valeurs occidentales. Et Assange, qui a lui aussi défendu nos valeurs, croupit en prison, encore et encore et encore, tandis que sa vie s’écoule, encore et encore et encore. « Julian Home for Christmas », c’est de l’histoire ancienne. Les petits messages d’encouragement continuent d’affluer, « United for Assange », que les derniers fidèles likent machinalement. Et euh… au Yémen, c’est quoi le Yémen ? Où est le Yémen ? C’est la guerre.

Mais on en a assez de la guerre. Et du climat. Le niveau de la Moselle monte. Et peut-être sommes-nous nous-mêmes, « ouah ! », menacés d’extinction ? Quoi qu’il en soit, il a dit « oui » ! Oui ! Oui ! Oui ! Et il a même réussi à rallier les États-Unis à la cause, ce qui est considéré comme un coup de maître. Reste à savoir si ce bateau est un navire de guerre, ce n’est pas encore tout à fait clair.