L’automne dernier, deux premiers romans ont été publiés chez Op der Lay : *Blaustufen* de Faby Schintgen et *Fassade und Substanz* du journaliste du woxx Joël Adami. S’il est louable, dans un milieu où les maisons d’édition mentionnées ci-dessus publient plus ou moins régulièrement des œuvres de fiction pertinentes, de miser d’emblée sur deux nouvelles voix, ces deux romans manquent malheureusement cruellement de… substance.
Un jeune perd un jour, en tombant dans le trou au sol où se trouvait autrefois l’Aldringer, sa « foi en la réalité luxembourgeoise » et prend de plus en plus conscience que, dans le Grand-Duché, tout n’est qu’une façade et qu’il vit dans un pays où tout le monde fait semblant.
Le fait que notre réalité ne soit pas notre réalité, mais justement une (mauvaise) représentation théâtrale, est une crainte qui s’étend de Platon à Shakespeare, en passant par tous les romans de science-fiction inspirés de l’œuvre de Philip K. Dick.
Pour Adami, son personnage est toutefois davantage justifié au Grand-Duché, car la grande prospérité a donné naissance à une société où tout semble plus artificiel, plus factice et plus fade qu’ailleurs – c’est du moins ce qu’il lui semble, comme si, à la Chambre, la politique n’était qu’une mise en scène, tandis que chez le boulanger, des scènes racistes dignes de l’ADR se déroulent en boucle, issues de son rêve d’un « Luxembourg plus luxembourgeois ».
C’est justement pour cette raison que sa petite amie Lis, avec qui il a récemment eu une petite aventure, de lui faire découvrir le vrai Luxembourg et de l’emmener dans des endroits où l’on ne se fait pas constamment bousculer ; ils risquent de tomber à la renverse si l’on se cogne le pied contre un mur.
Lors d’une escapade au Flying Dutchman – le Berghain luxembourgeois –, un personnage tente tant bien que mal se faire passer pour quelqu’un d’autre –, afin de se rendre à Bockfiels, à l’Aire de Berchem avec ses verres de bière et ses pipes à tabac, et enfin à Kierchbierg. C’est dans la deuxième partie du roman, intitulée, comme on pouvait s’y attendre, « Substance », le personnage principal est en proie à une panique ontologique en franchissant une porte menant au « vrai Luxembourg, celui qui, sans fard, non embelli, ce Luxembourg qui n’est pas mis en avant par des campagnes de promotion nationale », le « Grand-Duché des stations-service, le Département [sic !] du Tabac et de l’Essence ».
Une mère au foyer aux prises avec trois enfants et un mari qui ne pourrait pas être plus indifférent. Une liaison avec un passionné de concerts qui ne souhaite toutefois pas s’engager sérieusement, ainsi qu’un retour à la vie professionnelle, ne suffisent pas à compenser son insatisfaction au sein de son couple, et lorsqu’elle découvre que son mari traîne à nouveau sur des sites de rencontre et y a visiblement trouvé un nouvel amour, alors qu’elle aspirait à une relation plus ouverte– et à faire la navette entre les deux, Mel finit par ne pas seulement « craquer », mais elle se rend aussi compte à quel point le chemin vers l’épanouissement personnel est semé d’embûches pour une femme dans un Luxembourg réactionnaire.
Le fait que de nombreuses maisons d’édition luxembourgeoises ne procèdent pratiquement pas à la relecture est une triste réalité qui explique que de nombreux ouvrages se retrouvent dans les rayons des librairies alors qu’ils sont pour ainsi dire incomplets. Cela fait de la lecture de *Fassad*, *Substanz* et *Blaustufen* une expérience en partie agaçante, alors qu’on se surprend à corriger sans cesse des fautes, des redondances et des incohérences.
Alors que chez Faby Schintgen, on « rit » pour ainsi dire à chaque page, chez Joël Adami, on « sourit » certes à chaque deuxième page, mais le jeune auteur a sans doute glissé dans son roman *D’Lach am Aldringer* non seulement l’orthographe luxembourgeoise, mais aussi, ici et là, un verbe mal placé. Mais ce qui est encore plus gênant, c’est lorsque, dans le premier chapitre, deux personnages se donnent rendez-vous devant un café hipster, mais se retrouvent ensuite, comme s’ils s’étaient mis d’accord, devant la poste. Le fait qu’une œuvre de près de 190 pages comporte de telles incohérences, pour lesquelles, dans le milieu audiovisuel, un « continuiste » interviendrait, renforce l’impression que l’auteur n’a pas rédigé et relu son roman avec le soin nécessaire, mais qu’il l’a un peu bâclé.
Ce n’est pas seulement que ces deux ouvrages ne fonctionnent tout simplement pas, mais aussi qu’aucun responsable de la maison d’édition n’a jugé bon de les relire correctement. « La langue, c’est quelque chose de bizarre », écrit quelque part le narrateur d’Adami, et, à la recherche du mot juste, il invente en effet trois néologismes, destinés à enrichir la langue luxembourgeoise (et qui sont en réalité des mots étrangers légèrement modifiés), mais cette langue « bizarre » reste souvent étonnamment banale et peu raffinée.
Mais surtout, certaines scènes ne fonctionnent tout simplement pas : Avec ses collègues, le narrateur parodie une séance de la Chambre des députés au cours d’une séquence qu’il qualifie lui-même de l’un des moments les plus drôles de sa vie, comme s’il sentait que le lecteur n’aurait jamais eu l’idée lui-même de cette parodie vraiment percutante, qui, comparée au « Duerf-Cabaret », fait soudain penser à une pièce de théâtre d’avant-garde, ne serait qu’un simple « sourire » – même si l’on sent que l’auteur a pris beaucoup de plaisir à rédiger ce chapitre, ce passage procure à peu près autant de plaisir que de regarder pendant des heures la télévision de chambre.
Et cette scène chez le boulanger, où un raciste de pacotille s’en prend à une boulangère parce qu’il doit commander son croissant en français, ça ne marche pas, car ça ne passe tout simplement pas de faire valoir, avec une sorte de conscience de soi postmoderne, que cette scène est un cliché, dans le but de transcender le caractère cliché de cette scène. Des passages plus intéressants, comme les chapitres sur l’Aire de Berchem, au Fly et autour des embouteillages, sont gâchés par des répétitions incessantes de métaphores (« coulisses », « pièce de théâtre »), d’imprécisions linguistiques et de dialogues peu naturels – ce qui est dommage, car le premier roman d’Adami a le potentiel d’être un roman générationnel, malgré sa structure fortement imprégnée de dialecte, il reste tout à fait intelligent et l’auteur nous réserve toute une série de perles, comme lorsque son narrateur s’exprime ainsi : « Je n’ai pas de crise d’identité. J’ai une crise avec l’identité du pays. »
En lisant *Blaustufen*, on a l’impression que la trame même du roman n’est qu’un enchaînement de clichés, qui cimentent les différents chapitres, un peu comme si le roman voulait confirmer la peur de son personnage, Adami, selon laquelle tout le Luxembourg ne serait qu’un simple décor. Ici, tout semble forcé, de la petite chape à ce vin de Glieser si particulier – dans *Blaustufen*, on boit si souvent et si régulièrement un petit verre, comme on le voyait dans le dernier roman de Fred Vargas – jusqu’à la manière dont l’art contribue à la libération cathartique de la frustration.
Lorsque le personnage principal se rend à un concert, on ne dit même pas comment il joue, tout donne l’impression que l’auteure souhaite garder ces chapitres et ces situations aussi vagues que possible, peut-être pour donner plus d’universalité à l’histoire, mais peut-être aussi parce qu’elle n’a pas trouvé beaucoup plus d’inspiration.
Les enfants sont épuisants, les hommes insensibles, les fêtes se résument à boire du vin chaud et le shopping donne lieu à bien des disputes : ici, aucune banalité n’est épargnée, les nuances de bleu reflètent la réalité sans chercher à en faire une expérience littéraire – au contraire, chaque échappatoire « provocante » au quotidien est tout aussi banale que la vie
quotidien du personnage lui-même. Ainsi, la banalité de la vie ici ne fait que renforcer la banalité de la littérature, et toute réflexion sur la manière dont on pourrait échapper à cette routine est nourrie et imprégnée de clichés pseudo-littéraires. Le tout dans un style qui, loin de permettre, grâce à ses nombreuses répétitions ou à ses descriptions détaillées, qui permettent de deviner à l’avance chaque rebondissement de l’intrigue, mais qui révèle avant tout une sorte de jargon publicitaire, comme si nous étions ici dans l’univers plastique d’une pub pour une marque de produits de beauté. Le crémant est « pétillant », la nourriture est « délicieuse » ou « divine », les enfants sont des « petits lapins sautillants », la coiffeuse est une « fée des cheveux » et quand l’auteure veut se montrer lyrique, elle se réjouit à l’idée d’être un jour initiée aux « arts interdits du sèche-cheveux ». La littérature n’est pas là pour se plier à notre usage linguistique banal et à ces raccourcis linguistiques qui réduisent une réalité complexe à des automatismes pragmatiques, mais au contraire pour transcender le quotidien de manière poétique – c’est le sentiment que l’on éprouve dès les premières secondes de la lecture de *Blaustufen*.