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Social 9 min de lecture

R.I.P. Tripartite

Après avoir aidé l'OGBL et le LCGB à former une union syndicale, Luc Frieden leur offre désormais carte blanche

Article paru dans Édition septembre 2025
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R.I.P. Tripartite
Conférence de presse à l'issue de la table ronde sur les questions sociales de mercredi © Photo : Sven Becker

En temps normal, Marc Spautz est quelqu’un qui cultive son image de dernier représentant, peut-être, de l’aile sociale du CSV, mais qui sait aussi quel rôle il doit jouer, en tant que président du groupe parlementaire, pour le parti et pour le Premier ministre. Hier matin, sur la radio 100,7, il n’a toutefois pas eu de mots élogieux à l’égard de Luc Frieden. Par exemple, pour avoir mis fin la veille aux débats sur la réforme sociale grâce à un compromis, un juste milieu entre deux positions qui étaient tout simplement trop divergentes. Au lieu de cela, M. Spautz a déclaré d’une voix grave qu’un accord aurait été « préférable ». Et la perspective que la Chambre des députés soit prochainement saisie d’un projet de loi sur une mini-réforme des retraites ne semblait pas lui plaire.

On peut très bien le comprendre. C’est surtout à Spautz qu’il reviendra de ramasser les débris que le Premier ministre a semés. On ne voit pas encore exactement où se trouvent ces débris. Mais mercredi, le modèle tripartite a été, dans le pire des cas, enterré pour toujours, ou, dans le meilleur des cas, plongé dans le coma pour le reste de cette législature. Il faudrait une crise de très grande ampleur pour que l’OGBL et le LCGB s’assoient à nouveau à la table des négociations sociales sous la houlette du Premier ministre Luc Frieden. Les projets de loi qui seront désormais présentés au Parlement, ou les modifications apportées à ceux qui y sont déjà déposés, refléteront les décisions du gouvernement. Dans la sphère extraparlementaire, en revanche, l’union syndicale composée de l’OGBL et du LCGB n’a pas à se retenir et peut influencer le débat politique par toutes sortes d’actions. Luc Frieden a d’abord aidé les deux syndicats à former une « union », puis leur a donné carte blanche.

Pourtant, lundi, tout semblait indiquer qu’un accord au sein de la table ronde sociale était pour ainsi dire programmé deux jours plus tard. Accompagné de la moitié du gouvernement, le Premier ministre a assisté à la cérémonie organisée par les syndicats à l’occasion de la Fête du Travail au cimetière militaire américain de Hamm. Les photos publiées dans les journaux et diffusées à la télévision le montraient aux côtés de Nora Back sous un parapluie, comme s’il s’agissait d’un invité d’État. Mercredi matin, devant le ministère d’État, il a laissé entendre aux journalistes que le gouvernement et les partenaires sociaux pourraient peut-être se retrouver le lendemain, alors qu’il avait en réalité exclu cette possibilité la semaine précédente. Mais finalement, tout s’est passé très vite. Vers 15 heures, Frieden a déclaré que la réunion était « terminée ».

Le Premier ministre était de retour dans son rôle de PDG d’un gouvernement qui prend ses décisions après avoir écouté. Devant la presse, peu avant quatre heures et demie, il a déclaré que ce que le gouvernement allait désormais proposer au Parlement constituait le « juste milieu », comme s’il n’y avait plus rien à négocier. En réalité, le gouvernement est toutefois revenu sur deux de ses propositions issues des négociations sociales du 14 juillet. D’une part, concernant les horaires d’ouverture des commerces de détail, d’autre part, concernant les retraites et les pensions. Celles-ci continueraient d’être pleinement alignées sur l’évolution des salaires réels, selon la dernière proposition du gouvernement du 14 juillet. Mercredi, Luc Frieden a déclaré qu’il s’agissait d’un malentendu. Il en va de même pour le fait que le gouvernement ait tenu un discours différent concernant les horaires d’ouverture des magasins. C’est ce que la présidente de l’OGBL voulait dire lorsqu’elle a déclaré, à l’issue de la réunion, que l’absence d’accord tenait « moins au fond qu’à la forme ».

Il reste à voir quelles seront les conséquences de l’issue des négociations sociales. Probablement pas des conséquences favorables pour le gouvernement et le Premier ministre. Luc Frieden aurait dû avoir à cœur de parvenir à tout prix à un accord. C’est avant tout au gouvernement qu’il revient de veiller à la stabilité et à la prévisibilité entre les partenaires sociaux. On peut tracer un fil conducteur entre les déclarations maladroites du ministre du Travail du CSV, Georges Mischo, en octobre dernier, sur la représentativité des syndicats, l’attitude autoritaire de Luc Frieden lors des réceptions organisées par les associations patronales, et ses annonces, encore inexplicables à ce jour, concernant les retraites dans le discours sur l’état de la nation. À chaque fois, l’OGBL et le LCGB se sont montrés plus mobilisés, plus unis, plus forts. Après la manifestation du 28 juin, ils étaient si forts qu’ils ont pu non seulement dicter à Luc Frieden l’ordre du jour de la première table ronde sociale du 9 juillet, mais aussi l’ordre des thèmes à aborder. Le Premier ministre devait bien se rendre compte qu’ils défendraient les acquis sociaux avec toute l’énergie nécessaire. Mais les reléguer, au final, du rôle de partenaires à un compromis à celui de militants de rue risque de s’avérer une erreur stratégique tout aussi grave
que ses annonces sur les retraites en mai. Peut-être même une erreur plus grave encore. Le 28 juin, l’OGBL et le LCGB ont montré de quoi ils étaient capables. Et ils continueront à le faire. De ce point de vue, ce sont eux les vainqueurs de la séance de mercredi.

On reprochera à Luc Frieden de ne pas avoir pu empêcher cela. Contrairement à ce qu’il affirmait lui-même pendant la campagne électorale, il ne fait pas preuve d’un grand leadership. Pour son programme « Lëtzebuerg fir d’Zukunft stäerken » (Renforcer le Luxembourg pour l’avenir), slogan du programme de coalition, il devrait disposer d’un discours cohérent englobant tous les thèmes, de l’innovation à la numérisation en passant par la réforme des retraites. Or, Luc Frieden ne dispose pas d’un tel récit. Au lieu de cela, il a fait aux patrons des promesses qu’il n’est pas en mesure de tenir.

Son vice-Premier ministre, membre du DP, a démontré à la presse, après la table ronde sociale, à quel point cela était dangereux. Un monde séparait Luc Frieden, dont la voix devenait de plus en plus enrouée, de Xavier Bettel, qui s’est lancé dans un discours avec de grands gestes, beaucoup de volume et une certaine grandiloquence, dans lequel il a poignardé Frieden dans le dos : Lors de la campagne électorale de 2023, aucun parti n’avait reçu de mandat pour une réforme des retraites et le programme de coalition ne faisait aucune mention d’une telle réforme. C’est certes vrai, mais jusqu’à mercredi, aucun membre du gouvernement issu du DP ni aucun membre du groupe parlementaire du DP ne s’en était publiquement offusqué. Mais le moment était désormais venu d’imputer au CSV et à Luc Frieden la responsabilité de la tentative, pour l’instant avortée, de prolonger les années de cotisation, telle que l’avait annoncée le Premier ministre dans son discours sur l’état de la nation, offrant ainsi aux syndicats un cadeau politique inattendu pour le 28 juin. Le fait que, lors du débat sur les retraites au Parlement en mars, le groupe parlementaire du DP, tout comme celui du CSV, ait pu voir un certain intérêt à l’allongement des années de cotisation, n’a plus aucune importance dans le contexte actuel. Ce qui compte aujourd’hui, c’est plutôt l’éloge adressé par le syndicat des fonctionnaires à l’aveu de Bettel : « C’est ce qu’elle a toujours dit », a écrit la CGFP dès le soir même de la table ronde sociale dans un communiqué de presse, raison pour laquelle elle ne pouvait que « souscrire à cette déclaration du vice-Premier ministre ».

Si le DP s’est désengagé de la politique des retraites du gouvernement au cours des 20 derniers mois, il pourrait d’autant plus revendiquer la responsabilité des horaires d’ouverture des commerces. La concession faite à l’OGBL et au LCGB le 14 juillet sur cette question était le fait du ministre de l’Économie du DP, Lex Delles, tout comme le revirement intervenu mercredi lors de la table ronde sociale. Comme le Premier ministre est dans la ligne de mire des syndicats, cela passe inaperçu et peut profiter politiquement au DP auprès de son électorat. Les commerçants apprécient de pouvoir choisir librement les horaires d’ouverture de leurs magasins, et les électeurs du DP aiment faire leurs achats.

Il est fort probable que le DP tente à plusieurs reprises de se démarquer du CSV avant même les prochaines élections. Peut-être lorsque le gouvernement s’attellera à faire adopter sa mini-réforme des retraites par les différentes instances. Une réforme qui, certes, comporte également des concessions aux syndicats, mais qui constitue avant tout une promesse faite à l’électorat de ne pas changer grand-chose d’ici 2028. Le gros défaut de la position finale du gouvernement, exprimée mercredi sur les retraites, réside dans le message adressé aux jeunes : ce sont eux qui devront en supporter le poids principal. Dans un premier temps, par une légère augmentation des cotisations, mais il se pourrait bien qu’une nouvelle hausse vienne s’y ajouter dans les années à venir. Par une durée de cotisation initialement prolongée de huit mois, mais cela ne restera certainement pas ainsi pour toujours. Les retraités, en revanche, ne sont pas concernés, jusqu’à ce que, peut-être en 2030, les dépenses de la caisse de retraite dépassent les recettes, car une augmentation du taux de cotisation de 24 % à 25,5 % a permis de repousser l’échéance, ce qui soulève alors la question suivante : « Qu’en est-il de l’ajustement ? » se posera alors.

La question de savoir si le Parlement tiendra un débat sur les retraites allant au-delà des discussions au sein des commissions sociales est intéressante. Peut-être que non, car la répartition des forces politiques reste inchangée. Peut-être aussi parce que le CSV et le DP ne voudront pas fournir d’arguments à l’opposition extraparlementaire que constituent l’OGBL et le LCGB. Le CGFP non plus, bien sûr. Les retraites deviendraient alors bel et bien un sujet de campagne électorale. Quoi qu’il en soit, depuis ce mercredi, le monde a changé dans ce petit Grand-Duché.