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Dresscodes

Pop. Life !

Article paru dans Édition 24 juillet 2026
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Bettina Steinbrügge, la directrice, portait un tailleur-pantalon blanc, des chaussures rouges et des lèvres rouge pétant. Lydie Polfer, la bourgmestre, arbora un top et un blazer blancs, avec une broche-plumes d’autruche rouge feu. À part le ministre de la Culture et les hommes d’affaires, comme le président de l’établissement, tous en veste foncée, la plupart des convives avaient respecté le dresscode : « blanc avec une touche de rouge », ce qui rend bien sur les photos de l’événement officiel très sélect pour le vingtième anniversaire du Musée d’art moderne grand-duc Jean (Mudam), le 30 juin au Kirchberg. Cela rendait d’autant mieux que sous le soleil caniculaire de la grande verrière, le Mudam avait posé des éventails rouges sur les chaises des invité/es trié/es sur les volets (y compris avec interdiction pour le commun des mortels de venir accompagné). Et sur les photos, cela fit rayonner doublement la grande-duchesse Stéphanie dans sa robe rouge « avec une touche de blanc », revenant ainsi à la symbolique historique de cette couleur : celle des souverains, incarnant puissance et majesté.

Après d’âpres luttes de différents directeurs du musée, voulant éviter que la nouvelle institution soit vue comme un repaire de la bourgeoisie et des fortunés, le musée retombe aujourd’hui exactement dans son ambition d’origine, reprenant jusqu’au dresscode de l’élite financière et culturelle.

Dans l’excellente émission Le dessous des images sur arte (qui vaut toujours le détour), Sonia Devillers décrypta en 2023 déjà une des « white parties » organisées depuis le début de la décennie chaque année pour la fête nationale américaine par l’homme d’affaires milliardaire et « socialite » Michael Rubin dans sa villa à cinquante millions de dollars dans les Hamptons, près de New York. Rubin y invite des centaines de célébrités « who are good for [each other] in business », il y a des centaines d’agents de sécurité en noir et des dizaines de cameramen qui filment pour en faire des événements people à partager sur les réseaux sociaux, dans lesquels chacun/e affiche sa réussite sociale.

Lancés en 1988 par un homme d’affaire français (François Pasquier) et devenus depuis marque déposée, les « Dîners en blanc » très sélects – il faut être personnellement invité par un/e autre membre et le lieu est tenu secret jusqu’à la dernière minute – s’organisent depuis chaque mois de juin à des endroits historiques de Paris, mais aussi partout en Europe et par le monde (y compris au Luxembourg). Des gens tous sapés de blanc sont prêts à être mal assis sur des chaises pliantes et d’amener leur propre dîner en échange de la garantie de faire partie d’un cercle restreint. Le blanc incarne encore une fois l’appartenance, le capital symbolique.

À l’heure où les milliardaires de la tech se trimbalent en hoodie-baskets, il est étonnant d’observer la recrudescence des dresscodes à toutes les occasions, subis, ou pire, choisis. Pour une fête anniversaire, ce seront souvent les codes vestimentaires de l’année de naissance de la personne ; pour un événement mondain, « tenue de ville » (ou « chic décontracté ») ; pour un événement représentatif « cravate noire » (smoking pour les hommes et robes longues pour les femmes). À la limite, cela va avec l’âge des invités, forcément conservateurs des normes sociales. Selon le job, dans la finance, banques et cabinets d’audit, le port obligatoire de costumes pour les hommes et vêtements professionnels pour les femmes semble incontournable.

Mais comment expliquer que depuis des années, les bacheliers et bachelières se mettent sur leur 31 le jour de la remise de leurs diplômes ? Regardez les photos sur les sites des lycées ou des ministres qui ont remis les diplômes : toutes les filles en robes longues foncées (Bram en fait ses choux gras au printemps), les garçons en costume cravate. Rares sont ceux et celles qui osent arborer une tenue non normée.

Pourtant, ce sont les mêmes jeunes qui passèrent leurs printemps-été en crop-tops à fines bretelles et pantalon de jeans low rise, à tel point que les lycées publient désormais des directives prescrivant des normes vestimentaires (que personne ne respecte). À chaque polémique sur le sujet ressort l’idée d’introduire des uniformes scolaires, comme en Angleterre, qui auraient entre autres comme avantage de gommer les différences sociales.

Car des codes vestimentaires, il en existe à foison, à tous les âges et dans tous les cercles : ils sont dictés par les pairs et les marques, les médias, les réseaux sociaux et les patrons. La plupart du temps, ils signifient l’appartenance sociale et les rapports de pouvoir – et surtout influent fortement notre comportement de consommation. Que l’on puisse s’y soumettre sans rechigner lors d’une fête censée être décontractée, alors que nous nous sommes battu/es durant des décennies pour tomber les corsages et les normes imposées, est pour le moins étonnant. p