Ça a encore recommencé sur le Facebook des mamies, avec les emojis qui pleurent, les reniflements, les bougies, les « RIP ». Avec ces « RIP » à n’en plus finir et les « j’aime » sur les « RIP ». Parce que l’un d’entre eux, soi-disant le plus beau et le plus cool de tous les temps, a suivi le chemin de toute chair. Il est déjà parti. Un véritable chef-d’œuvre humain, parfaitement sculpté, fait de chair, de marbre et de sang. D’une perfection qui avait quelque chose d’impitoyable, cette froideur de la beauté qui rend sans défense. C’est son droit, la beauté a toujours raison. Une perfection face à laquelle je me sentais désemparé.
Des rockeuses aguerries, des artistes au caractère bien trempé, se mettent soudain à verser des larmes de crocodile devant un beau gosse au visage lisse comme du marbre ; on pourrait croire que leur petit chien de compagnie a rendu l’âme, ou du moins quelqu’un de leur entourage. Ou que Keith Richards était mort. Ou Marlon Brando. Bon, on est déjà passés par là. Quelqu’un aux abîmes insondables. Marlon Brando, quand, dans *Le Dernier Tango à Paris*, il colle son chewing-gum à la balustrade du balcon avant que son regard ne se perde dans le néant. Ça, c’était la vie, ça, c’était du cinéma !
Qui se prélasse au bord de la piscine comme dans une publicité sans fin ? Je ne pouvais rien projeter sur cette surface, lisse comme l’eau miroitante de la piscine ; je me heurtais à sa perfection, à son vide brutal. Elle était illuminée, éblouie par l’unique, la seule et divine Romy Schneider. Elle était une déesse, lui un beau gosse ! Comment avait-il osé la rejeter ?
C’est ce que je pensais à l’époque. Je n’y trouvais pas d’accès, je n’avais pas la clé, la froideur de ses personnages me laissait indifférent. Je n’en ai d’ailleurs vu que quelques-uns : des films français avec des voitures, des malfrats… Les voitures, ce n’était pas mon truc ; j’étais plutôt adepte du silence suédois, de la lourdeur et de la volupté des Italiens.
Qui était donc cet acteur qui, à ma grande surprise, avait tant marqué ma génération, voire mon groupe de pairs ? Ce soi-disant « ange de glace », qui avait suivi une formation de boucher, combattu en Indochine et y avait été emprisonné ? Une enfance difficile, bien sûr, de belles femmes, des armes, une accusation de meurtre. La matière dont sont faits les rêves. La matière dont sont faits les hommes de rêve ; aujourd’hui, on les appelle les « bad boys », et ils sont toujours très recherchés.
Il n’avait pas fait plaisir à ses fans en mourant prématurément, en tant que produit commercialisable de la jeunesse éternelle, en tant qu’icône d’une désinvolture irréprochable ; il n’y eut pas de chute brutale. Seulement une déchéance brutale et banale. La vieillesse avait fait de lui un être humain, un homme comme les autres, un vieil homme aux cheveux gris avec des poches sous les yeux ; il ne faisait pas partie de ceux qui semblent particulièrement intéressants avec l’âge, et il n’avait pas non plus d’idées particulièrement intéressantes. Ni réconfortantes, du moins. Ni sages. Il avait des idées de vieil homme aux cheveux gris. Comme il faut désormais le rappeler. Comme on le rappelle désormais. Face à l’invasion d’émojis en deuil. Comme si cela avait de l’importance ! Que quelqu’un ait été un connard ou une personne exemplaire, selon tous les codes de conduite actuellement en vogue. Qu’il ait été pour ou contre la peine de mort, qu’il ait approuvé un certain nombre de genres et que Poutine ait été son pote. Ce n’était sans doute pas le cas, puisque l’Ukraine lui a décerné l’ordre du Mérite national en raison de son soutien.
Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Ce n’est pas la mort d’Alain Delon qui l’attriste, mais celle de « son » Alain Delon, écrit un ami sur Facebook. D’une partie de sa jeunesse. D’une partie de la jeunesse de ceux qui, le regard mélancolique tourné vers l’intérieur, cliquent sur « J’aime » en signe de deuil. S’immerger ou se noyer en soi-même, dans cette innocence et cette fraîcheur du début des années soixante, où les beautés arpentent encore les rues en talons hauts, les cheveux relevés en chignon, où les gens sont resplendissants, du moins à l’écran, où Delon est resplendissant, où un avenir radieux attend tout le monde, où l’avenir s’offre à l’infini. Certes, les voitures ne cessent de faire des tonneaux, mais tout le monde en ressort en rampant et la vie continue joyeusement, jusqu’à ce que cela se termine très mal, mais c’est alors une très bonne fin.
Hier, j’ai vu *Les Félins*. Ça m’a pris : il est temps de me remettre à l’œuvre après cinquante ans, peut-être que je parviendrai encore à déchiffrer le code Delon ? Il y a bien une énigme, après tout. Et de quoi s’agit-il ? C’est toujours l’énigme qui compte.