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Social 11 min de lecture

Lutter contre l’inflation à coups d’arrosoir

Une décision tripartite plus respectueuse de l'environnement aurait été possible. Si le gouvernement n'avait pas attendu il y a quatre semaines pour se rendre compte que les prix de l'énergie posaient problème

Article paru dans Édition septembre 2022
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Le ministre de l'Énergie Claude Turmes (à droite) mardi après-midi en compagnie du vice-Premier ministre François Bausch, qui s'était encore exprimé samedi sur RTL contre © Photo : Sven Becker

C’est la présidente du Mouvement écologique qui a porté mercredi matin le jugement le plus cinglant sur la décision tripartite : « À nos yeux, c’est un échec total », a déclaré Blanche Weber sur RTL Radio. L’association environnementale avait « ardemment » espéré qu’il y aurait « une distinction entre les ménages et les entreprises », « mais surtout pas de plafonnement des prix ». Or, désormais, « tout le monde est aidé ». Or, on sait bien que plus on gagne d’argent, plus on consomme d’énergie.

C’est vrai. Et samedi encore, le vice-Premier ministre vert François Bausch avait expliqué dans l’émission « RTL Background » pourquoi il jugeait « inutile » la réduction de 7,5 centimes sur le prix de l’essence : parce que tout le monde en bénéficiait. Les gros salaires tout comme les salariés touchant le salaire minimum, les conducteurs de SUV tout comme les propriétaires de petites voitures. « J’aurais donné encore plus aux personnes à faibles et moyens revenus qui vivent dans l’Ösling. » Le chef du groupe parlementaire du CSV, Gilles Roth, « avait raison » lorsqu’il a souligné que ceux qui vivent en zone rurale et dépendent de leur voiture ressentent la hausse des prix du carburant différemment d’un habitant de la ville, par exemple.

On peut désormais reprocher la même chose au « paquet tripartite », si l’on veut que le prix de l’électricité pour l’ensemble des petits consommateurs n’augmente pas davantage par rapport au niveau actuel, et que celui du gaz n’augmente pas de plus de 15 %. Les Verts se retrouvent désormais dans l’embarras. Le président du parti, Meris Sehovic, déclare au journal *Der Land* : « Le prix du gaz est déjà deux fois plus élevé qu’avant le début de la guerre en Ukraine ». Si une hausse de 15 % venait s’y ajouter, cela constituerait bel et bien une incitation à faire des économies. De plus, le plafonnement des prix de l’électricité et du gaz ne serait « que temporaire ». Mais surtout, l’objectif primordial des membres verts du gouvernement au sein de la tripartite aurait été « de protéger le système d’indexation et d’éviter une catastrophe sociale. Laisser les prix de l’énergie s’envoler aurait été une catastrophe ».

Bien sûr, personne ne voulait laisser les prix de l’énergie évoluer librement. Le fait que les fournisseurs, d’Enovos à Sudenergie, aient annoncé une hausse de 80 à 110 % des acomptes sur le gaz à compter du 1er octobre, et de 35 % des prix de l’électricité au début de l’année prochaine, ne laissait présager pas seulement une forte incitation à faire des économies, mais aussi un véritable désastre. Et c’est tout de même le tandem de présidents des Verts, Meris Sehovic et Djuna Bernard, qui a déclaré fin août que des « aides s’étendant largement à la classe moyenne » étaient nécessaires.

Aujourd’hui, en revanche, il n’est pas facile de discerner une approche en faveur de la protection du climat dans ce plan de 1,1 milliard d’euros. Bien qu’elle existe, elle n’est qu’indirecte. Si les prix du gaz, qui n’ont pas augmenté de 100 %, mais seulement de 62 % depuis 2021, comme le précise le ministère de l’Énergie, venaient à augmenter de 15 % supplémentaires, ils seraient en moyenne, tous fournisseurs confondus, supérieurs de 78 % à ceux de 2021. Si l’on ajoute à cela que les prix de l’électricité doivent être plafonnés dans l’état actuel des choses, il subsiste une incitation à passer à l’électrique : acheter une voiture électrique, faire remplacer un chauffage au fioul ou au gaz par une pompe à chaleur électrique. Pour ces dernières, l’aide à l’investissement devrait être augmentée. Mais c’est à peu près tout ce que prévoit le compromis tripartite en matière de transition énergétique, si l’on fait abstraction du fait que les aides accordées aux entreprises pour leurs investissements dans l’efficacité énergétique (et dans la numérisation) seront également revues à la hausse.

D’autres pays n’apportent pas leur aide de manière aussi aveugle, tandis que d’autres le font. Le Luxembourg semble s’aligner sur la France : là-bas, comme cela a été annoncé la semaine dernière, les prix du gaz pourront augmenter de 15 % au maximum à partir de début janvier et jusqu’à fin 2023, et ceux de l’électricité à partir de février. Sans ce plafonnement, on s’attend à une hausse des prix de l’ordre de 120 %. Les ménages qui se chauffent au gaz ne devraient payer en moyenne que 25 euros de plus par mois qu’aujourd’hui, et ceux qui se chauffent à l’électricité, 20 euros de plus. Les douze millions de familles dont les revenus sont inférieurs au seuil de pauvreté recevront un chèque énergie unique d’un montant compris entre 100 et 200 euros.

Aux Pays-Bas, en revanche, un plafond tarifaire ne s’appliquerait qu’à une partie des coûts de l’électricité et du gaz, comme cela a été annoncé en début de semaine. Tout ce qui dépasse un seuil de consommation de base devrait être payé au prix du marché. En Allemagne, un tel système a été annoncé il y a trois semaines pour l’électricité. La question de savoir s’il sera également étendu au gaz reste en suspens. C’est peut-être l’Autriche qui est la plus avancée dans la mise en place d’un modèle de ce type : le gouvernement autrichien a adopté le 7 septembre un « frein aux prix de l’électricité » : à partir de décembre et jusqu’à mi-2024, un tarif de dix centimes par kilowattheure s’appliquera à une consommation de base allant jusqu’à 2 900 kilowattheures par an, le reste étant facturé aux prix du marché. Le seuil de 2 900 kilowattheures correspondrait à environ 80 % de la consommation moyenne d’électricité des ménages autrichiens. Ce plafonnement devrait permettre d’absorber jusqu’à 500 euros de surcoûts mensuels.

Toutefois, le modèle autrichien se base sur des foyers comptant jusqu’à trois personnes. S’il y en a davantage, il faudrait déposer des demandes supplémentaires. Et ceux qui rechargent une voiture électrique chez eux ou se chauffent avec une pompe à chaleur électrique ne bénéficieraient pas d’une prise en compte spécifique. Du moins jusqu’à présent. En Autriche, un débat fait rage pour savoir s’il faudrait au moins considérer les pompes à chaleur séparément. Ou s’il faudrait instaurer un plafonnement des prix pour le « chauffage des locaux », qui s’appliquerait non seulement aux pompes à chaleur et aux chauffages électriques, mais aussi aux poêles fonctionnant aux granulés de bois.

« Nous aurions dû mener ce genre de discussions au Luxembourg également, afin de mieux cibler le plafonnement des prix », déclare le ministre de l’Énergie Claude Turmes (Verts). Mais le gouvernement a dû réagir rapidement. « Il fallait prendre une décision maintenant, avant que les fournisseurs d’électricité et de gaz n’augmentent les acomptes au 1er octobre. » Lorsqu’il s’agit de réagir rapidement, « on n’a tout simplement pas le temps de faire des choses sophistiquées ». Turmes est ainsi probablement le membre le plus en vue du Mouvement écologique à ne pas partager l’avis de Blanche Weber. « Zéro ! », souligne-t-il. Et il répète : « Nous devions aider les gens. Sinon, les gens auraient risqué de devoir payer entre 1 500 et 2 500 euros de frais d’énergie par mois, voire davantage dans certains cas. » Comme alternative au plafonnement général de l’électricité et du gaz, la Tripartite avait envisagé pendant un certain temps la distribution de chèques-énergie. Mais ceux-ci n’auraient rien changé aux prix en soi. L’inflation aurait continué de progresser et trois à cinq tranches d’indexation auraient dû être appliquées, selon le scénario d’inflation présenté par le Statec la semaine dernière.

Pas le temps de s’attarder sur des subtilités – derrière cette affirmation se cachent des détails croustillants, comme le fait qu’un plafonnement ciblé du prix du gaz serait également difficile à mettre en œuvre sur le plan technique. Tous les foyers luxembourgeois ne disposent pas de leur propre compteur de gaz ; même dans les immeubles d’habitation récents, tous les consommateurs sont regroupés et les coûts sont ensuite répartis selon une clé de répartition convenue par la copropriété. Vouloir plafonner le prix du gaz de manière échelonnée aurait probablement nécessité de définir des typologies de consommation. Et d’affronter le débat sur le caractère arbitraire d’une telle mesure et sur les personnes qu’elle pourrait désavantager.

Mais le fait de « ne pas avoir le temps » tient aussi au fait que le gouvernement s’est penché bien trop tard sur la question des prix de l’énergie. Alors qu’en Allemagne, par exemple, le débat sur les prix n’a jamais cessé, même pendant les mois d’été, et que le troisième plan d’aide a été soumis au débat public début septembre, au Luxembourg, c’était « business as usual » avec la vacance du poste de ministre et la Schueberfouer. Après que la direction du parti des Verts eut tenu sa conférence de presse sur les aides au cours de la dernière semaine d’août, le Premier ministre Xavier Bettel a emmené le ministre de l’Énergie à une conférence de presse commune à l’issue du premier Conseil de gouvernement après la pause estivale, à l’instar de ce qu’avait fait Paulette Lenert en mars 2020 après l’apparition des premiers cas de Covid. Bettel y a montré qui était le chef au sein du gouvernement et qu’il n’acceptait pas qu’un partenaire de coalition tente de se démarquer avec ses propres idées politiques. Ce même Premier ministre qui, après son voyage à Kiev le 21 juin, n’a plus dit un mot en public sur l’Ukraine et dont la coalition a perdu le lien entre la guerre d’agression menée par la Russie et les mesures politiques prises au niveau national. De retour de vacances et confronté à la perspective d’une forte hausse des prix de l’énergie dès le 1er octobre, en premier lieu pour le gaz, il ne restait plus d’autre solution qu’un plafonnement général des prix, dont la différence serait prise en charge par la collectivité via le budget de l’État. D’autant plus que lors d’une table ronde tripartite, les syndicats ont insisté pour que chaque tranche d’indexation
soit versée, tandis que l’UEL aurait préféré supprimer le système d’indexation existant. Afin de mettre un terme au débat sur l’indexation et de contenir l’inflation de manière à ce qu’une seule tranche d’indexation au maximum soit due par an, le gouvernement a opté pour une approche « à l’aveuglette ».

Accorder des aides, éviter de trop insister sur l’épargne et privilégier plutôt les mesures incitatives a bien sûr pour les partis de la coalition l’effet secondaire bienvenu de ne pas se rendre impopulaires auprès de l’électorat. La réduction sur le prix du carburant, peu appréciée des Verts, est même doublée pour les propriétaires de chauffages au fioul. Mais il faut tout de même faire des économies. Le plan d’urgence gazier adopté en juillet par le Conseil des ministres de l’Énergie de l’UE exige en effet de réduire la consommation de gaz. Dans la première phase actuellement en vigueur, il prévoit qu’aucun État membre ne sera sanctionné s’il ne respecte pas l’objectif d’économie de 15 %. Mais que se passerait-il si une plus grande solidarité était nécessaire entre les États membres de l’UE qu’à l’heure actuelle, parce qu’il faudrait peut-être produire davantage d’électricité à partir du gaz ou que plus aucun gaz ne provenait de Russie ? La situation liée à la guerre en Ukraine s’est aggravée après l’ordre de mobilisation de 300 000 réservistes donné cette semaine en Russie.

Une proposition présentée la semaine dernière par la Commission européenne prévoit que, outre le gaz, il faille également économiser l’électricité, non pas de manière plutôt volontaire dans un premier temps, mais de manière obligatoire dès le départ : La consommation d’électricité devrait être réduite d’au moins 10 % entre début décembre et fin mars, notamment pendant les « périodes de pointe », lorsque la demande est la plus forte. Le Luxembourg serait-il en mesure d’y parvenir si les ministres européens de l’Énergie en décidaient ainsi lors de leur prochaine réunion le 30 septembre et si, dès le lendemain, le prix de l’électricité ne devait plus augmenter pour tous les clients particuliers du pays ? Qui sait. Il serait en tout cas assez étrange de lancer des appels aux économies à la population. Ce serait alors à l’État, aux communes et aux entreprises particulièrement gourmandes en électricité de prendre le relais.