Avec le recul, l’optimisme affiché par le monde des affaires et le gouvernement au cours de la dernière semaine de février 2020 semble presque surréaliste. Son cabinet EHP a rapatrié trois collaborateurs européens de son bureau de Hong Kong, explique l’avocat d’affaires Luc Frieden au journal *Der Land*. M. Frieden ne s’en inquiétait pas : il s’agissait d’une mesure « destinée à rassurer les familles ». En sa qualité de président de la BIL, il ajoute qu’il n’avait plus vu depuis un certain temps les actionnaires de la banque – d’origine chinoise à 90 % – dans la rue Escher. Dans le secteur bancaire, les vidéoconférences étaient en train de devenir la nouvelle norme. Presque au même moment, la ministre de la Santé Paulette Lenert (LSAP) se tenait à la tribune lors d’une conférence de presse et rassurait l’opinion publique : « Pas de panique, tout est sous contrôle. » La raison de cette agitation était la mise en quarantaine de deux semaines imposée à certaines classes scolaires qui avaient voyagé dans des zones à risque. Le journaliste du Land-Journal, Pierre Sorlut, succombe rapidement au charme de la nouvelle ministre, en poste depuis seulement deux mois ; selon lui, elle fait preuve d’une « communication sympathique et humaine ».
Le dernier jour du mois de février, Paulette Lenert convoque à nouveau une conférence de presse à 21 heures – cette fois-ci pour confirmer le premier cas de coronavirus. Selon le plan du gouvernement, cela a déclenché une crise sanitaire, mais Paulette Lenert et Jean-Claude Schmit, le directeur de la Direction de la santé publique, continuent de se montrer rassurants : « Nous maîtrisons parfaitement la situation. » En coulisses, cependant, le ministère de la Santé travaille d’arrache-pied – certains collaborateurs passent même la nuit à la Villa Louvigny. La plupart des autres ministères, en revanche, continuent de fonctionner comme si de rien n’était : début mars, le ministre des Finances Pierre Gramegna et le ministre de l’Économie Franz Fayot s’envolent pour l’Italie pour une mission économique de quatre jours consacrée aux technologies de pointe.
Le mercredi 11 mars, le Premier ministre Xavier Bettel et Paulette Lenert se sont présentés ensemble devant la presse. « La crise du coronavirus s’étend. Plus vite qu’on ne l’aurait cru, le premier hôpital a dû activer son protocole de sécurité », titrait le journal *Der Land*. Ce même mercredi, l’OMS a déclaré que le Covid-19 était une pandémie ; 4 400 décès avaient été recensés à ce moment-là. On admet désormais ouvertement que les tentatives d’endiguement échouent : « Les scientifiques estiment qu’il n’y a pas encore de fin en vue. » Il n’est toutefois pas encore question de confinement ; le gouvernement a décidé, dans un premier temps, d’interdire uniquement les manifestations rassemblant plus de 1 000 participants. Une semaine plus tard, le ministre d’État Xavier Bettel répète lors d’un live sur Internet : « Restez chez vous ». Et le directeur général de la CHL, Romain Nati, tweete : « Nous sommes en guerre, aidez-nous » ; la population doit respecter la « distanciation sociale ».
La vie publique est paralysée : les bars, les écoles et les magasins de vêtements restent fermés. Pendant des semaines, les frontières avec les pays voisins sont restées fermées. Les gens se sont réfugiés sur Internet. La base juridique permettant de suspendre la vie quotidienne et de proclamer l’état d’urgence repose toutefois sur des « bases fragiles », comme l’admet Paulette Lenert. On s’appuie dans un premier temps sur un arrêté ministériel qui se réfère à une loi de 1885 visant à lutter contre la propagation des maladies contagieuses. Quiconque restreint les droits fondamentaux et confère au gouvernement le pouvoir de décision doit pouvoir justifier cette mesure. Une atteinte aux droits fondamentaux doit répondre à des critères clairs et être proportionnée. Au début de l’été, le Land critique le manque de transparence du gouvernement : « La coalition bleu-rouge-vert a sans cesse caché son jeu et n’a communiqué des informations clés que sous la pression, au compte-gouttes ou à la dernière minute. » Afin de ne pas perdre la confiance et la coopération de la population, Lenert commence finalement à faire le point chaque semaine sur l’évolution de la pandémie.
Octobre-décembre 2021
« On veut le tuer », a déclaré le Premier ministre Xavier Bettel au Parlement à la mi-octobre 2021. Il aurait reçu ces menaces de mort après avoir annoncé, le 8 octobre, que seuls les personnes vaccinées, guéries ou testées négatives seraient autorisées à entrer dans les restaurants. Des tests certifiés seraient nécessaires à cet effet – à leurs propres frais. On n’aurait pas le choix : le gouvernement souhaiterait ainsi éviter une saturation des hôpitaux et accroître la pression sur les non-vaccinés. À l’automne 2021, la question de la vaccination polarise la société. Mi-octobre, Bernard Thomas, journaliste au Land-Journal, s’est rendu à une « Marche Blanche » où il a rencontré « la classe moyenne ». Environ 3 000 hommes et femmes, âgés de quarante à cinquante ans, manifestaient contre les appels à la vaccination. Diverses inquiétudes, telles que la perte d’emploi, l’instauration d’une « dictature sanitaire » ou les effets indésirables des vaccins, les ont poussés à agir. Les non-vaccinés se sentent de plus en plus isolés sur leur lieu de travail ; le cortège de manifestation était l’occasion de se montrer solidaires entre opposants à la vaccination. Ils ne font pas confiance aux « médias traditionnels » ; selon eux, la presse dissimule les chiffres réels – « il faut tout vérifier soi-même, absolument tout », déclare une participante.
Benoît Ochs est présent au défilé. À l’été 2021, il est devenu la figure de proue du mouvement anti-vaccins et a défilé en tête du cortège, ce qui lui a valu un accueil enthousiaste. Certains détracteurs des mesures sanitaires ne se privent pas de faire des comparaisons avec l’étoile jaune et l’Holocauste. Ochs établit un parallèle entre les médecins qui administrent un vaccin contre la Covid-19 aux enfants et ceux « qui ont été jugés à Nuremberg ». De telles déclarations extravagantes ne sont pas nécessairement la norme parmi les opposants à la vaccination, souligne le Land, qui insiste à plusieurs reprises sur le fait que les participants étaient pacifiques.
Six semaines plus tard, un groupe marginal a fait preuve d’agressivité lors d’une nouvelle manifestation : « Sur la Place d’Armes, ils ont pris d’assaut un marché de Noël, et à Bonneweg, ils ont manifesté devant la résidence du Premier ministre, ont lancé des œufs sur la façade et rayé la portière d’une voiture appartenant au mari de Xavier Bettel », a écrit Luc Laboulle, journaliste au Land-Journal. Le rassemblement n’avait pas été déclaré, mais annoncé sur les réseaux sociaux – un appel auquel environ 2 000 personnes ont répondu. C’est surtout Sasha Borsellini, un gardien de prison devenu influenceur anti-vaccins, qui a diffusé des informations sur la manifestation prévue. Sur ses réseaux, il met en garde contre un « socialisme inévitable » et diffuse les idées de l’économiste Markus Krall, qui réclame un État protégeant avant tout les grandes entreprises et les propriétaires privés. Les droits des bénéficiaires de l’aide sociale, en revanche, doivent être restreints. Pour une partie des manifestants, il s’agit de fétichiser l’individu en tant que seul acteur social pertinent. Aucune proposition de solution collective n’est venue de leur part.
Or, à ce stade, il existe suffisamment d’éléments qui peuvent être examinés de manière critique dans l’intérêt général. Comme, par exemple, l’isolement répété des personnes âgées et dépendantes. « Comment cela est-il compatible avec leur dignité lorsque les personnes dépendantes ne peuvent même pas, dans la phase finale de leur vie, décider avec qui elles souhaitent partager le moment de leur dernier souffle ? », a demandé le Land. Ou encore, comment se sentent les jeunes privés de loisirs avec leurs pairs ? Et qui pensent que leur diplôme ne vaut rien, car les employeurs le considéreraient comme un simple « bout de papier » obtenu grâce à l’enseignement à domicile. Le personnel de santé atteint ses limites, car la durée maximale quotidienne de travail, prolongée en raison du coronavirus, est portée à douze heures. Cette situation tendue est source de conflits entre amis et au sein des familles ; certains voient leurs perspectives d’avenir s’effriter, voire sombrent dans la dépression.
Après la pandémie
Aux États-Unis, la colère des sceptiques vis-à-vis de la vaccination au sein du mouvement MAHA (Make America Healthy Again) s’est canalisée et stabilisée sur le plan politique. Robert F. Kennedy, opposant à la vaccination, est désormais à la tête du ministère de la Santé et a recommandé, début mars 2025, la vitamine A pour lutter contre une épidémie de rougeole dans l’ouest du Texas. L’ADR a réussi à remporter des voix dans ce pays en se montrant critique à l’égard des mesures prises. Néanmoins, le potentiel de politisation s’est en grande partie évaporé. Roy Reding, un entrepreneur fortuné, a certes tenté de se présenter aux élections de 2023 en tant que candidat anti-vaccin crédible avec son mouvement « Liberté » – après avoir été isolé au sein de l’ADR et avoir quitté ce parti. Son parti, créé à la va-vite, a toutefois essuyé un échec retentissant lors des élections de 2023. On a demandé à Roy Reding si Donald Trump était un modèle pour lui. Il a répondu que le côté libertaire de l’Américain lui plaisait beaucoup. À cette époque, le Covid avait disparu de l’esprit de la plupart des gens, mais chez « Liberté », il était constamment présent en toile de fond.
Le virus a cessé d’être omniprésent dans l’espace public après le début de la guerre en Ukraine, le 22 février 2022. Ou peut-être dès le 11 février, lorsqu’un assouplissement anticipé promettait le retour de la vie nocturne dès ce jour-là ; dans le même temps, la règle « 3G » sur le lieu de travail est devenue facultative. Le Premier ministre du DP, Xavier Bettel, s’est empressé d’annoncer que l’État se dégageait de ses responsabilités. Le 19 janvier encore, Bettel avait laissé entrevoir au Parlement la mise en place d’une obligation vaccinale pour les plus de 50 ans ainsi que pour les professionnels de santé. Paulette Lenert, quant à elle, souhaitait éviter tout débat sur l’obligation vaccinale. La variante Omicron s’étant révélée moins agressive et une forte immunité s’étant mise en place au printemps 2022, aucune obligation vaccinale n’est finalement entrée en vigueur. La sortie de la pandémie a été un succès ; la plupart des gens ont mis le sujet du Covid en quarantaine. Pour les personnes souffrant du Covid long, les séquelles sont toutefois restées perceptibles.
Cinq ans après le début de la pandémie, on regrette l’absence d’un bilan transparent des années marquées par le coronavirus – qu’il s’agisse des aspects médicaux, politiques, économiques ou sociaux. Stefan Braum, professeur de droit pénal à l’Université du Luxembourg, a déclaré cette semaine dans le journal *Das Wort* qu’un bon début serait que les responsables politiques reconnaissent « que les mesures prises ont constitué, pour certaines, de graves atteintes aux droits fondamentaux et à l’État de droit ». Le fondement juridique en cas de nouvelle pandémie repose toujours « sur des bases fragiles ». Il n’existe toujours pas de loi sur la protection contre les pandémies. Les procédures législatives accélérées, telles qu’elles ont été mises en œuvre pendant la pandémie, ne devraient pas devenir la norme – car elles pourraient « continuer à saper la démocratie ». Julie-Suzanne Bausch, membre du Conseil national d’éthique, a réclamé samedi dans l’émission « RTL-Background » un document stratégique. Une sorte de « groupe de réflexion », au sein duquel différents acteurs pourraient s’exprimer, devrait élaborer un plan afin d’être prêt à faire face à la prochaine pandémie. La question de savoir à quelle vitesse le potentiel de polarisation pourrait se réactiver reste également en suspens.
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