Vendredi dernier, dans la matinée, alors que l’OGBL ouvrait son congrès national dans le hall 7 du parc des expositions du Kirchberg, l’Union des employeurs luxembourgeois (UEL) souhaitait tenir une conférence de presse à quelques centaines de mètres de là, à la Chambre de commerce. Thème : « Propositions de l’UEL pour la modernisation du droit du travail ». Il est indispensable d’adapter cet « héritage de l’ère industrielle » aux « nouvelles réalités économiques et sociales », avait écrit l’UEL dans son communiqué annonçant l’événement.
Mais deux jours auparavant, elle a annulé l’événement. Elle a ainsi évité une escalade du conflit autour du modèle social luxembourgeois. Le service de presse de l’UEL a indiqué au Land que cette annulation était motivée par le fait que « des discussions avec toutes les parties prenantes » étaient actuellement en cours, y compris avec les syndicats. Elle ne souhaite manifestement pas jeter de l’huile sur le feu. Et on ne sait pas encore quand aura lieu la table ronde sociale annoncée en janvier par le Premier ministre Luc Frieden avec l’UEL, l’OGBL et le LCGB. Peut-être n’aura-t-elle d’ailleurs pas lieu : mardi, à la Chambre des députés, M. Frieden a déclaré : « Je trouve ça bien quand on ne fait pas toujours les choses en public, ça permet de mieux se comprendre les uns les autres ».
Les deux syndicats estimant que le Premier ministre les menait en bateau, la direction de l’OGBL, emmenée par la présidente Nora Back, n’avait aucune raison tactique de modérer le ton lors du congrès. Les congrès nationaux de l’OGBL n’ayant lieu que tous les cinq ans, ils revêtent une grande importance. Le congrès du week-end dernier revêtait une importance encore plus grande en raison du désaccord persistant avec le gouvernement concernant les conventions collectives et le rôle des syndicats dans le secteur privé.
Le fait que Mme Back ait été réélue pour cinq ans avec 97,88 % des voix des 600 délégués n’a surpris personne. Personne ne s’était présenté contre elle, et compte tenu de la situation politique actuelle, cette psychologue de 45 ans est tout simplement winning. Cela n’a pas toujours été le cas. Après son élection en 2019 pour succéder à André Roeltgen, Paperjam l’avait qualifiée de « femme la plus puissante du pays ». Fin mars 2022, alors que les prix de l’énergie, déjà élevés auparavant, avaient encore augmenté de manière spectaculaire en raison de la guerre en Ukraine, Mme Back est presque devenue une paria : la question de l’index était revenue sur le devant de la scène, la Tripartite s’était réunie. Le comité national de l’OGBL ne voulait accepter le report que d’une seule tranche de l’index, tandis que le gouvernement DP-LSAP-Verts souhaitait aller plus loin et proposait un crédit d’impôt en contrepartie. Le gouvernement n’ayant pas cédé, Back a quitté, avec la délégation de l’OGBL, la table des négociations à Senningen peu avant minuit le 30 mars. Le compromis a été conclu avec la CGFP et le LCGB. Dans l’opinion publique, l’impression s’est répandue que l’OGBL avait perdu le contact avec la réalité économique. Des ministres du LSAP ont eux aussi contribué à diffuser cette image. Le 1er mai 2022, l’OGBL a organisé un cortège de protestation de 2 000 personnes, soutenu par déi Lénk, qui a traversé la capitale de la gare jusqu’au Neimënster. Le LCGB a été fêté non seulement par des responsables politiques du CSV, mais aussi par Xavier Bettel, Corinne Cahen et Yuriko Backes. L’OGBL semblait avoir basculé à l’extrême gauche. Seuls quelques socialistes de premier plan se sont rendus à sa fête du 1er mai 2022.
Il est vain de se demander comment les choses auraient évolué si les prix de l’énergie n’avaient pas continué à grimper au cours des mois suivants. Le gouvernement bleu-rouge-vert n’avait aucun intérêt à marginaliser plus longtemps le plus grand syndicat. Le DP avait commencé à soigner son image socio-libérale, car l’année électorale 2023 approchait. Par mesure de précaution, la loi adoptée à l’issue de la réunion tripartite de mars 2022 ne s’appliquait qu’à une seule tranche d’indexation, mais d’autres menaçaient désormais de suivre. Lorsque la tripartite s’est à nouveau réunie en septembre 2022 et que le gouvernement a proposé de puiser profondément dans les caisses de l’État pour plafonner les prix du gaz et de l’électricité afin d’éviter un trop grand nombre de tranches d’indexation, il s’agissait avant tout d’une concession faite à l’UEL. Comme il devait tout de même y avoir des tranches, l’OGBL a pu présenter cela comme un « retour au fonctionnement normal du mécanisme d’indexation » et a ainsi retrouvé sa place. Ses relations avec le LCGB en avaient toutefois pris un coup.
Ces faits sont relatés dans le rapport d’activité que le Congrès national a entendu vendredi après-midi. Ils y sont présentés du point de vue de l’OGBL, et le syndicat a toujours gain de cause. Rétrospectivement, il a eu raison dans le cadre de la crise énergétique, dans la mesure où son intransigeance lui a valu la réputation de ne tenir aucun compte des sensibilités politiques d’un gouvernement ou d’un parti. L’OGBL a néanmoins dû faire face à des problèmes de cohérence au cours de la période 2019-2024. Par exemple, début 2022, alors que la pandémie de Covid n’était pas encore terminée, le refus du comité directeur de l’OGBL d’instaurer une « obligation vaccinale sectorielle » dans le secteur de la santé et des soins a surpris, notamment en raison de son argumentation : on ne pouvait pas imposer une obligation vaccinale précisément aux professions de soins, ces héros célébrés de la pandémie. Le fait que le gouvernement de l’époque ne fût pas d’accord avec lui-même et se soit laissé mener par le CSV n’a bien sûr pas aidé. Mais la symbolique utilisée par le comité directeur de l’OGBL donnait l’impression que prévenir la perte d’adhérents était plus important que de réduire le risque de transmission, précisément dans les hôpitaux et les maisons de retraite.
La lutte contre le changement climatique est également devenue un défi pour l’OGBL. Le rapport d’activité mentionne que, dans le contexte de la crise énergétique, l’OGBL s’est prononcé en faveur de la suspension de l’augmentation prévue de la taxe sur le CO2 en 2023. Il ne mentionne pas que l’OGBL était globalement très critique à l’égard de l’introduction de la taxe sur le CO2. De nombreux syndicats sont confrontés à ce dilemme stratégique : ils sont conscients de l’importance de la question climatique, mais lorsque la politique climatique affecte le pouvoir d’achat, ce dernier devient la priorité. Tout comme la préservation des emplois.
Le fait qu’aujourd’hui, les partis populistes de droite, voire d’extrême droite, prétendent mieux représenter les intérêts des « travailleurs » qu’une « élite » ou les « partis du centre », place les syndicats dans le rôle de défenseurs de la démocratie. Il s’agit là d’un processus intéressant, car les syndicats du secteur privé, en particulier, ne peuvent guère concevoir la démocratie autrement que comme une démocratie économique. Celle-ci a dû céder la place, à partir de la fin des années 1970, au modèle néolibéral, dans lequel les lois du marché sont érigées en lois de la nature, et selon lequel une société pour ainsi dire sans classes verrait le jour dès lors que chacun aurait intériorisé l’idée qu’une économie compétitive profite à tous, et que chaque individu devrait s’efforcer d’accroître sa propre compétitivité.
Les similitudes avec le credo de Luc Frieden, tel qu’il l’a exposé dans sa déclaration gouvernementale du 22 novembre 2023, ne sont pas le fruit du hasard. C’est là, en fin de compte, que réside le cœur du conflit qui oppose l’OGBL et le LCGB au gouvernement CSV-DP et à son Premier ministre. Ce qui a rapproché à ce point les deux syndicats au sein de leur « Front syndical », au point que Nora Back a déclaré dans son discours d’ouverture au congrès que la coopération devenait « de plus en plus étroite » et que l’OGBL et le LCGB étaient aujourd’hui « amis ».
Cela tient d’une part à l’ampleur des enjeux politiques. La remise en cause du rôle des syndicats dans le dialogue social et dans la conclusion des conventions collectives – pour lesquelles on ne sait d’ailleurs pas clairement ce que ces conventions devront régir à l’avenir et ce qu’elles ne devront pas régir – s’attaque au peu de démocratie qui subsiste encore dans le monde économique de notre pays. D’autre part, lors des élections sociales du printemps dernier, l’OGBL a renforcé son score et a défendu, avec 37 mandats, sa majorité absolue au sein de la Chambre des salariés (CSL). Alors que le LCGB avait remporté des succès au niveau des entreprises, il a toutefois perdu au sein de la CSL l’un de ses 18 sièges au profit de l’Aleba (d’Land, 3 mai 2024). Avec la grève de 25 jours menée en décembre chez le fabricant de granulés de plastique Ampacet, dont la direction a fini par céder et accepté de maintenir la convention collective, l’OGBL a démontré qu’il était manifestement capable de s’imposer au-delà des grèves dans le secteur protégé.
La tentative de la direction de l’OGBL de mettre en avant, lors du congrès national, le caractère dramatique du conflit avec le gouvernement par le biais d’intervenants extérieurs s’est soldée par un résultat contradictoire. Déi Lénk a reproché à l’OGBL de ne pas l’avoir invité à prendre la parole. En 2022, pendant la période où le parti était mis au ban, celui-ci avait soutenu l’OGBL. À la mi-mai 2022, les deux organisations avaient décidé de former un « front commun » et de renforcer leur « coopération » pour « défendre les acquis sociaux des salariés et des retraités ». L’OGBL a préféré inviter Marc Spautz et Taina Bofferding, expliquant qu’il souhaitait ainsi refléter la composition du Parlement en invitant les présidents du plus grand groupe majoritaire et du plus grand groupe d’opposition. Le gouvernement n’a pas été invité en raison de la situation conflictuelle.
Inviter Marc Spautz n’était bien sûr pas un geste neutre. Mais le représentant le plus en vue de l’aile syndicale du CSV, désormais réduite, est resté prudent, ne disant guère plus que ce qu’il avait déjà déclaré dans les médias, à la Chambre et lors du congrès du CSV le 22 mars : Que la réaction de l’OGBL et du LCGB ne l’étonnait pas lorsqu’il s’agissait de politique des conventions collectives et de représentativité nationale. Que le modèle social devait « être au cœur des préoccupations ». Il a toutefois ajouté qu’il était confiant quant à la possibilité de parvenir à un accord : « Le Premier ministre a déclaré qu’il organiserait une table ronde sociale. Je sais que les préparatifs sont en cours. »
Avant Spautz, Taina Bofferding avait pris la parole ; après lui, ce fut au tour de Nicolas Schmit, l’ancien commissaire européen chargé des affaires sociales. Schmit a surtout parlé de l’Europe, du lien entre l’absence de politique sociale et la montée de l’extrémisme de droite. Il a brièvement critiqué Georges Mischo, « qui n’en sait pas plus », et a déclaré à propos de Marc Spautz : « Tu aurais été le meilleur ministre du Travail du CSV que nous n’aurons jamais. » Taina Bofferding a tenté de présenter l’action de l’opposition du LSAP comme plus déterminante qu’elle ne l’est en réalité, et a conclu par ces mots : « Vive le LSAP, vive l’OGBL ! » Cela a montré à quel point les invitations à prendre la parole peuvent avoir des conséquences lourdes : en ce moment précis, il serait dangereux pour l’OGBL de compromettre sa réputation d’organisation qui ne tient pas compte des sensibilités politiques et qui fait preuve d’indépendance. « On est tous du même côté ! », a lancé Nora Back à Taina Bofferding. C’était sans doute avant tout une marque de politesse.
En effet, l’expérience montre que l’OGBL n’est fort que s’il ne se contente pas de menacer, mais s’il est également capable de mettre à exécution ce qu’il menace de faire. Même avec le LCGB à ses côtés. Le fait que les deux syndicats n’appellent à une grande manifestation que le 28 juin comporte le risque que la mobilisation ne puisse être maintenue d’ici là. C’est peut-être précisément ce sur quoi misent le gouvernement et son Premier ministre en ne convoquant tout simplement pas la grande table ronde sociale : que l’action du Front syndical s’essouffle. Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT française, qui était également oratrice invitée, a souhaité « du courage et bonne chance » à Nora Back. Et elle ne se rendait peut-être pas compte à quel point sa collègue luxembourgeoise avait besoin de ces encouragements.