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Les adeptes des théories du complot, ce sont toujours les autres

Comment aborder les théories du complot ? Une critique et une typologie

Article paru dans Édition janvier 2022
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Une théorie du complot sur la théorie du complot

Le thème des théories du complot revêt une grande importance sociale et politique. Il s’agit d’un sujet pour ainsi dire omniprésent, qui est abordé non seulement dans les discours politiques, mais aussi dans les analyses journalistiques. Les travaux qui, en quelque sorte, transcendent la frontière entre les analyses universitaires et grand public sont particulièrement intéressants.

Jetons un coup d’œil à l’un de ces ouvrages : il s’agit du livre de Katharina Nocun et Pia Lamberty intitulé *Fake Facts : Comment les théories du complot influencent notre façon de penser*, paru en 2021 aux éditions Quadriga. Cet ouvrage est emblématique d’une publication à la frontière entre l’exigence scientifique et le grand public non universitaire : Katharina Nocun est journaliste, Pia Lamberty est psychologue et – selon le texte de quatrième de couverture – « experte dans le domaine des idéologies complotistes ». Le sous-titre « Comment les théories du complot influencent notre façon de penser » laisse déjà entrevoir une thèse importante des deux autrices : nous pouvons tous croire aux complots. Comme l’écrivent Nocun et Lamberty à la fin de l’ouvrage : « La raison pour laquelle nous abordons précisément ce sujet est que la croyance dans les récits de complot traverse toute la société. Tout cela est loin d’être un phénomène marginal et ne l’a d’ailleurs jamais été. Nous connaissons sans doute tous des personnes qui considèrent secrètement les recommandations en matière de vaccination comme un complot de l’industrie pharmaceutique ou qui, après leur troisième bière, se mettent à raconter des récits de complot sur l’attentat contre le World Trade Center. »

Si les théories du complot sont présentes dans l’ensemble de la société, cela signifie, selon les autrices, que nous pouvons tous nous demander si, et dans quelle mesure, nous n’adhérons pas nous-mêmes à cette mentalité complotiste. Cette question est ici abordée avant tout sous l’angle psychologique : « Quel est votre niveau de mentalité complotiste ? », demande-t-on d’emblée, et les lectrices et lecteurs peuvent passer un bref test psychologique à l’aide d’un questionnaire qui révèle leur degré d’adhésion à ce type de pensée. La « mentalité de complot » est ici définie comme « une méfiance générale envers “ceux d’en haut” ». Il semble qu’il faille comprendre ce modèle en ce sens qu’une mentalité de complot ni particulièrement élevée ni particulièrement faible ne semble souhaitable : l’un conduit à se perdre dans des théories du complot farfelues, l’autre à une croyance naïve en l’autorité. Reste à se demander pourquoi certains d’entre nous présentent une mentalité complotiste aussi marquée : « Quels sont les facteurs déterminants qui poussent les gens à croire aux récits de complot ? »

Du point de vue de Nocun et Lamerty, ces facteurs relèvent avant tout de la psychologie individuelle. Différentes approches sont présentées ici. L’une des « principales raisons pour lesquelles les gens croient aux récits de complot » tient au sentiment de contrôle sur leur propre vie : « Ils compensent ainsi une perte de contrôle vécue, par exemple lorsqu’ils perdent leur emploi ou ont le sentiment de traverser une période d’incertitude politique. » En d’autres termes : la croyance dans les théories du complot s’explique principalement par deux mécanismes psychologiques. D’une part, un mécanisme qui compense une perte de contrôle réelle ou ressentie : l’hypothèse d’un complot génère alors un « sentiment de contrôle » en permettant à celui qui y croit de « percer à jour » la situation et de « démasquer » les « véritables » acteurs derrière cette perte de contrôle.

Nocun et Lamberty s’opposent toutefois à l’idée selon laquelle les adeptes des théories du complot seraient « fous ». Les auteures rejettent l’assimilation de la paranoïa à la théorie du complot – mais elles affirment néanmoins l’existence d’une analogie, d’une similitude spécifique : « Alors que les personnes paranoïaques croient que pratiquement tout le monde en a après elles, les adeptes des théories du complot pensent que quelques personnes puissantes en ont après presque tout le monde. » La croyance en une théorie du complot n’est certes pas identique à la paranoïa, mais elle lui est manifestement apparentée.

La théorie psychologique de la pensée complotiste interprète celle-ci comme le résultat de déficits et de troubles mentaux et intellectuels. Elle décrit une multitude d’erreurs et de troubles cognitifs qui, selon les auteures, sont à l’origine de la pensée complotiste. Pour l’essentiel, cependant, les nombreux symptômes et erreurs peuvent être ramenés à trois ensembles : 1. La pensée complotiste résulte du fait que les individus ne perçoivent et n’acceptent que les informations qui confirment leur vision du monde. Cette erreur est désignée en psychologie sous le nom de « biais de confirmation » (« confirmation bias »). Le symptôme clinique de la paranoïa (délire de persécution), souvent associé aux théories du complot, peut facilement être interprété comme l’expression extrême d’un biais de confirmation : Dans ce sens, le délire de persécution ne signifie rien d’autre que l’incapacité à percevoir quoi que ce soit d’autre que des signes confirmant la pensée complotiste. 2. Les théories du complot proposent des explications simplistes à des relations complexes. Elles promettent ainsi « repères et soutien » dans des situations politiques ou sociales confuses – tout en offrant un sentiment facile à atteindre de « mieux cerner » le monde que les autres. 3. Les théories du complot parviennent souvent à cette perception dramatique et faussée de la réalité en établissant un schéma simpliste « amis-ennemis » – grâce auquel tout le mal du monde peut être interprété comme le résultat de l’action intentionnelle d’un groupe de personnes bien précis, et où seuls ceux qui mènent la lutte contre ce groupe peuvent être considérés comme des amis.

En raison de ces distorsions de perception, la croyance aux théories du complot apparaît comme une déviation et un trouble mental dont « nous tous » pouvons potentiellement être victimes à tout moment. « Nous portons tous au plus profond de nous-mêmes une prédisposition aux distorsions de perception », écrivent Nocun et Lamberty : « Dans certaines circonstances, cela peut nous amener à mal interpréter des informations, à accepter sans réfléchir des fausses nouvelles comme des vérités, voire à tomber dans le piège des récits conspirationnistes. » C’est essentiellement la version de l’histoire que les deux autrices racontent à propos des théories du complot : l’esprit humain est vulnérable à toute une série de dysfonctionnements et d’erreurs – et est donc constamment menacé de sombrer complètement dans l’irrationalité. Dans ce contexte, la lecture d’un ouvrage tel que *Fake Facts* peut offrir à la fois la possibilité d’un autodiagnostic – dans quelle mesure mon propre esprit est-il menacé ? – et la promesse de repérer à temps les premiers signes d’irrationalité dans son propre environnement.

Aussi important et pertinent que soit le travail de Nocun et Lamberty (d’ailleurs, leurs thèses sont bien sûr très répandues dans le débat public sur les théories du complot), je tiens néanmoins à formuler une objection de fond. À y regarder de plus près, j’affirmerais que tous les critères essentiels relatifs aux erreurs cognitives et à la pensée complotiste, tels qu’élaborés par Nocun et Lamberty, s’appliquent également à leur propre analyse.

Premièrement, on retrouve ici aussi une forme de biais de confirmation, dans la mesure où l’explication proposée ici pour les théories du complot en fait en quelque sorte un phénomène omniprésent. Le ton de l’analyse est systématiquement alarmiste : Les adeptes des théories du complot sont partout ; en fin de compte, chacun d’entre nous court à tout moment le risque de croire à ces théories, car les erreurs cognitives qui en sont à l’origine relèvent tout simplement de la nature humaine. En conséquence, selon les auteures, l’irrationalité semble omniprésente. La gamme d’exemples cités par Nocun et Lamberty est variée et hétérogène : le faux historique des « Protocoles des Sages de Sion », les théories du complot concernant les attentats contre le World Trade Center en 2001, la croyance en un empoisonnement par les chemtrails, les mythes de QAnon, la mythologie de la Terre plate, les climatosceptiques ou encore divers mythes autour de l’origine du coronavirus responsable de la pandémie de ces deux dernières années. On a l’impression d’un manège politique fantomatique où, pour chaque sujet, surgissent des déformations effrayantes, des montages de mensonges et même de la pure folie. Deuxièmement : ici aussi, un schéma « amis-ennemis » s’installe : il s’agit toujours, sous toutes ses variantes, d’une lutte entre la rationalité et l’irrationalité, entre les démocrates et les ennemis de la démocratie. Troisièmement, on aboutit ainsi à une explication simpliste de problèmes complexes, en ramenant finalement de nombreux ensembles de problèmes différents – la crise de la démocratie, notamment aux États-Unis, l’extrémisme de droite en Allemagne, les problèmes liés à la politique sanitaire face au coronavirus – à des erreurs mentales (ce qui fait systématiquement passer à la trappe les problèmes sociaux structurels). En d’autres termes, l’analyse présentée dans *Fake Facts* formule une théorie du complot sur les théories du complot : l’ouvrage tombe exactement dans les pièges mentaux contre lesquels il met en garde.

Théories du complot et complots réels

L’analyse des théories du complot chez Nocun et Lamberty pâtit du fait que cette catégorie est utilisée comme un concept fourre-tout pour désigner des phénomènes très divers. Mais ce phénomène fait-il l’objet d’une approche plus nuancée dans les analyses des sciences culturelles ? Là encore, on observe une tendance à la généralisation, liée à la définition même de la « théorie du complot ». Les réflexions des sciences culturelles sur les théories du complot reposent généralement sur deux définitions. La première de ces définitions est la suivante : les théories du complot sont comprises comme des affirmations selon lesquelles il existerait une sorte de pouvoir secret (le plus souvent un groupe de personnes) agissant dans les coulisses de la vie politique, et que, par conséquent, la réalité visible par tous n’est rien d’autre qu’une illusion qui dissimule à nos yeux les machinations et intrigues sinistres. Dans la mesure où les complots sont, par définition, secrets et invisibles – un groupe de personnes au sein d’une organisation politique forme en quelque sorte une sous-organisation dont les objectifs et les plans vont généralement à l’encontre du monde environnant –, le théoricien du complot rassemble des indices afin de déchiffrer, à partir des éléments d’une énigme, la complexité d’un secret se cachant derrière la réalité apparente à tous.

La deuxième caractéristique est que cette « théorie » n’a aucun fondement réel : l’univers des théories du complot relève a priori de l’imaginaire, de la supercherie, de l’illusion. Contrairement à « l’histoire réelle du complot » – c’est-à-dire aux rares cas de complots avérés –, les théories du complot relèveraient « du domaine de l’imaginaire ou, tout au plus, de la conjecture », affirme-t-on. Cela signifierait que tout discours sur les complots repose sur de simples suppositions, des illusions ou des fantasmes : toute théorie du complot est ainsi d’emblée condamnée comme le produit d’un imaginaire délirant. L’analyse des sciences culturelles explique donc régulièrement les théories du complot par la catégorie de la paranoïa, comme si seul le délire de persécution pouvait concevoir des complots. Il arrive parfois que la littérature scientifique préconise de renoncer au terme « théorie du complot » pour parler plutôt d’« idéologie du complot » ou de « mythe du complot ». La théorie du complot serait alors d’emblée un discours réservé aux personnes peu instruites et aux « excentriques ». Reste à savoir comment on peut affirmer avec certitude que les théories du complot sont a priori erronées ? Après tout, la nature même d’un complot implique qu’il opère dans l’ombre et le secret, et qu’il ne sera donc, d’emblée, ni facile à prouver ni à réfuter.

Dans la littérature scientifique consacrée aux théories du complot, on soutient généralement que celles-ci peuvent être clairement distinguées des complots réels. Ainsi, dans son ouvrage de référence sur les théories du complot, Michael Butter affirme que « les complots réels (…) se distinguent clairement de ceux que les adeptes des théories du complot croient avoir découverts ». Butter cite trois critères censés permettre de distinguer clairement les complots réels des théories du complot fantaisistes. Premièrement : la durée du complot – les complots réels seraient toujours « des projets menés à bien dans un délai relativement court et poursuivant un objectif concret », tandis que les théories du complot prétendraient être des complots à long terme aux objectifs extrêmement ambitieux et souvent vagues. Deuxièmement : l’ampleur du complot – les complots réels sont le fait d’un nombre limité de personnes, tandis que les théories du complot supposent généralement des complots de très grande envergure impliquant un grand nombre d’individus. Il existe par exemple des théories selon lesquelles les attentats du 11 septembre 2001 auraient été commandités par le gouvernement américain lui-même afin de fournir un prétexte à l’invasion de l’Afghanistan et de l’Irak : Or, un tel plan nécessiterait la participation d’un grand nombre de personnes, dont aucune n’aurait, à ce jour, révélé le secret de cette planification. Or, plus un complot compte de personnes initiées, plus il est logiquement probable qu’il soit démasqué. Troisièmement : les théories du complot reposent sur une vision erronée de l’homme et de l’histoire. « Les théories du complot partent du principe que les hommes peuvent orienter le cours de l’histoire selon leurs intentions, et donc que l’histoire est planifiable. » En d’autres termes : dans l’univers fantastique de la théorie du complot, des plans et des complots peuvent être élaborés sans interruption pendant des années, alors que le monde réel est largement structuré par des hasards et des événements imprévus. Alors que les explications « officielles » des événements historiques supposent souvent un degré élevé de hasard – le meilleur exemple en est peut-être la « thèse de l’auteur unique » concernant l’assassinat de Kennedy –, la théorie du complot insiste sur la non-contingence : sur des liens cachés (voire dissimulés) et des intentions secrètes.

Mais la frontière entre réalité et imagination est-elle vraiment aussi simple et claire ? Prenons l’exemple du scandale des émissions polluantes de Volkswagen. En septembre 2015, on a appris que Volkswagen avait installé, dès le début des années 2000, un dispositif secret dans ses véhicules diesel qui permettait de respecter les normes d’émissions américaines très strictes en mode banc d’essai, mais de les dépasser largement en conditions de conduite normales. Le groupe Volkswagen a eu l’audace de promouvoir ses véhicules diesel sous le slogan « Clean Diesel ». Après la découverte de ce dispositif de manipulation, VW n’a pas hésité à le présenter comme le fait de quelques individus isolés, ce qui a permis au groupe de se poser en victime de ces quelques coupables isolés. Cette version des faits a d’ailleurs été largement reprise, dans un premier temps, par les médias allemands. Ce n’est qu’au fil d’enquêtes et de révélations supplémentaires qu’il est apparu qu’au moins 30 personnes issues de la direction de Volkswagen avaient eu connaissance de cette technologie secrète et illégale. Le complot de la direction de Volkswagen n’était certainement pas le fruit d’une décision « prise à la va-vite » : la supercherie concernant la technologie secrète intégrée aux véhicules diesel aurait été mise en œuvre pendant près de 10 ans. Le premier critère d’une théorie du complot serait donc rempli. La taille du groupe conspirateur est assez importante, avec sans doute plus de 30 personnes impliquées : le deuxième critère est donc également rempli. Si l’on tient compte du fait que ces personnes ont intentionnellement œuvré pendant une si longue période à contourner les normes d’émissions américaines, on ne peut certainement pas parler de coïncidences – et le troisième critère est donc également rempli. En d’autres termes : il ne serait pas difficile de trouver un véritable complot répondant à tous les critères qui, dans les textes de recherche, ne caractérisent que des théories du complot fictives. La distinction entre complots réels et théories fantaisistes n’est pas aussi triviale qu’on le présente souvent.

Une typologie des théories du complot

Il semble ici urgent de faire la distinction, afin que la « théorie du complot » ne soit pas utilisée comme une catégorie fourre-tout qui regroupe pêle-mêle les mythes et théories les plus divers. Je voudrais proposer une distinction entre trois formes de théories du complot.

La première catégorie pourrait être appelée, de manière générale, « complots fantaisistes ». Elle regroupe notamment les complots scientifiques, qui s’inspirent plus ou moins clairement du genre littéraire de la science-fiction. On y trouve des théories farfelues telles que celle popularisée par le journaliste britannique David Icke, selon laquelle le monde serait menacé par des extraterrestres reptiliens, capables, de manière perfide, de prendre une apparence humaine parfaitement réaliste (« shapeshifting ») et de s’immiscer dans la vie politique quotidienne. Cette construction mentale imaginative postule que les reptiliens proviennent aussi bien d’autres planètes que d’autres dimensions, et qu’ils ont pour projet de prendre le contrôle du monde et d’asservir l’humanité. Un autre mythe conspirationniste de cette catégorie est la spéculation sur la Terre plate – bien que celle-ci, prise isolément, ne soit pas nécessairement une théorie du complot (mais simplement une hypothèse scientifique erronée) : elle ne devient une théorie du complot qu’une fois complétée par le récit selon lequel les scientifiques reconnus dissimuleraient délibérément, entre autres, la vérité sur la planéité de la Terre.

Cette forme de théorie du complot s’est particulièrement fait remarquer dans le domaine politique – notamment en lien avec les « fake news », ces mensonges parfois diffusés de manière stratégique qui peuvent s’intégrer dans des récits conspirationnistes. C’est le cas notamment de l’affaire du « Pizzagate », qui a circulé pendant la campagne électorale de 2016 aux États-Unis : selon cette rumeur, des personnalités politiques de premier plan du Parti démocrate auraient dirigé un réseau de pédopornographie dans la cave d’une pizzeria à Washington. Comme on le sait, cette histoire a été inventée de toutes pièces par des adeptes de la théorie du complot : le 4 décembre 2016, un agresseur armé a fait irruption dans la pizzeria… pour constater qu’elle ne disposait même pas de cave.

Dans certains milieux politiques américains, ce type de théorie du complot semble désormais bien ancré, à commencer par le mouvement des « Truther », qui remettait en cause les explications officielles concernant les événements du 11 septembre 2001 ; et qui a naturellement débouché sur le mouvement « birther », qui remettait en cause le fait que Barack Obama soit né aux États-Unis et puisse donc légitimement devenir président. L’animateur de radio Alex Jones, figure de proue de ce milieu, a été condamné il y a quelques semaines à une amende pour avoir nié à plusieurs reprises et publiquement la fusillade de l’école primaire de Sandy Hook en 2012, affirmant qu’il s’agissait d’un mensonge mis en scène dans le but de durcir la législation sur les armes aux États-Unis.

La deuxième catégorie pourrait être qualifiée de « théorie du complot combinatoire ». Contrairement à la première catégorie, ces théories ne sont pas falsifiables a priori, pour la simple raison qu’elles sont généralement tellement spéculatives qu’elles ne peuvent être ni prouvées ni réfutées. L’exemple le plus connu de ce type de théorie du complot au XXe siècle est sans doute l’assassinat de John F. Kennedy, le 22 novembre 1963. L’explication officielle de cet acte, publiée dans le rapport Warren, accuse Lee Harvey Oswald d’être le seul responsable de l’assassinat. Mais les théories concurrentes sur cet assassinat ne manquent pas : il n’y a pratiquement aucun groupe politique qui n’ait pas encore été désigné comme responsable. L’écrivain Norman Mailer compare l’importance du rapport Warren à celle du Talmud dans le judaïsme : « Pour deux générations d’Américains, les vingt-six volumes de la commission Warren sont devenus une sorte de texte talmudique qui réclame des commentaires et des explications supplémentaires. » Les récits de complot entourant l’assassinat de Kennedy tirent cette qualité talmudique de la puissance de la combinatoire, qui permet sans cesse de nouvelles connexions, perspectives et interprétations. On ne peut s’attendre ici ni à des preuves ni à des réfutations : il n’y a que des interprétations et des théories. C’est pourquoi la théorie du complot combinatoire est plus individuelle que la première catégorie : toute tentative visant à établir un récit définitif du complot devait d’emblée faire face au même doute que la version officielle de l’affaire.

La troisième catégorie peut être qualifiée de théories du complot (a posteriori) vérifiables. Il s’agit donc d’une catégorie de théories du complot qui contredisent explicitement l’hypothèse de base selon laquelle toutes les théories du complot seraient a priori fausses – dans la mesure où elles ont été confirmées, au moins pour la majorité des observateurs, à partir d’un certain moment.

Il existe néanmoins quelques exemples de théories du complot pouvant être considérées comme vérifiées, du moins dans la mesure où une grande majorité les considère désormais comme avérées. Plusieurs attentats à la bombe perpétrés en Italie entre les années 1960 et 1980 ont d’abord été attribués à des extrémistes de gauche. Depuis les années 1990, cependant, il est apparu que ces attentats avaient été planifiés par des groupes d’extrême droite agissant en liaison avec l’unité paramilitaire secrète de l’OTAN Gladio/Stay Behind – dont le Premier ministre Giulio Andreotti n’a reconnu l’existence qu’en 1990 – ainsi qu’à la loge secrète Propaganda Due. De nombreux indices laissent penser que l’attentat perpétré lors de l’Oktoberfest de Munich en 1980 n’était pas l’œuvre d’un seul individu, Gundolf Köhler (comme l’affirment les conclusions de l’enquête officielle), mais qu’il était également le fait de groupes liés à Gladio. Ce qui, auparavant, devait passer pour un mythe conspirationniste paranoïaque est devenu, à partir des années 1990, la version officielle expliquant ces attentats à la bombe. Un autre exemple est l’ingérence de la Russie dans les élections présidentielles américaines de 2016 : après que l’équipe de campagne de Trump eut pris contact avec le gouvernement russe dès l’été 2016, des interventions de grande envergure, attribuées à l’initiative de la Russie, ont eu lieu à l’automne 2016 : des millions de publications ont été diffusées sur les réseaux sociaux afin de faire basculer l’opinion en faveur de Trump ; par ailleurs, des ordinateurs du Parti démocrate auraient été piratés et les données ainsi obtenues transmises à Wikileaks. Le gouvernement américain précédent a toujours nié que l’élection ait été truquée, mais le rapport dit « Mueller », rédigé à la demande du Sénat, a considéré que cela était avéré. Dans tous ces cas, la vérité officielle d’autrefois a désormais été discréditée comme un mythe destiné à dissimuler la réalité, tandis que l’ancienne théorie du complot a été reconnue comme « réelle ».

Un dernier exemple, qui peut en quelque sorte être considéré comme un mélange de théorie combinatoire et de récit de complot potentiellement vérifiable (en tout cas : potentiellement vérifiable) : la théorie selon laquelle le SARS-CoV-2 ne proviendrait pas, comme on le suppose généralement, d’une zoonose spontanée survenue dans l’environnement du « marché humide » du centre de Wuhan, mais se serait échappé d’un laboratoire à la suite d’un accident. Cette hypothèse s’appuie sur le fait que le laboratoire du Centre de contrôle et de prévention des maladies de Wuhan (WHCDC), qui mène notamment des recherches sur les coronavirus, se trouve à moins de 300 mètres du marché aux poissons de Huanan, où les premiers cas de Covid-19 ont été enregistrés en décembre 2019. Le laboratoire s’y est d’ailleurs installé le 2 décembre 2019 seulement. Le soupçon repose donc principalement sur une proximité géographique – dans la terminologie de l’analyse des récits conspirationnistes, il s’agit par conséquent d’une « théorie de la proximité » (propinquity theory) : une théorie qui interprète cette proximité géographique comme n’étant pas fortuite. L’hypothèse selon laquelle le virus proviendrait d’une « fuite de laboratoire » a été formulée très tôt – notamment par le sénateur républicain Tom Cotton, de l’Arkansas, en janvier 2020. Le New York Times et le Washington Post ont immédiatement qualifié cette hypothèse de théorie du complot – elle correspondait en effet trop clairement à la tendance raciste de Trump à qualifier systématiquement le virus de « virus chinois », afin de rejeter sur la Chine la responsabilité de l’échec de la politique sanitaire américaine. Néanmoins, cette hypothèse a continué d’être réitérée. Aujourd’hui, même le directeur général de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, affirme que l’hypothèse d’une fuite de laboratoire reste « sur la table ». Des accidents de laboratoire se sont déjà produits par le passé, ce ne serait pas la première fois. Par ailleurs, des chercheurs en ligne ont découvert qu’une épidémie de coronavirus de type SRAS aurait éclaté en 2012 dans la province du Yunnan, dans le sud de la Chine, alors que plusieurs mineurs tentaient de nettoyer un puits recouvert d’excréments de chauves-souris. Le lien entre le coronavirus découvert à cette occasion et le SARS-CoV-2 n’est pas clair. Et c’est précisément là que réside le problème concernant l’origine de la pandémie de coronavirus : bien des choses restent encore totalement obscures et le resteront probablement à jamais, car le gouvernement chinois a empêché toute enquête scientifique – ou, le cas échéant, garde pour lui les résultats de cette enquête, s’il en existe. Les théories du complot prospèrent justement là où l’information fait défaut et où les États s’exposent, peut-être à juste titre, au soupçon de dissimulation. En ce sens, je voudrais conclure que les théories du complot ne sont pas nécessairement des chimères imaginées par des excentriques et des néonazis (ce qui n’est d’ailleurs pas incompatible), mais qu’elles peuvent aussi constituer un outil d’éclaircissement.

Oliver Kohns est maître de conférences à l’Université du Luxembourg. Il est spécialiste en littérature et en sciences culturelles