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Social 19 min de lecture

Nous sommes désormais dans l’opposition

La semaine dernière, la négociation tripartite a échoué face à l'opposition de l'OGBL. Dans un entretien accordé au journal « Land », sa présidente, Nora Back, explique pourquoi son syndicat s'accroche avec tant d'obstination à l'indexation et comment elle entend lutter contre les inégalités sociales.

Article paru dans Édition avril 2022
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D’Land : Jeudi dernier, l’OGBL a été le seul des trois syndicats représentatifs au niveau national à ne pas signer l’accord tripartite. Avez-vous perdu ou gagné des adhérents depuis lors ?

Nora Back : En ce moment, nous attirons plutôt de nouveaux adhérents. Nous évoluons dans un contexte social complexe. Pendant la crise du Covid, nous avons fait preuve d’une grande cohésion. Nous sommes des syndicalistes, pas des virologues ; c’est pourquoi nous ne nous sommes pas opposés aux mesures liées au coronavirus, même si certains de nos adhérents nous l’ont reproché. Mais aujourd’hui, après cette période difficile, le gouvernement ose s’attaquer à notre cœur de métier : les questions de redistribution, de répartition équitable du travail et du capital, des salaires et du pouvoir d’achat. En tant que syndicat, notre rôle est de faire contrepoids lorsque des décisions politiques erronées sont prises.

Le Premier ministre, ainsi que de nombreuses autres personnes, ont présenté l’OGBL comme un bouc émissaire qui mettrait en péril la solidarité nationale pendant la guerre en Ukraine. Cette critique est-elle justifiée à vos yeux ?

Ce discours est infamant. Si nous reportons une tranche d’indexation au Luxembourg, cela n’empêchera pas la mort d’un Ukrainien de plus. L’OGBL a été l’une des premières organisations à manifester contre la guerre, aux côtés d’autres, sur la place Clairefontaine. Je n’y ai vu aucun de ceux qui ont fait des affaires avec les oligarques russes pendant des années. En tout état de cause, nous ne tolérerons aucune remise en cause en profondeur de notre système d’indexation, même sous prétexte qu’il y a la guerre en Europe.

Le gouvernement, le patronat et les deux autres syndicats ont décidé, dans leur accord, qu’aucune tranche d’indexation ne serait versée jusqu’en 2024. À titre de compensation, un crédit d’impôt sur l’énergie devrait alléger la charge financière, en particulier pour les ménages à faibles revenus. Qu’y a-t-il de mal à cela ?

Cet accord n’est rien d’autre qu’une manipulation de l’indice. Les structures salariales au Luxembourg reposent sur la loi sur les salaires indexés, et notre système de conventions collectives prévoit souvent des paramètres indexés dans les contrats. L’indice est censé compenser a posteriori la perte de pouvoir d’achat des citoyens. On ne peut pas simplement remplacer cela par un crédit d’impôt que les salariés financent eux-mêmes par leurs impôts. Ne serait-ce que pour cette raison, cet accord est mauvais.

Les entreprises paient bien des impôts, elles aussi.

Oui, mais c’est bien trop peu. Les ménages supportent une charge fiscale nettement plus lourde que les entreprises, c’est un fait avéré. Si le gouvernement avait voulu garantir la justice sociale, il aurait dû augmenter l’imposition des entreprises et des revenus élevés. Au lieu de cela, il accorde à toutes les entreprises une tranche d’indexation, y compris à Amazon et aux grandes banques, qui ont engrangé d’énormes bénéfices. Si le gouvernement avait aidé de manière sélective les petites et moyennes entreprises ou encore les grandes entreprises grandes consommatrices d’énergie, qui rencontrent des difficultés en raison de la hausse des prix, l’OGBL aurait donné son accord.

Vous vous seriez laissé entraîner là-dedans ?

Nous aurions fait une concession concernant la tranche d’indexation du mois d’août si le gouvernement nous avait accordé une contrepartie concrète qui aurait réellement allégé la charge des salariés. Nous n’entendons pas par là un crédit d’impôt qui ne permettrait qu’à une petite partie de la population de récupérer sa tranche d’indexation. Nous n’aurions pas conclu d’accord qui hypothéquerait les futures tranches d’indexation.

Quelle aurait donc été une contrepartie appropriée ?

L’une de nos principales revendications était l’ajustement du barème fiscal en fonction de l’inflation.

Ce n’est pas la première fois qu’une concertation tripartite échoue et que l’ajustement salarial automatique est suspendu. Ce qui est toutefois inhabituel, c’est que le LCGB et la CGFP soutiennent l’accord, contrairement à l’OGBL. Comment en est-on arrivé à cette rupture de solidarité ?

Les trois syndicats ont abordé les négociations d’un commun accord et disposaient d’un catalogue de revendications commun qui a longtemps fait l’objet d’un consensus. La situation n’a dégénéré qu’à la fin du dernier cycle de négociations, lorsque le gouvernement a présenté son offre, qui n’était plus négociable à ses yeux, comme l’a précisé le Premier ministre Xavier Bettel. Pour moi, il était évident que ce paquet restait bien en deçà du mandat que m’avait confié l’OGBL. Le paquet répondait aux directives que le LCGB et la CGFP avaient données à leurs négociateurs, c’est pourquoi ils l’ont accepté. Je peux le comprendre. Il ne s’agit pas ici d’une guerre syndicale, mais d’un différend entre le gouvernement et l’OGBL.

Le syndicat unique dont rêve l’OGBL depuis des décennies s’est-il désormais encore un peu plus éloigné ?

Il existe en effet différentes conceptions de ce qu’un syndicat peut et doit soutenir et accomplir. Le syndicat unique s’est peut-être encore éloigné, mais il n’était pas non plus à portée de main avant l’accord tripartite. Mais cette idée n’est pas pour autant morte. L’OGBL s’oppose par principe aux divisions au sein de la société et, en fin de compte, l’accord tripartite n’est rien d’autre qu’une division des travailleurs. Car même si les ménages dont le revenu mensuel ne dépasse pas 4 000 euros perçoivent désormais davantage qu’avec une tranche d’indexation : qui sommes-nous pour affirmer que ces ménages sont des gros salaires, contrairement à ceux qui ne gagnent que 3 900 euros ?

En 1982, la situation était similaire à celle d’aujourd’hui. Il y a presque exactement 40 ans, les syndicats avaient organisé une grande grève d’avertissement qui avait rassemblé 80 000 participants. Au final, cela n’a pas servi à grand-chose, puisque l’indice a tout de même été modulé pendant deux ans. Que comptez-vous faire maintenant ?

Contrairement au LCGB et à la CGFP, l’OGBL estime quant à lui que la grève d’avertissement générale de 1982 a porté ses fruits. Il s’agissait d’une mobilisation de masse à une époque où il était nécessaire que les travailleurs se défendent. Ce fut un événement historique. Les dizaines de milliers de manifestants ont bien sûr contribué à ce que les décisions politiques prises par la suite diffèrent de celles qui auraient été prises sans la grève. L’indice a certes été manipulé, mais le système des indices a sans aucun doute été sauvé par la grève générale. Ce système a dû être défendu à maintes reprises au cours de l’histoire. Aujourd’hui, nous nous trouvons à nouveau à un tel moment historique.

Y aura-t-il à nouveau une grève générale ?

L’accord tripartite a échoué à cause du gouvernement. Xavier Bettel n’a pas voulu poursuivre les négociations. Ce n’était pas prévu ainsi, cela nous a nous-mêmes pris par surprise. Depuis, nos instances se concertent pour déterminer la marche à suivre. Mais nous allons très certainement descendre dans la rue et mener des actions, notamment le 1er mai au centre culturel de Neumünster et les jours où les lois relatives à l’accord tripartite seront adoptées par la Chambre. Pour l’instant, nous informons la population à l’aide de tracts, en particulier les frontaliers, car ce sont surtout eux qui sont lésés par cet accord. Nous sommes définitivement entrés dans l’opposition. Je ne dis pas que c’est toujours une bonne chose, mais à l’heure actuelle, c’est la bonne décision.

En 1982, les syndicats bénéficiaient au moins du soutien du LSAP, qui était alors dans l’opposition. Aujourd’hui, seuls la Gauche, le KPL et les Pirates les soutiennent encore. L’OGBL s’est-il radicalisé sous la direction de Nora Back ?

Je ne pense pas. Au cours de son histoire, l’OGBL a toujours joué son rôle d’opposition ; ces dernières années, cela s’est simplement avéré un peu moins nécessaire. Mais le ras-le-bol de la population s’est amplifié, et il a également été attisé sur le plan politique. Beaucoup de gens souffrent, non plus seulement sur le plan émotionnel comme lors de la crise du Covid, mais désormais aussi financièrement en raison de l’explosion des prix. Les gens se rendent compte qu’on les mène un peu en bateau. Après l’échec de la tripartite en décembre, nous n’avons plus demandé de nouveau cycle de négociations. La prochaine ne devait avoir lieu qu’en juillet, mais le gouvernement nous a convoqués dès le mois de mars. Nous savions que la discussion porterait uniquement sur l’indice. Nous ne nous sommes pas radicalisés, c’est le gouvernement qui nous a provoqués. Il voulait procéder à des coupes dans les prestations sociales à un moment où la population va vraiment mal.

Cet indice est particulièrement équitable lorsque les écarts de revenus ne sont pas trop importants, car tous les salaires sont augmentés de 2,5 %. Les riches en profitent bien davantage que les pauvres. Dans une société où les inégalités sont importantes – ce qui est le cas au Luxembourg –, l’index ne fait que contribuer à aggraver ces inégalités. Quoi qu’en disent le patronat et le gouvernement : le système d’indexation, dans sa forme actuelle, est-il encore d’actualité ?

L’index n’est pas un instrument destiné à instaurer la justice sociale, mais à compenser la perte de pouvoir d’achat, tant pour les bas revenus que pour les hauts revenus. Il s’agit d’un automatisme purement mécanique. La question d’un index social ou plafonné est régulièrement mise en avant par les milieux patronaux afin de critiquer l’index. Il s’agit d’une entrée en matière populiste dans le débat, visant à monter les bas salaires contre le système, sous prétexte qu’ils bénéficieraient moins de l’index que les hauts salaires. Lorsque ce sont justement Michel Reckinger ou Michel Wurth qui affirment que l’index n’est pas social, cela montre à lui seul l’absurdité de cette affirmation. Car si les employeurs se découvraient soudain une fibre sociale, ils feraient bien de veiller à plus de justice sociale au sein de leurs entreprises. Ils feraient bien de réduire l’écart entre les bas et les hauts salaires dans leurs entreprises. Ils feraient bien de créer des emplois meilleurs et plus sûrs. Le gouvernement reprend désormais à son compte l’argument selon lequel l’indice ne serait pas social, ce qui est tout aussi perfide. Car il dispose des pouvoirs politiques nécessaires pour lutter contre les inégalités sociales. Or, il ne le fait pas, mais se contente de laisser la précarité et la pauvreté s’aggraver. Et maintenant, cet indice serait censé éliminer les inégalités contre lesquelles le gouvernement n’a rien fait pendant des années ? Or, la politique fiscale serait l’instrument approprié pour lutter contre les inégalités sociales.

Cet indice est de toute façon inefficace, car depuis la suppression, en 1996, de l’ajustement automatique du barème fiscal à l’inflation, la progression à froid absorbe immédiatement toute augmentation salariale.

C’est pourquoi il faut adapter la grille d’imposition à l’inflation et l’étirer afin d’aplanir la courbe d’imposition qui pèse sur les classes moyennes. Le taux d’imposition maximal doit être relevé et, pour les bas salaires, l’imposition ne doit s’appliquer qu’à partir d’un montant plus élevé. C’est la seule façon de garantir une plus grande justice sociale.

À chaque fois qu’on en a le plus besoin, l’indice est de toute façon suspendu ou « reporté », sans que les syndicats puissent y faire quoi que ce soit. L’engagement en faveur de l’indice n’est-il pas finalement qu’un combat de façade pour défendre un système qui ne fonctionne plus depuis des décennies ?

Au cours des dernières décennies, les syndicats se sont régulièrement engagés en faveur de l’indexation automatique des salaires et ont obtenu gain de cause. Si nous avons accepté des ajustements, c’était uniquement en échange de contreparties sérieuses. L’exemple le plus marquant est sans doute celui de 2009, lorsque nous avons obtenu le statut unique. Cela a constitué un véritable progrès social pour les travailleurs.

Serait-il judicieux d’introduire un seuil minimum pour les bas salaires et un plafond pour les hauts revenus dans l’indice ? Le KPL l’avait déjà réclamé dans les années 1970.

Si nous discutons sérieusement de la possibilité de ne plus accorder de tranche d’indexation aux ménages à très hauts revenus et de redistribuer cette masse salariale aux petits revenus, nous sommes partants. Mais tant qu’il ne s’agira que d’un débat de façade visant à remettre en cause l’indexation, nous ne nous y prêterons pas.

Les écarts de revenus au Luxembourg sont énormes, malgré un salaire minimum relativement élevé. Avant les transferts sociaux, le Luxembourg affiche le deuxième taux d’inégalité le plus élevé de l’UE. Ce n’est que grâce aux aides de l’État qu’il est possible de le réduire quelque peu, mais il reste néanmoins supérieur à la moyenne, même après prise en compte des transferts sociaux. En Belgique ou dans les pays scandinaves, où le taux de syndicalisation est élevé, les inégalités sociales sont nettement moins importantes. Les syndicats luxembourgeois ne devraient-ils pas trouver de nouvelles voies pour lutter contre ces injustices ?

Nous avons besoin de davantage de conventions collectives. Nous aurions d’ailleurs souhaité en discuter avec le nouveau ministre du Travail lors de la réunion tripartite. Pourquoi le gouvernement ne veut-il pas nous accorder une meilleure législation afin que nous puissions négocier davantage de conventions collectives sectorielles ? C’est ainsi que nous pourrons garantir qu’aucun salaire de dumping ne soit versé et que les inégalités salariales ne soient pas trop importantes. Or, plus de 50 % des entreprises au Luxembourg ne disposent pas de convention collective. Tant la Commission européenne que l’OSCE recommandent de renforcer les conventions collectives ; il ne s’agit donc pas ici d’une lutte des classes idéologique. Or, le gouvernement ne prend aucune mesure dans ce domaine, bien que la réforme du système des conventions collectives figure dans son programme gouvernemental.

Au Luxembourg, le progrès social a stagné au cours des dernières décennies. On ne constate ni réduction du temps de travail, ni augmentations salariales significatives. De même, la couverture des conventions collectives et la participation des salariés à la gestion de l’entreprise sont plutôt en recul depuis 50 ans. Le modèle corporatiste luxembourgeois, axé sur le consensus, avec ses innombrables instances tripartites et son indice, a-t-il encore un sens aujourd’hui ?

Pour l’instant, il est difficile de répondre à cette question. Ma confiance dans le dialogue social a été quelque peu ébranlée. Dans un mois, je verrai peut-être les choses différemment, mais pour l’instant, la tripartite accompagne le démantèlement social et la redistribution des richesses du bas vers le haut. Personne ne souhaite voir se reproduire la situation française avec les Gilets jaunes et des émeutes partout. Nous ne le voulons pas non plus. Le dialogue social et la paix sociale sont importants pour nous, nous ne voulons pas de troubles à tout prix. Mais parfois, c’est sans doute tout simplement nécessaire, lorsque la politique de la conciliation ne fonctionne plus. Et ce moment est désormais venu. La Tripartite n’est toutefois pas morte pour autant. Il arrive dans toutes les familles qu’on se dispute de temps en temps. Cela ne signifie pas pour autant qu’on ne se réconcilie plus jamais. L’attaque contre l’index représente pour moi une atteinte bien plus grave au modèle social luxembourgeois que le refus de l’OGBL de signer l’accord tripartite.

Tout comme les partis politiques, les syndicats ont du mal à recruter de nouveaux adhérents. Selon Statec, cela s’explique principalement par le nombre important de frontaliers français et par le fait que les syndicats ne sont plus attractifs pour les jeunes. Comment comptez-vous remédier à cette situation ?

L’analyse de Statec repose sur des données erronées. Le nombre de nos adhérents ne diminue pas, mais augmente régulièrement. Il est toutefois vrai qu’elle ne croît pas aussi vite que le nombre de salariés, et nous nous efforçons chaque jour de remédier à cette situation. Un autre point erroné de l’étude de Statec est l’affirmation selon laquelle la proportion de jeunes et de frontaliers serait en baisse. C’est exactement le contraire qui se produit. L’année dernière, deux fois plus de femmes que d’hommes et deux fois plus de frontaliers que de résidents ont adhéré à l’OGBL ; c’est chez les 18-35 ans que nous enregistrons le taux de croissance le plus élevé. Notre équipe est également composée presque exclusivement de jeunes, depuis qu’une génération entière de syndicalistes chevronnés a pris sa retraite en bloc. Nous sommes très actifs sur tous les réseaux sociaux et parlons le langage des jeunes. Peut-être que ce renouvellement générationnel a fait du bien à l’OGBL, lui permettant de se débarrasser de son image, qui était récemment devenue quelque peu dépassée.

Après la crise de la sidérurgie, la structure sociale du Luxembourg a profondément changé. John Castegnaro et Jean-Claude Reding ont ouvert l’OGBL aux frontaliers ; André Roeltgen a, avec votre aide, mobilisé les salariés du secteur des soins. Dans quels secteurs le syndicat peut-il encore recruter de nouveaux adhérents aujourd’hui ?

Le secteur des services liés à l’industrie financière représente notre plus grand défi. De nombreux jeunes diplômés trouvent un emploi au sein des « Big Four » et dans d’autres entreprises de ce secteur. Dans cet environnement plutôt hostile aux syndicats, il nous est difficile de prendre pied. Pour y parvenir malgré tout, nous avons créé le syndicat des services, qui compte désormais quatre collaborateurs à temps plein. Tous ont fait des études, ont un parcours similaire et maîtrisent le jargon propre à ce secteur. Dans les cabinets d’architectes, où les jeunes diplômés sont totalement exploités, nous avons déjà réussi à mettre en place un petit mouvement syndical. Le travail sur les plateformes représente un autre défi. Mais avec les travailleurs rémunérés à l’heure et les faux indépendants, ce n’est pas si simple, car ils n’ont souvent pas de contrat de travail ou ne savent parfois même pas qui est leur employeur.

Vos détracteurs vous reprochent de vous accrocher à une rhétorique du pouvoir d’achat et de la lutte des classes, qu’ils jugent « idéologique » et dépassée, et qui ne tiendrait plus compte des réalités sociales. Au cours des dernières décennies, la société est globalement devenue plus libérale, y compris sur le plan économique. Devez-vous repenser votre discours ?

S’il ne s’agit que d’une question de terminologie ou de rhétorique, j’accepte la critique. Mais tout ce que nous voulons, c’est que les gens aient assez d’argent pour joindre les deux bouts et qu’ils puissent vivre décemment. C’est notre raison d’être, c’est notre programme. Je ne comprends pas le reproche selon lequel nous serions idéologiques ou dogmatiques, car en réalité, nous sommes tout à fait pragmatiques : nous voulons simplement des conditions de travail sûres et de bons salaires, afin que les salariés puissent consommer et que leur argent alimente l’économie. Nous ne sommes tout de même pas des ploucs qui ne savent pas comment fonctionne le système économique.

Quelle importance reviennent encore la consommation et le pouvoir d’achat à l’heure du changement climatique, alors que de plus en plus de personnes optent pour la modération et le renoncement afin d’apporter leur contribution à la sauvegarde de la planète ?

La transition juste et la lutte contre le changement climatique préoccupent les syndicats partout dans le monde, car ces enjeux touchent également à la redistribution des richesses et aux droits des travailleurs. L’OGBL soutient la transition énergétique, mais celle-ci doit s’inscrire dans une démarche sociale, sans quoi la population ne s’y ralliera pas. Si le prix de l’essence ne cesse d’augmenter et qu’ils n’ont pas d’alternative, car les transports publics ne sont pas encore suffisamment performants, l’équation ne tient pas la route. Cela vaut pour les résidents, mais encore davantage pour les frontaliers, dont le Luxembourg dépend fortement. Il en va de même pour les locataires, qui n’ont absolument aucune influence sur le choix de leur propriétaire : se chauffe-t-il au fioul ou aux granulés de bois ? Si leur facture devient si élevée qu’ils ne peuvent plus la payer, nous ne faisons qu’aggraver la pauvreté, ce qui renforce la résistance à la transition écologique et à la protection de l’environnement, car tout en haut de la hiérarchie, on continue à polluer à un niveau élevé. Dans ce domaine, les syndicats doivent collaborer étroitement avec l’industrie et le monde des affaires pour provoquer un changement de mentalité. Ce changement de mentalité doit commencer au sommet pour se répercuter à la base.

En matière de changement climatique, on reproche à l’OGBL d’adopter une position ambivalente, car d’un côté, vous participez aux manifestations pour le climat, mais de l’autre, vous soutenez la politique d’investissement du Fonds de compensation dans les groupes pétroliers. Comment concilier ces deux positions ?

Nous soutenons les revendications de Greenpeace et de l’ASTM, mais nous n’avons guère pu participer activement à leur manifestation organisée avec Youth for Climate contre la politique d’investissement du fonds de retraite, car nous siégeons à son conseil d’administration. Nous leur avons toutefois fourni du matériel et un soutien logistique. Je tiens toutefois à souligner que les syndicats sont les seuls, au sein du conseil d’administration du Fonds de Compensation, à faire pression pour se désengager des entreprises qui investissent dans les énergies fossiles et ne respectent pas les droits de l’homme, tout en sachant pertinemment que cela ne peut se faire du jour au lendemain en raison d’obstacles juridiques. Nous devrions peut-être mieux communiquer cela à l’extérieur, car cela ne semble pas passer auprès du grand public.

Ce problème se pose également dans le domaine des chaînes d’approvisionnement.

Nous faisons partie de l’initiative « Pour un devoir de vigilance » ; je me suis engagé, aux côtés du cardinal Jean-Claude Hollerich, en faveur d’une loi sur la chaîne d’approvisionnement. Les droits de l’homme et les droits du travail sont en effet au cœur des missions de l’OGBL.

Face à la mondialisation de l’économie, de plus en plus dominée par les multinationales, faut-il renforcer l’internationalisation de la lutte syndicale ?

Nous avons conclu des accords de coopération avec la FGTB et la CGT, nous sommes membres de la Confédération européenne des syndicats et coopérons également avec le DGB, mais il va de soi que cette coopération devrait être encore meilleure. Souvent, nous sommes encore trop ancrés dans une logique nationale. Mais la Grande Région est également négligée au niveau politique. Lorsqu’un débat sur la pénurie de personnel soignant a émergé pendant la pandémie, nous nous sommes réunis avec les syndicats des pays voisins pour discuter de la possibilité d’une formation commune et d’une répartition équitable du personnel médical. Ce débat devrait également avoir lieu au niveau politique. Ce n’est pas uniquement notre responsabilité.