Le film « objectif » n’existe pas. On observe toutefois régulièrement des tentatives visant à se rapprocher autant que possible de ce concept illusoire. Avec son premier film, Reality, précédé de la pièce de théâtre Is This a Room, la cinéaste américaine Tina Satter présente un essai cinématographique impressionnant, qui s’attache tout particulièrement à capturer une impression de la réalité de la manière la plus directe et la moins filtrée possible.
Or, au niveau dénotatif, le titre du film ne fait pas référence à cet effet de réalité, comme on pourrait le supposer, mais au nom de son personnage principal : Reality Winner s’est fait connaître du grand public américain en tant que lanceuse d’alerte ayant transmis à un site d’information des documents confidentiels sur l’ingérence russe dans la campagne électorale américaine de 2016. Au début, le film démarre de manière très peu dramatique : alors que Winner rentre chez elle après avoir fait ses courses, elle est confrontée à des agents du FBI munis d’un mandat de perquisition pour son domicile. Tout ce qui a été dit a été enregistré à l’aide d’un appareil d’enregistrement, dont la transcription mot pour mot constitue la base des dialogues du film. C’est là que réside sa qualité particulière : le dialogue est la source cinématographique la plus percutante de la réalité. Grâce au texte original des conversations, le film tire non seulement son effet de réalité extrêmement saisissant, mais donne également un aperçu des stratégies d’enquête et d’interrogatoire du FBI.
Les scènes d’interrogatoire ont été maintes fois mises en scène dans les films policiers, qu’il s’agisse de thrillers, de polars ou de drames judiciaires. On les vit cependant rarement de manière aussi poignante que dans *Reality* ; intenses, car l’authenticité des propos tient pour ainsi dire « hors du cinéma » ; la structure dialogique propre au scénario n’intervient pas ici. L’absence de cet élément standard confère au film son caractère exceptionnel, sans pour autant nuire au suspense. Ce qui, du côté des enquêteurs du FBI, commence comme une conversation décontractée sur des faits de la vie quotidienne sert peut-être déjà à recueillir des preuves, avant que l’interrogatoire proprement dit ne s’engage soudainement.
Dans la mise en scène visuelle, Tina Satter accorde une grande attention à cette intensification dramatique : le repli sur soi des « Reality Winners » est sans cesse repris dans la composition des plans. La caméra s’attarde sans relâche sur son visage ; le film se transforme peu à peu en pièce de théâtre intimiste, ce qui explique la prédominance des gros plans et des plans moyens. Cet effet claustrophobe est extrêmement efficace, car il met peu à peu à nu la personnalité de Reality Winner : c’est une existence profondément triste qui est ici dépeinte, les circonstances exactes de son acte restant inexplicables. Le film de Satter ne s’intéresse de toute façon guère à une prise de position morale : il ne suit pas le récit de la lanceuse d’alerte héroïque, cette combattante pour les valeurs démocratiques du pays face à des agents du FBI sans pitié et sans scrupules, et ne la condamne pas non plus comme traîtresse à la patrie.
La mise en scène équilibrée et sobre témoigne plutôt d’une tentative de dresser le portrait de cette femme. Ce faisant, Satter sème très tôt dans son film des indices qui laissent entrevoir où l’histoire va mener : On fait sans cesse allusion au caractère rebelle des animaux de compagnie de Reality ; les aboiements bruyants et les laisses, présentés comme des détails anodins conformément à la transcription originale de la conversation, ouvrent pourtant la perspective sur le sens plus large du film : Ce sont des signes de résistance, de révolte aussi désespérée qu’impuissante face à la suprématie d’un système plus vaste et impénétrable. Il en reste l’impression d’un cycle apparemment inéluctable de rébellion et de châtiment, dans lequel la discrète Reality ne peut finalement que s’inscrire, en toute logique.