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Social 10 min de lecture

Match retour à Senningen

Contrairement à ce qui s'était passé au printemps, le gouvernement s'est montré résolument favorable aux salariés lors de la réunion tripartite d'automne. Les syndicats sont satisfaits du résultat, ce qui n'est pas le cas des organisations patronales. Ce qui les unit, c'est la crainte de 2024.

Article paru dans Édition septembre 2022
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Les négociations entre les partenaires sociaux ont été « difficiles » © Photo : Sven Becker

Dans un esprit de solidarité, Michel Reckinger n’aime pas parler actuellement de gagnants et de perdants. Du moins pas en ce qui concerne la tripartite. En raison de la guerre en Ukraine et de la crise économique qui menace, il n’y a aucune raison de se réjouir, a-t-il déclaré mercredi au Land. Tard mardi soir, le président de l’UEL semblait maussade lorsqu’il s’est présenté en dernier devant le micro, après les quatre ministres et les trois syndicalistes, pour exprimer en quelques phrases son accord provisoire sur le nouvel accord tripartite. Il n’était pas satisfait du résultat, mais l’UEL se veut « partie prenante de la solution » et « solidaire », sachant pertinemment que des charges supplémentaires pèseraient sur les entreprises. De toute évidence, le patronat avait du mal à accepter les mesures adoptées.

Le Premier ministre Xavier Bettel (DP) rayonnait lorsqu’il a annoncé, lors de la conférence de presse, que le gouvernement était parvenu, après 30 heures de négociations menées dans l’enceinte du château de Senningen, à un accord de principe avec les partenaires sociaux. La mesure phare de cet accord est le « frein aux prix de l’énergie » : la hausse du prix du gaz sera immédiatement plafonnée (à compter du 1er octobre) à 15 %, les prix de l’électricité ne devraient plus augmenter du tout, et la « remise » sur le fioul domestique sera doublée pour atteindre 15 centimes par litre. De plus, à compter du 1er janvier, tous les taux de TVA seront abaissés d’un point de pourcentage. Le Luxembourg entend ainsi freiner l’inflation, qui passerait de 6,6 % à 2,6 %, de sorte que, selon les calculs du Statec, la tranche d’indexation annoncée pour novembre ne sera due qu’en février et que la tranche reportée de juin sera versée le 1er avril 2023. Sans ce frein aux prix de l’énergie, trois à cinq tranches seraient dues au cours des douze prochains mois, selon les scénarios. Enfin, l’accord prévoit de nouvelles aides publiques et des avantages fiscaux plus avantageux, y compris pour les entreprises (voir p. 5). Si, contrairement aux calculs de Statec, une tranche supplémentaire de l’index devait tout de même être due en 2023, le gouvernement entend aider les entreprises à en assurer le paiement.

Bettel et ses collègues ministres, Yuriko Backes (DP), Claude Turmes (déi Gréng) et Franz Fayot (LSAP), se sont montrés particulièrement fiers que le dialogue social ait porté ses fruits et que les trois parties prenantes aient pu parvenir à un accord. Même l’OGBL, qui se montrait encore rebelle en mars, juge l’accord « bon », même s’il n’a pas réussi à faire valoir sa principale revendication, à savoir l’ajustement du barème fiscal à l’inflation (voir p. 4). Mardi, sa présidente, Nora Back, semblait presque gênée de se laisser courtiser par le Premier ministre libéral, son rôle public étant passé, en l’espace de quelques heures, de rebelle sociale à faiseuse de rois. Mais cette fois-ci, contrairement à ce qui s’était passé lors de la réunion tripartite de mars, le gouvernement a fait des concessions aux syndicats.

Au début des négociations, le ministre de l’Énergie Claude Turmes avait fixé la limite de la hausse du prix du gaz à un niveau près de trois fois supérieur aux 15 % finalement convenus. Il souhaitait ainsi inciter à faire des économies d’énergie. Après tout, la Commission européenne avait invité en juillet les États membres à réduire leur consommation de gaz de 15 % d’ici le 31 mars, mais les syndicats n’étaient pas convaincus que des « sanctions » via les prix auraient un tel effet incitatif. Le DP et le LSAP n’ont pas non plus insisté sur ce point, ce qui a permis de s’accorder assez rapidement sur les 15 % et, pendant un certain temps, il semblait que la tripartite pourrait aboutir dès mardi matin.

Mais l’UEL, la Fedil et l’ABBL n’ont pas voulu baisser les bras si facilement, malgré plusieurs promesses du gouvernement en faveur des entreprises. La réunion a dû être interrompue à plusieurs reprises mardi matin, car les représentants du patronat souhaitaient se retirer dans une pièce séparée pour se concerter. De leur côté, les syndicalistes discutaient et passaient des coups de fil dehors, sur le balcon devant le château de Senningen. À 14 heures, le patronat a demandé une pause de plusieurs heures. Ce n’est qu’à 18 h 30 que les négociations ont repris. Le LCGB et la CGFP ont qualifié ces négociations, dans la soirée, respectivement de « parfois difficiles » et de « pas tout à fait simples ».

« Les épaules solides » Dès mardi matin, le magazine économique Paperjam avait publié la version en ligne de son numéro d’octobre (la version papier n’est parue que mercredi). L’article à la une est une interview de Michel Reckinger, réalisée le 12 septembre alors que les discussions bipartites étaient encore en cours, et qui porte, ironiquement, le titre « Les épaules solides ». Le président de l’UEL y expose les positions qu’il a également défendues cette semaine dans l’annexe du château de Senningen. Il aurait préféré s’en tenir à l’accord tripartite de mars, dans lequel les tranches d’indexation avaient été reportées et où le patronat était sorti gagnant. Une tranche par an serait supportable pour les entreprises, selon ses propos rapportés par Paperjam. Mais en réalité, l’UEL préférerait supprimer purement et simplement le mécanisme d’indexation ou, à tout le moins, le moduler de manière à ce qu’il ne profite plus qu’aux bas salaires. L’interview est truffée d’attaques politiques, tant contre l’OGBL (« Je ne comprends pas pourquoi les syndicats ne descendent pas dans la rue contre l’indexation. Il n’y a pas plus injuste »), que contre Xavier Bettel (« Le Premier ministre passe son temps à dire que le Luxembourg va bien et qu’on va préserver le pouvoir d’achat ») et le DP (« Il va poursuivre la politique engagée sous son ancienne présidente, qui a déclaré que ce parti n’est pas celui des entreprises, mais celui des citoyens »). Dans le même temps, Reckinger regrette le style de direction patriarcal des « visionnaires » du CSV tels que Pierre Werner et Jacques Santer, qui auraient pris des décisions de politique économique même sans consulter les électeurs. Le président de l’UEL ne s’est certainement pas rendu service avec ces déclarations, qui ne sont d’ailleurs pas « solidaires », d’autant plus que l’édition numérique a été publiée avant même la fin des négociations tripartites.

Mais le président de l’UEL avait sans doute déjà compris, lors des discussions bipartites, que cette fois-ci, ce seraient les syndicats qui sortiraient vainqueurs de la tripartite, et il voulait régler ses comptes avec ses interlocuteurs. Mais peut-être les ministres Lex Delles, Franz Fayot et Claude Turmes l’avaient-ils déjà prévenu lorsqu’ils étaient invités, il y a trois semaines, à la fête d’anniversaire de son entreprise de plomberie, fondée il y a 111 ans, au Escher Schlassgoart.

L’OGBL se voit en revanche conforté dans sa position de refus adoptée en mars. En effet, ses revendications concernant le maintien du pouvoir d’achat et un soutien public sélectif aux entreprises ont été satisfaites, a déclaré Nora Back mercredi au journal « Land ». La défense et le rétablissement du mécanisme d’indexation sont en revanche considérés comme un effort collectif : le résultat de la tripartite s’explique avant tout par le fait que les syndicats ont fait front commun du début à la fin, a souligné Romain Wolff, président de la CGFP. Mais une autre raison tient également au fait que le LSAP s’est à nouveau rapproché des syndicats et n’a pas soutenu, lors des négociations, les modulations de l’index exigées par le patronat ni le report de six mois de la tranche d’indexation prévue en février.

Le fait que ce soit la collectivité qui finance ce « plan anti-inflation » d’un coût supérieur à un milliard d’euros semble pour l’instant passer au second plan, y compris pour les partis au pouvoir (voir p. 4). Dans le contexte de crise actuel, le LSAP s’est avant tout attaché à freiner l’inflation, a déclaré son président de groupe parlementaire, Yves Cruchten, au journal « Der Land ». Le Premier ministre du DP l’avait déjà déclaré il y a deux semaines, à l’issue du Conseil de gouvernement. Le président des Verts, Meris Sehovic, qui avait encore réclamé fin août, avec sa coprésidente Djuna Bernard, des aides financières d’urgence ciblées pour les citoyennes et citoyens à faibles et moyens revenus, se montre désormais satisfait. Et même le CSV n’a pratiquement rien à redire sur cet accord, comme l’a annoncé mercredi son coprésident de groupe, Gilles Roth, sur Radio 100,7.

Malgré tout, des voix critiques se sont également fait entendre à l’issue des négociations. Mercredi, Blanche Weber, présidente du Mouvement écologique, a déploré sur RTL l’absence de sélectivité sociale du « frein aux prix de l’énergie » ; l’argent serait à nouveau distribué à la pelle, alors qu’on sait depuis longtemps que les ménages à revenus élevés consomment nettement plus d’énergie. Des critiques similaires ont également été formulées sur Twitter par le co-porte-parole de déi Lénk, Gary Diderich, ainsi que par le membre du Parti pirate Sven Clement.

Climat : tant les Verts et le LSAP que l’OGBL ont fait savoir au gouvernement régional qu’ils partageaient cette analyse. Toutefois, selon l’argumentation commune, il n’a pas été possible, pour des raisons de délai et d’ordre technique, d’élaborer d’ici début octobre un concept cohérent pour un plafonnement progressif ou sélectif des prix de l’énergie. Lorsque Claude Turmes inaugurera cet après-midi l’Oekofest en compagnie de Blanche Weber, il lui expliquera sans doute que la Tripartite a justement pour but de trouver des solutions de compromis et que 2023 est une année électorale cruciale. Les gens pourront toujours avoir froid chez eux dans leur pull en laine tricoté à la main l’hiver prochain.

La seule mesure à caractère social adoptée lors de la réunion tripartite est le maintien de la prime énergétique que le gouvernement avait déjà mise en place en mars. Le plafond de revenus pour en bénéficier est supérieur de 25 % à celui de l’allocation de vie chère ; environ 30 000 foyers peuvent en faire la demande. On ignore combien le font effectivement, mais comme cela nécessite des démarches administratives complexes, ils ne devraient pas être très nombreux. Des chiffres officiels n’existent que pour l’aide au logement, qui doit également faire l’objet d’une demande. En 2021, moins d’un cinquième (7 146) des 36 000 ayants droit y ont eu recours.

Bien que, selon M. Reckinger, les divergences « idéologiques » et « dogmatiques » entre les partenaires sociaux – et en particulier entre l’UEL et l’OGBL – ne puissent guère être plus profondes, il existe néanmoins un point qui les unit : la crainte de 2024. Michel Reckinger craint que le Luxembourg ne puisse pas continuer « à ce rythme » si la crise perdure, car la marge de manœuvre financière des pouvoirs publics sera bientôt épuisée en raison du plafonnement des prix de l’énergie et des subventions publiques élevées. Nora Back, quant à elle, craint que des conflits violents n’éclatent entre les partenaires sociaux en 2024, lorsque l’accord tripartite arrivera à échéance et que plusieurs tranches d’indexation pourraient devenir exigibles les unes après les autres. Les négociations de conventions collectives dans les entreprises pourraient s’avérer plus difficiles en raison de l’accord qui vient d’être conclu, notamment parce que le gouvernement n’a pas mis en œuvre la réforme de la législation sur les conventions collectives annoncée dans l’accord de coalition.

Le nouveau gouvernement, qui entrera en fonction à la fin de l’année prochaine, devra se pencher sur ces craintes exprimées par les partenaires sociaux en cette période d’incertitude. Ses décisions ne seront dans un premier temps influencées que par la campagne pour les élections européennes ; il pourra ensuite travailler sans entrave pendant quatre ans. La composition de la prochaine coalition dépendra toutefois de la position que prendront les partis vis-à-vis de l’accord tripartite et du mécanisme d’indexation, ainsi que des propositions qu’ils présenteront pour réduire la dette publique.