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Institutions et démocratie 13 min de lecture

En fait, je m’étais imaginé ma vie tout à fait autrement

En 2019, tout semblait indiquer que Taina Bofferding pourrait devenir la prochaine tête de liste nationale du LSAP. Mais la pandémie est venue tout bouleverser

Article paru dans Édition mars 2023
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En fait, je m’étais imaginé ma vie tout à fait autrement
Taina Bofferding, mardi, dans son bureau au ministère de l'Intérieur © Photo : Sven Becker

La « tierce partie qui rit » À l’automne 2019, lorsqu’on a appris qu’Etienne Schneider allait se retirer de la vie politique, le ministre de l’Économie Franz Fayot et le ministre du Travail Dan Kersch se sont livrés à un duel acharné pour lui succéder en tant qu’« homme fort » du LSAP. À l’époque, la ministre de l’Intérieur Taina Bofferding, dont la popularité ne cessait de croître, était considérée comme une éventuelle « tierce partie qui rit » (d’Land, 11 octobre 2019). Mais la pandémie a éclaté et, soudain, Paulette Lenert est devenue l’étoile la plus brillante du firmament. Kersch, de gauche, est certes devenu vice-Premier ministre, mais il s’est retiré du gouvernement il y a deux ans et agit depuis lors en solitaire au sein du parti ; Fayot, socio-libéral, tire les ficelles en coulisses avec la Fondation Robert Krieps. Fort de ses bons résultats dans les sondages, le LSAP estime avoir surmonté sa crise. Bien qu’il ait perdu trois sièges en 2018, il entend devenir le premier parti aux élections d’octobre.

Lorsque Taina Bofferding a prêté serment en décembre 2018, à seulement 36 ans, en tant que nouvelle ministre de l’Intérieur et de l’Égalité entre les femmes et les hommes au sein du gouvernement bleu-rouge-vert, cela a marqué le point culminant provisoire de sa carrière politique. Elle a repris le premier portefeuille de Dan Kersch, et le second de Lydia Mutsch, qu’elle compte parmi ses mentors aux côtés de Vera Spautz (« J’ai pris le meilleur de chacune d’elles »). Près de quatre ans et demi plus tard, son bilan politique est mitigé, et cela n’est pas uniquement lié à la pandémie de Covid. Au ministère de l’Intérieur, elle a mené à bien la réforme des services de secours que son prédécesseur avait engagée. Elle a décidé de procéder par étapes à la refonte de la législation communale (loi communale), que le gouvernement avait annoncée en 2018 dans son programme de coalition
. Avant les vacances d’été, elle a déposé le premier projet de loi introduisant des principes déontologiques pour les conseillers communaux, leur accordant un peu plus de « congé politique », élargissant les incompatibilités avec le mandat et supprimant l’immunité pénale des communes. L’association intercommunale Syvicol déplore que ces modifications n’aillent pas assez loin ; l’avis du Conseil d’État n’a pas encore été rendu.

En octobre, Taina Bofferding a déposé un projet de loi visant à réformer l’impôt foncier et à instaurer des taxes sur les terrains non bâtis et les logements vacants. Bien que ce sujet fasse l’objet de débats depuis des décennies, ses prédécesseurs n’avaient pas osé s’attaquer à l’impôt foncier. Toutefois, la Chambre de commerce et la Chambre des salariés critiquent le fait que la taxe de mobilisation sur les terrains ne produirait ses effets que dans dix à vingt ans, même si la loi était adoptée avant la fin de la législature actuelle. Aucun autre avis n’a encore été rendu, pas même celui du Conseil d’État, de sorte qu’il est extrêmement improbable que le Parlement puisse se prononcer sur ce projet avant les élections. La ministre de l’Intérieur considère comme son plus grand succès l’intégration de l’article 29bis dans la loi relative au Pacte Logement 2.0, élaborée par le ministre du Logement Henri Kox (Verts), qui oblige les promoteurs privés à céder 10 à 20 % des logements aux pouvoirs publics dans le cadre de projets de construction neuve, afin d’élargir le parc de logements locatifs abordables : « Cet article vient du ministère », déclare fièrement Taina Bofferding. Avec Henri Kox, elle a également apporté des modifications au projet de loi sur le contrat foncier et le remembrement ministériel, déposé par Dan Kersch. Après que le Conseil d’État a formulé 29 objections formelles dans son avis, le projet a été remanié par la commission compétente de la Chambre et doit désormais être réexaminé par le Conseil d’État. On ne sait pas encore quand il sera soumis au vote.

En matière d’égalité (binaire), le bilan de Bofferd est plutôt maigre. À travers des campagnes et des brochures, elle a surtout misé sur la sensibilisation ; ce n’est qu’il y a deux mois qu’elle a déposé le premier – et jusqu’à présent unique – projet de loi dans ce domaine. D’une part, elle souhaite ainsi créer une base légale pour le nouvel Observatoire de l’égalité entre les genres, qui collecte des données et échange avec d’autres institutions. D’autre part, elle souhaite transformer le Comité du travail féminin (CTF), composé selon le principe tripartite, en un Conseil supérieur à l’égalité entre les genres et élargir son champ de compétences. Étant donné qu’à l’avenir, la ministre devra décider seule de la composition de cet organe, les syndicats craignent que les nominations ne soient arbitraires. Le gouvernement n’a pas abordé des questions telles que la revalorisation financière des secteurs d’activité précaires, dans lesquels les femmes sont majoritairement employées, ou la réduction du temps de travail afin de soulager les femmes des tâches ménagères et de l’éducation des enfants. Le LSAP ne les aborde que maintenant, en pleine campagne électorale.

Au cours des quatre ou cinq dernières années, Taina Bofferding s’est montrée plutôt discrète ; selon les observateurs, elle est restée en retrait sur le plan politique. Sa popularité n’en a pas moins augmenté. Elle obtient de bons résultats dans les sondages d’opinion. Bien que son taux de popularité se soit amélioré de manière constante depuis 2019, mais de façon globalement insignifiante, elle occupe désormais la septième place du Politmonitor et figure parmi les trois personnalités politiques les plus appréciées du LSAP. C’est pourquoi elle sera très probablement désignée en juillet comme co-tête de liste aux côtés de Jean Asselborn dans la circonscription Sud.

« Ça me fait penser, Taina », dit la maman, « à ce que je pourrais offrir à Taina, qui a 8 ans, pour son anniversaire ? » En fait, je m’étais imaginé ma vie tout à fait autrement : un emploi dès 20 ans, un mari de jeunesse, trois enfants, une immense maison avec jardin et un chien… bon, la seule chose qui s’est réalisée, c’est que j’ai le teckel 😉 », a écrit Taina Bofferding le 22 novembre 2022 – le jour de son 40e anniversaire – sur son compte Facebook officiel de femme politique, en joignant un collage de neuf photos de son enfance, de sa jeunesse et de son passé récent. Sur toutes les photos, on la voit seule, sauf sur les trois plus récentes, qui la montrent avec son compagnon, le podologue Raphaël Reiland, ou son teckel Newton, avec lesquels elle vit dans une maison individuelle à Esch-sur-Alzette.

Elle ne souhaite toutefois pas révéler ce qui se cache derrière ces photos. Elle ne veut surtout pas parler de ses parents. Elle se contente de préciser qu’elle a grandi dans une famille recomposée, dans des conditions « très modestes », en partie chez ses grands-parents. Son grand-père « travaillait à l’usine », sa grand-mère était femme au foyer. Elle a passé la majeure partie de son enfance à Zolwer et a brièvement vécu à Niederpallen, où elle a rencontré l’actuelle députée des Verts Stéphanie Empain, comme elle l’a récemment révélé sur Facebook. C’est compliqué d’expliquer tout ça. Parmi ses frères et sœurs et ses demi-frères et sœurs, elle est l’aînée. Celle qui devait prendre des responsabilités, toujours faire preuve de sagesse et céder. « Ça m’énervait terriblement. Voilà ! » Elle rit.

« La politique n’a jamais été un sujet chez nous », explique Taina Bofferding, mais enfant, elle a rapidement appris à être autonome et à croire en ses forces – à compter sur elle-même. Elle a toujours été très curieuse et s’intéressait à ce qui se passait dans son entourage. Devenir ministre n’était pas son rêve d’enfant, mais ses amis d’enfance, qu’elle a récemment retrouvés, ne sont pas surpris qu’elle se soit lancée dans la politique et qu’elle soit allée aussi loin. « Déjà dans mon enfance, j’étais la meneuse dans les groupes et je savais motiver les autres. » Sa curiosité et son sens de la justice l’ont amenée, après sa formation d’éducatrice au LTPES de Fentingen, à poursuivre des études de sociologie. « Je voulais comprendre comment fonctionne la société et découvrir le monde. » Mais elle n’est allée que jusqu’à Trèves, ce qui s’explique aussi par le fait qu’elle travaillait à Esch-sur-Alzette pour financer ses études : comme professeure particulière, serveuse au Café Diva et journaliste indépendante au Tageblatt. Une certaine nostalgie transparaît dans ses propos.

Tout cela a en quelque sorte constitué le fil conducteur de son engagement social, ce qui l’a finalement amenée à rejoindre le LSAP. Elle a siégé au comité directeur de l’organisation étudiante Acel et a occupé le poste de secrétaire générale de la Conférence nationale de la jeunesse. En 2004, Yves Cruchten l’a convaincue de rejoindre les Jeunes socialistes ; deux ans plus tard, elle en est devenue vice-présidente, puis présidente en 2008. En 2009, à seulement 26 ans, elle s’est présentée pour la première fois aux élections législatives et s’est classée 13e. En 2010, elle a cofondé l’Alliance des humanistes, athées et agnostiques, en 2011, elle a été élue au conseil communal d’Esch ; la même année, André Roeltgen, alors secrétaire général de l’OGBL, l’a engagée pour qu’elle remette sur pied l’organisation de jeunesse OGJ.

Lorsque Lydia Mutsch a rejoint le gouvernement en 2013 et que Vera Spautz l’a remplacée au poste de bourgmestre d’Esch-sur-Alzette, Taina Bofferding, en tant que candidate suivante sur la liste, aurait dû devenir assesseure. Mais Dan Codello, qui avait certes obtenu moins de voix, mais siégeait depuis plus longtemps au conseil communal, a revendiqué ce poste pour lui-même. Finalement, la section du LSAP d’Esch s’est prononcée contre Taina Bofferding lors d’un vote à bulletin secret. La grande déception à l’époque n’était pas d’avoir été battue de justesse par Codello, mais que des membres qui lui avaient pourtant assuré leur soutien aient finalement voté contre elle, raconte la ministre dans un entretien accordé au journal « Der Land ». Après cela, elle ne savait plus à qui elle pouvait encore faire confiance.

Elle a toutefois succédé à Lydia Mutsch à la Chambre des députés en 2013. Suite à sa défaite personnelle à Esch, elle a décidé de redoubler d’efforts. « Je leur ai montré qu’ils avaient misé sur le mauvais cheval », déclare Taina Bofferding. Lors des élections communales de 2017, elle est arrivée deuxième derrière Vera Spautz, mais le LSAP a perdu les élections et s’est retrouvé pour la première fois dans l’opposition. Ce « travail acharné » n’a porté ses fruits qu’en 2018, lorsque le LSAP a certes perdu trois sièges au niveau national, mais qu’Etienne Schneider l’a fait entrer au gouvernement. Sur la liste du Sud, elle n’avait à nouveau pas été élue directement, mais elle était la première femme.

Dès son entrée en fonction en tant que première femme ministre de l’Intérieur du Luxembourg, le syndicat des fonctionnaires communaux FGFC l’avait attaquée de manière sexiste dans un communiqué (« du sang neuf », « ce visage frais, et qui plus est féminin »). Ce n’est pas son parti, mais le Vert François Bausch qui l’avait défendue à l’époque. Pourtant, Taina Bofferding a su s’imposer « malgré son caractère prudent et réservé », comme le formule sa jeune collègue de parti Liz Braz, candidate aux élections communales à Esch-sur-Alzette. Et ce, malgré les résistances auxquelles elle a dû faire face lors de la mise en œuvre de la réforme des services de secours. Ses détracteurs au sein de ces rangs se sont aujourd’hui pour la plupart tus, ce qui tient sans doute aussi au fait qu’elle s’en est plutôt bien sortie en tant que gestionnaire de crise lors des inondations de juillet 2021. Le fait qu’elle ait nommé comme premier conseiller d’État l’ancien conseiller communal du LSAP Alain Becker, ancien directeur du centre d’intervention de Dudelange, a certainement joué en sa faveur.

Façade Dimanche, Taina Bofferding s’est rendue à la journée d’information organisée au centre national de secours et en a profité pour monter sur une échelle pivotante de 30 mètres de haut. Elle a partagé des photos de cette expérience sur les réseaux sociaux. Depuis des années, elle publie régulièrement des photos d’elle-même sur ses comptes Facebook et Instagram : ce qu’elle fait, qui elle rencontre, ce qu’elle ressent, ce à quoi elle pense sur le moment. Presque toutes sont accompagnées de brefs commentaires qui expriment le plus souvent des messages et des sentiments positifs. C’est pourquoi certains politiciens de l’opposition et membres de son propre parti la considèrent en coulisses comme superficielle, comme une simple façade, et lui reprochent de ne pas avoir de vision politique ni de contenu. Ce qui tient sans doute aussi au fait qu’elle se montre réticente à faire des déclarations politiques lors d’interviews. D’un autre côté, cela tient peut-être à son style politique : avant de prendre des décisions, elle sollicite l’avis des autres. « Elle n’hésite pas à écouter et à accepter des conseils », déclare son prédécesseur, Dan Kersch. Elle partage tout cela avec la vice-Première ministre Paulette Lenert. Et en partie aussi avec le ministre du Travail Georges Engel – même si tous deux ne sont pas très populaires sur Facebook et ne sont pas forcément considérés comme des fashionistas.

Au sein du LSAP, Taina Bofferding pourrait jouer un rôle important à l’avenir, estime Max Leners, secrétaire général de la Fondation Robert Krieps et membre de la direction du LSAP. Il lui reconnaît une vocation de dirigeante à long terme. Elle soutient activement les femmes, est féministe sans pour autant être « extrémiste », affirme son compagnon de route de longue date, Yves Cruchten, président du groupe parlementaire du LSAP. Aux côtés de Maxime Miltgen, co-tête de liste du LSAP et présidente des Femmes socialistes, Nathalie Schmit occupe également le poste de chargée de communication au ministère de l’Intérieur. Toutes deux sont membres de la direction du parti. Sascha Dahm, responsable de la communication au ministère de l’Égalité, se présente également pour le LSAP dans la ville de Luxembourg. Taina Bofferding est toujours là pour elle lorsqu’elle se sent en manque de confiance, explique Miltgen ; Liz Braz voit en elle un modèle à bien des égards. Taina Bofferding souligne que le LSAP a besoin de structures pour fidéliser les jeunes femmes au parti à long terme, même si elles ne sont pas élues dès leur première candidature. Elle ne précise toutefois pas à quoi ces structures devraient ressembler.

Si Paulette Lenert devient Première ministre en tant que tête de liste nationale, Taina Bofferding souhaite la soutenir au sein du gouvernement. Les socialistes espèrent que, si, pour une fois, le LSAP n’est pas contraint de se plier au CSV ou au DP en tant que partenaire junior, il pourra montrer de quoi il est capable. Et si son projet d’entrer au gouvernement pour la cinquième fois consécutive ne se concrétisait pas ? Taina Bofferding pourrait alors peut-être enfin découvrir le monde.