Nouveauté Lancement du nouveau site internet du Land Voir la boutique en ligne →
Société 8 min de lecture

Ceux qui ne savent rien, comment peuvent-ils se mêler de ça ?

Notes sur l'inflation des opinions et la réflexion

Article paru dans Édition décembre 2025
Partager l'article sur

Oui, c’est toujours une bonne chose que les citoyens des États démocratiques puissent exprimer librement et sans entrave leur opinion. Il existe toutefois quelques problèmes liés à cette liberté d’expression tant vantée. Commençons par le terme lui-même : une opinion n’est, en premier lieu, rien du tout. Quiconque le souhaite peut l’ignorer en toute tranquillité. En effet, elle ne dit rien sur les situations et les réalités concrètes. Une définition courante de l’opinion est la suivante : une forme de conviction qui se distingue de la connaissance et de la croyance. Le Dictionnaire de philosophie Metzler approfondit cette analyse : « L’opinion est donc, par rapport à la connaissance, un mode déficient de l’activité cognitive. » Le beau dicton luxembourgeois : « Wie mengt, dee weess näischt » (Celui qui donne son avis ne sait rien), résume avec justesse le caractère insubstantiel de toutes les opinions. Il s’agit de spéculation, de soupçon, d’affirmation et d’insinuation, mais pas de faits vérifiables. En d’autres termes : chacun peut penser tout ce qui lui plaît. Mais en même temps, personne n’a le droit garanti de voir son opinion prise en compte ou respectée. Cette dimension est souvent négligée. Elle revêt pourtant une importance décisive dans les différends d’opinion.

La définition juridique de l’opinion est particulièrement intéressante. Selon JuraForum, la liberté d’expression est « un droit humain fondamental qui s’applique en principe à toutes les expressions d’opinion, indépendamment de leur qualité, de leur véracité ou de leur acceptation sociale ». Cela revient en substance à une invitation à mentir de manière effrénée. Le menteur sans scrupules qui utilise ses opinions comme une arme contre ceux qui pensent différemment ne peut pas être poursuivi pénalement. Il en va tout autrement des allégations factuelles. Si elles sont fausses, la justice peut, voire doit, intervenir. En clair : chacun est libre de débiter les absurdités les plus farfelues. Une opinion ne peut être clairement vraie ou fausse. Aucun devoir de diligence n’est exigé.

Exprimer son opinion n’est donc, au fond, rien d’autre qu’un passe-temps privé qui n’engage à rien et ne mérite pas non plus l’attention collective. Ou encore : les opinions sont des constructions purement subjectives qui n’ont d’importance que pour celui qui les exprime, et non pour la collectivité. Ainsi, tout le battage médiatique autour de la liberté d’expression serait démystifié. Celui qui n’a pas à se soucier de la vérité peut dire sans restriction tout ce qui lui passe par la tête. Même les plus grandes absurdités sont les bienvenues. Si quelqu’un affirme : « Mon pommier a les racines qui poussent vers le ciel et les branches qui s’enfoncent dans le sol », il est inutile de vouloir contester ce point de vue. Au mieux, on pourrait plaindre cette personne, car elle mène une vie de jardinier compliquée. Pour arroser les racines en période de sécheresse, il doit se contorsionner de tous les côtés. Mais il est tout de même récompensé lors de la cueillette des pommes. Celles-ci pendent en effet juste au-dessus du sol. Il y a aussi des gens qui pensent qu’en période de pandémie, on leur implante des puces microscopiques à l’aide de l’aiguille de vaccination. Que dire à ce sujet ? S’ils ne renoncent pas à cette opinion, cela ne concerne qu’eux-mêmes. On peut éventuellement les plaindre, car chaque soir, ils palpent leur bras avec angoisse à la recherche de ces puces. Mais personne n’est obligé de se pencher sur leur opinion. Elle ne mérite aucune compassion.

Ce qui nous amène au problème suivant : dans les dictatures, les opinions sont instrumentalisées et tabouisées. Elles ne sont plus qu’un terreau fertile pour la désinformation, les théories du complot et le populisme. Les autocrates s’arrogent le droit d’ériger leur opinion en loi. Personne n’a le droit de remettre en question ce qui sert manifestement le mensonge. Les dirigeants autoritaires érigent leur opinion égoïste et singulière en dogme. Quiconque s’y oppose est menacé ou éliminé. Cela ne se produit pas dans une démocratie. Dans notre pays, par exemple, personne ne peut être empêché par la force d’exprimer ses opinions.

L’intervention étrangement tapageuse du vice-président américain Vance lors de la Conférence de Munich sur la sécurité au printemps 2025 en dit long sur l’interprétation sournoise d’un concept déjà flou. Vance a affirmé, dans un élan de colère, que la liberté d’expression était menacée en Europe. La consternation des participants issus des démocraties européennes était grande, et les hochements de tête ne cessaient de se multiplier. Jusqu’à ce que l’on comprenne ce que Vance voulait dire : il visait spécifiquement les détracteurs des mouvements d’extrême droite tels que l’AfD. À ses yeux, la mobilisation de la raison et la résistance contre les positions fascistes constituent la véritable menace. La liberté d’expression signifie ici : la diffusion sans entrave d’opinions qui mettent en danger la démocratie.

La situation devient vraiment dangereuse lorsque des dirigeants comme Trump font de leur propre terreur idéologique une raison d’État. Trump est l’inventeur des soi-disant « faits alternatifs », qui font désormais partie de l’arsenal de base de tous les groupes d’extrême droite. Dans ce processus pervers d’inversion, les faits réels sont remplacés par des faits imaginaires. La vérité vérifiable n’a plus cours, le président répand sans retenue toutes sortes d’absurdités. Par exemple, qu’les immigrés mangent les animaux de compagnie de leurs voisins. À force de répétition, même les inepties les plus grossières finissent par s’ancrer dans les esprits. Cela ouvre grand la porte à la supercherie systématique. Nous voyons actuellement comment Trump traite les personnes qui exigent la vérité avérée. Au lieu de répondre, il s’en prend aux journalistes de la manière la plus grossière qui soit, leur lançant au choix « Silence ! Silence, petite truie ! » ou « Vous êtes une idiote ! », ou encore les qualifiant de « laides, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur ». Son objectif est de rendre impossible la recherche de la vérité. Il harcèle les établissements d’enseignement et les instituts de recherche pour les réduire au silence. Tout ce qui a trait à l’éducation lui est en horreur.

On a ici atteint les limites de la liberté d’expression. Trump érige son opinion en vérité absolue. Quiconque ne s’y conforme pas est mis au ban. Le président mène une guerre contre la justice, la culture et la presse. Il s’oppose avec une virulence brutale aux recherches rigoureuses, à la documentation irréfutable, aux procédures de vérification minutieuses et aux contre-projets critiques. Son arme : la diabolisation ciblée. Pour cela, il a absolument besoin du délire religieux. L’irrationnel donne le ton sur toute la ligne.

Ici aussi, Trump a trouvé des disciples dociles. On se souvient de la mise à nu de soi, presque emblématique, de M. Keup (ADR) lors de son interview sur 100,7. Lorsque le journaliste lui a présenté, les uns après les autres, des faits avérés concernant les pratiques politiques des représentants de l’ADR – utilisation répétée de symboles nazis, publications méprisantes et commentaires haineux –, Keup a réagi de manière quasi robotique : « C’est votre opinion, nous en avons une autre. » Cette logique perfide veut que les faits deviennent des opinions et, simultanément, que les opinions deviennent des faits. Il n’y a aucun moyen d’échapper à ce cercle vicieux. Les journalistes sont ridiculisés, et leurs tribunes sont systématiquement discréditées par l’expression « presse mensongère ». La soi-disant « liberté d’opinion » n’est plus qu’un moyen de répression. Messieurs Trump et Vance se réjouiront de compter parmi eux un imitateur aussi fidèle venu du Luxembourg.

Ce serait un progrès si nous pouvions nous mettre d’accord pour exprimer des arguments plutôt que des opinions. La liberté d’argumenter constituerait un pilier essentiel de la culture du débat. Les arguments ne s’improvisent pas. Ils doivent mûrir lentement dans l’esprit. Ils exigent de la réflexion, de la patience, de la rigueur, de l’objectivité et de l’ouverture d’esprit. Le « slow thinking » serait la solution à l’heure actuelle. Nous pourrions ainsi ralentir la frénésie des opinions. Les arguments constitueraient un rempart contre le flot incessamment croissant d’opinions de plus en plus absurdes. Mais il semble que l’argumentation soit mal vue. Elle ne cadre pas avec la vision du monde des tyrans, malheureusement très populaires. Les personnes qui tiennent à argumenter vivent dans un danger croissant. Et maintenant ? Il ne nous reste plus qu’à nous lamenter avec Bertolt Brecht : « Le rideau tombe et toutes les questions restent en suspens. »