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Social 9 min de lecture

Pourquoi prendre sa retraite si tôt ?

Parce qu'au Luxembourg, c'est possible après 40 ans

Article paru dans Édition janvier 2025
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Pourquoi prendre sa retraite si tôt ?
Retraite anticipée à 57 ans après 40 années de cotisation : cette mesure est destinée à ceux qui exercent un métier physiquement pénible © Photo : Sven Becker

C’est sur un ton quelque peu accusateur qu’on ne cesse de répéter que, au Luxembourg, l’âge de la retraite est particulièrement précoce. Dernièrement, c’est le Premier ministre qui l’a rappelé : lors de son interview du Nouvel An sur RTL, Luc Frieden a déclaré : « À l’étranger, les gens travaillent jusqu’à 65 ou 67 ans, chez nous, seulement jusqu’à 60 ans ». Et qu’il souhaitait obtenir « une réponse » à la question de savoir pourquoi, dans ce pays, « beaucoup moins de personnes travaillent entre 57 et 64 ans qu’à l’étranger ».

Dans le même ordre d’idées, l’Union des employeurs allemands (UEL) s’était exprimée l’été dernier dans sa contribution au rapport sur les retraites du Conseil économique et social, en citant des données de l’OCDE datant de 2022 : À 60,5 ans, l’âge effectif de départ à la retraite dans notre pays serait « tout simplement le plus bas de tous les pays de l’OCDE ».

Cela n’a rien d’étonnant : au Luxembourg, c’est la durée de cotisation qui est déterminante. Il est possible de percevoir une retraite anticipée dès 57 ans pour toute personne ayant cotisé pendant 40 ans ou pouvant justifier de « périodes de remplacement », c’est-à-dire principalement les années passées à s’occuper d’un enfant en bas âge. Il est possible de prendre sa retraite à 60 ans si l’on atteint 40 années de cotisation grâce à des « périodes complémentaires ». Une période complémentaire peut par exemple correspondre à un rachat a posteriori de droits à la retraite, mais les années de formation sont également prises en compte. À cette différence près que ces dernières ne sont pas considérées comme des cotisations à la caisse de retraite, mais permettent uniquement de remplir la condition des 40 ans d’ancienneté requise pour pouvoir quitter la vie active avant 65 ans.

Étant donné que la population active de notre pays forme une communauté très hétérogène, il n’est pas non plus surprenant que la durée de cotisation et l’âge de départ à la retraite varient considérablement d’un individu à l’autre. L’Inspection générale des assurances sociales (IGSS) a mené une étude pour déterminer l’ampleur de ces variations¹. Résultat : les nouveaux retraités du régime général du secteur privé entre 2011 et 2023 – soit 81 160 personnes au total – ont pris leur retraite à 61,2 ans en moyenne. Elles avaient derrière elles, là encore en moyenne, 39,9 ans de cotisations, de prestations de remplacement ou de compléments. Il semble que la retraite soit prise dès que cela est possible.

Pourquoi pas, après tout ? Mais le fait que ce soit « possible » n’est pas le seul critère. Surtout pas au sein de la population active très hétérogène de notre pays, composée de Stacklëtzebuergois, d’immigrés et de frontaliers. Le métier et la carrière jouent également un rôle. Et il faut se demander si la retraite sera suffisamment élevée pour pouvoir se permettre de partir dès que cela sera possible.

Seul un quart des quelque 81 000 personnes concernées au cours des 13 années comprises entre 2011 et 2023 a pris sa retraite à 65 ans. Presque autant (24 %) ont pris leur retraite à 60 ans, et 14,5 % à 57 ans. Si l’on tient compte des tranches d’âge intermédiaires, environ 27 % ont pris leur retraite avant 60 ans et 48 % entre 60 et 64 ans.

Mais il s’agit là de moyennes. Au cours des 13 années étudiées par l’IGSS, des changements notables ont été observés. Par exemple, alors que parmi les nouveaux retraités de 2011, 16,4 % avaient quitté la vie active à 57 ans, cette proportion n’était plus que de 9,8 % en 2023. Les salariés qui commencent à cotiser à la caisse de retraite à 17 ans – l’IGSS n’a pas étudié les retraites du secteur public – sont donc de moins en moins nombreux. La proportion de retraités à 65 ans affiche également une tendance à la baisse : elle s’élevait à près d’un tiers en 2012, à un quart en 2023, et était encore légèrement inférieure en 2021 et 2022. En revanche, la part des « départs intermédiaires » a augmenté, notamment les départs à la retraite à 64 ans. En 2011, ils ne représentaient que 2 %, contre plus de 5 % en 2022.

Six nouveaux retraités sur dix perçoivent une pension migratoire ; cela signifie qu’ils n’ont cotisé qu’en partie au Luxembourg, le reste de leurs cotisations ayant été versé dans au moins un autre pays. Le fait que d’autres âges de départ à la retraite et d’autres montants de retraite s’appliquent dans ces pays influence la décision de percevoir ou non une pension luxembourgeoise dès que les délais en vigueur le permettent. Le rapport de l’IGGS le montre clairement : au total, 31 % des nouveaux retraités ont perçu leur pension dès qu’ils remplissaient les conditions pour prendre leur retraite avant 65 ans. Ce n’était toutefois le cas que de 18 % des bénéficiaires d’une pension migratoire et de 17,6 % de ceux qui avaient été frontaliers jusqu’à récemment. En revanche, ce chiffre s’élève à 44 % chez les résidents luxembourgeois et à 50 % chez toutes les personnes ayant cotisé exclusivement à la caisse de retraite luxembourgeoise. Chez ces dernières, la proportion d’hommes (54 %) est nettement supérieure à celle des femmes (45 %). De manière générale, les femmes partent plus tard en retraite anticipée que les hommes : les premières à 60,9 ans en moyenne, les seconds à 61,7 ans. Et tandis qu’un tiers des femmes retraitées sont restées actives jusqu’à 65 ans, ce n’est le cas que d’un cinquième des hommes. L’écart de retraite entre les sexes est bien présent.

Une analyse plus approfondie du rapport de l’IGSS montre à quel point les parcours de cotisation peuvent varier d’un pays à l’autre et met en évidence les considérations qui pourraient inciter à travailler au Luxembourg quelques années de plus que ce qui est strictement nécessaire, afin d’améliorer le montant de sa retraite : Après une carrière de cotisation en principe complète au Luxembourg, à l’issue de laquelle une retraite anticipée aurait pu être perçue, 23,5 % des personnes concernées sont tout de même restées en activité, dont 16 % jusqu’à 65 ans. C’est également le choix qu’ont parfois fait les actifs percevant exclusivement une retraite luxembourgeoise. Avec 28 %, plus d’un quart d’entre eux sont restés actifs plus longtemps que nécessaire. Il est également remarquable que, parmi ceux qui auraient théoriquement pu prendre leur retraite dès 57 ans, 4,6 % soient restés actifs jusqu’à 65 ans. Cela représentait 873 personnes.

Il va bien sûr de soi que de telles décisions sont prises parce qu’elles permettent de réaliser un gain. Le rapport de l’IGSS ne donne qu’une idée approximative des mécanismes qui pourraient être à l’œuvre. Il indique tout d’abord que, pour le groupe des quelque 24 000 personnes ayant perçu immédiatement une retraite anticipée dès qu’elles remplissaient les conditions requises, le montant médian de la retraite de vieillesse s’élève à 3 796 euros. Pour les quelque 20 000 personnes qui ont reporté leur départ à la retraite, la médiane s’élève à 2 790 euros. Dans ce groupe, le décile inférieur perçoit au maximum 1 000 euros de retraite mensuelle (auxquels s’ajoute, en cas de « pensions migratoires », une retraite étrangère d’un montant indéterminé), tandis que le décile supérieur perçoit une retraite qui, avec près de 7 000 euros, soit près de 600 euros de plus que celle du décile supérieur du groupe des retraités ayant pris leur retraite immédiatement.

L’analyse de la situation des retraités en matière de revenus au niveau de leurs ménages, que l’IGSS a tenté de retracer à partir de microdonnées, apporte un peu plus d’éclaircissements. Son rapport compare les ménages par quintile sur une période de trois ans : l’année précédant le départ à la retraite du chef de famille bénéficiaire d’une pension (N-1) ; l’année du départ à la retraite (N) ; ainsi que la première année entièrement passée à la retraite (N+1).

Si l’on considère l’ensemble des retraités, ce n’est que dans le (cinquième) quintile passe dans le quatrième quintile entre les années N-1 et N+1 ; le départ à la retraite a donc entraîné une baisse du niveau de vie (calculé selon les normes d’Eurostat et pondéré en fonction du nombre de membres du ménage). L’effet est similaire dans le groupe de ceux qui ont pris leur retraite dès que cela a été possible : on peut également en conclure qu’ils n’ont pas été confrontés à un compromis entre un gain en années passées à la retraite et une retraite peut-être trop faible.

En revanche, parmi les personnes ayant continué à travailler pour compléter leur retraite, le départ à la retraite a entraîné, dans tous les quintiles situés au-dessus de celui correspondant à la retraite la plus faible, une perte significative et un glissement vers le quintile immédiatement inférieur entre les années N-1 et N+1. On ignore dans quelle mesure les prestations versées par des caisses étrangères compensent ces « pensions migratoires », fréquentes dans ce groupe. Il est toutefois possible qu’elles ne suffisent pas.

Dans sa conclusion, l’IGSS évoque un « impact limité » de la retraite sur la répartition des revenus par quintiles. On peut également dire que les actifs recherchent le juste équilibre entre le montant de leur retraite et la durée de leur retraite, et que les responsables politiques feraient mieux de ne pas toucher aux critères d’âge tels qu’ils sont actuellement.

Une réforme des retraites ne devrait sans doute pas les concerner non plus : la ministre des Affaires sociales du CSV,
Martine Deprez, ministre des Affaires sociales du CSV
, avait exclu il y a au moins un an que la durée de cotisation de 40 ans puisse être remise en cause : « Quiconque a été au service de la société pendant 40 ans mérite de pouvoir prendre sa retraite » (d’Land, 3 janvier 2024). Le Premier ministre a laissé entendre, lors d’une interview sur RTL, que cette position n’avait pas changé depuis : il souhaitait simplement « se demander » pourquoi le taux d’accès effectif à la retraite est si faible au Luxembourg. Il connaît bien sûr la réponse. C’est la même qu’il y a douze ans, lorsque Luc Frieden, alors ministre des Finances, avait élaboré la dernière réforme des retraites avec Mars Di Bartolomeo, ministre des Affaires sociales du LSAP. Elle proposait une formule « à la carte » : travailler plus longtemps ou accepter une retraite moins élevée. Comme cela a toujours fonctionné. Mais les nouvelles retraites ne cesseront de diminuer progressivement jusqu’en 2052. Le choix deviendra peu à peu plus difficile. Et si une nouvelle réforme réduit encore davantage les retraites, cette tendance s’accentuera.