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Social 23 min de lecture

L’ennemi public n° 1

L’« épidémie » de drogue au Luxembourg dans la presse de la fin des années 60 et du début des années 70 (2e partie)

Article paru dans Édition août 2023
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Rétrospective Covid-19 À la fin des années soixante et au début des années soixante-dix, ce n’étaient pas les jeunes fumeurs de haschisch ou les consommateurs de LSD qui parlaient d’une « épidémie » et d’un « fléau » ; c’étaient leurs parents, les autorités politiques et morales, les responsables d’organisations et d’institutions sociétales, en chœur avec les journalistes et les commentateurs. Ayant récemment vécu la pandémie de Covid, l’observateur d’aujourd’hui pourra identifier des analogies suggérant que la métaphore de l’« épidémie » de la drogue, bien plus qu’une simple expression, pouvait à sa manière revendiquer une certaine pertinence.

Tout comme le virus, la drogue représentait une menace inconnue qui, soudain, se rapprochait à grands pas. Rosch Krieps, dans son article sur le « nouveau fléau de l’Europe », s’est ému d’une « force inquiétante qui s’approche de nous » (Land, 21 août 1970). La vitesse de propagation et la soudaine proximité géographique se reflétaient dans les gros titres : « Augmentation alarmante de la toxicomanie chez la jeunesse américaine » (Wort, 26 février 1970), « La vague de la drogue. Augmentation la plus forte chez les jeunes » (Wort, 20 août 1970), « L’apparition de la bombe H [pour haschisch] » et « Le Luxembourg accro aux drogues [pour le LSD] » (Tageblatt, 13 octobre 1970). Des faits divers témoignaient de l’irruption de ce phénomène sur le territoire grand-ducal, tout en illustrant sa portée transfrontalière : première interpellation de touristes néerlandais à Diekirch, « Ils vendaient de la drogue », « Un trafiquant de haschisch appréhendé » (Wort et Tageblatt, 25 juillet 1970) ; interpellation d’étudiants à Bitburg : «&« Une jeune Luxembourgeoise impliquée dans une fête de la drogue » (Wort, 31 juillet 1970) ; des drogues hallucinogènes et autres stupéfiants livrés directement depuis les États-Unis ou depuis la base militaire américaine de Francfort , « Les 5 étudiants américains arrêtés à Mondof recevaient du LSD par la poste » (Républicain, 24 octobre 1970). La hausse des chiffres de consommation a été observée avec inquiétude, non seulement au niveau des statistiques internationales, mais surtout au regard des extrapolations nationales : « Mille toxicomanes au Luxembourg ? » (Républicain, 26 juin 1971) ; « […] chiffre énorme de 1 000 toxicomanes » (Land, 16 juillet 1971), « Les stupéfiants au Luxembourg : 2 000 à 3 000 fumeurs de haschisch » (Wort, 6 novembre 1971).

Comme pour le virus, il s’agissait d’évaluer les risques liés à un premier contact avec la drogue. Comme après une infection par la Covid-19 : Faut-il s’attendre à une sorte de grippe bénigne ou à une maladie extrêmement grave, entraînant une hospitalisation en soins intensifs avec un risque mortel ? Après avoir essayé le haschisch par curiosité, pouvait-on sombrer dans la dépendance à l’héroïne ? Les quotidiens mettaient en garde contre les risques d’un passage plus ou moins automatique du haschisch à l’héroïne, dont seraient victimes les jeunes en quête de sensations toujours plus fortes. Ils publiaient des récits de déchéance individuelle, « Der Weg in die Finsternis » (Wort, 31 juillet 1969), et de déchéance collective, « Jugend, die sich selbst zerstört » (Wort, 28 février 1970). Une tendance à l’amalgame se manifestait surtout dans le choix des illustrations. La photo d’une seringue plantée dans un bras était accompagnée d’une légende expliquant que les drogues se consommaient en les fumant ou par injection : « Les stupéfiants sont soit fumés, soit injectés par voie intraveineuse (photo) » (Tageblatt, 2 juillet 1970). Tout comme récemment pour la Covid-19, une préoccupation récurrente concernait les séquelles à long terme de la consommation, même modérée, de stupéfiants. Y aurait-il des « flashbacks » chez les consommateurs de LSD, après des mois ou des années ? Y aurait-il des dommages génétiques, avec des risques incalculables pour la progéniture ?

En mars 2020, lorsque le Covid-19 a fait irruption au Grand-Duché, la peur est devenue une émotion dominante, surtout pendant les premières semaines de la pandémie. Les débuts de la drogue à la fin des années soixante étaient également marqués par la peur, palpable même dans les textes des journalistes de tendance libérale. L’éditorialiste du Journal, Edmond Reuter, qualifia les faits divers de Diekirch et de Bitburg de délits mineurs, « relativ kleine Vergehen » (4 août 1970). Mais il évoqua en même temps le procès, en Californie, du meurtrier Charles Manson et de ses complices, qui avouaient avoir agi sous l’influence de drogues. L’article de Rosch Krieps s’ouvrait sur une énumération tout aussi angoissante : À Ansembourg, une jeune fille ensanglantée, « ein Mädchen in seinem Blut » ; ailleurs, un jeune homme qui se serait ouvert les veines au poignet ; un adolescent en proie à des convulsions, sauvé de justesse par sa mère. Enfin, un Luxembourgeois, retrouvé mort sur le trottoir à Haïfa. Tous, expliqua Krieps, étaient sous l’emprise de drogues, notamment du LSD.

Tout comme le Covid-19 à ses débuts, le LSD apparaissait comme un intrus insaisissable, capable de se dissimuler jusque sous les signes de ponctuation d’un manuel scolaire : « N’importe quel bout de papier peut contenir autant de doses de LSD concentré qu’il y a de points (.) dans la phrase. Et un seul point suffit pour un trip. » Le trafic chez les jeunes pourrait ainsi échapper au contrôle des adultes. Plus généralement, comme à l’époque de la pandémie, où chacun pouvait être infecté du jour au lendemain, la crainte d’une irruption soudaine de la drogue au sein de la famille était bien présente. Chaque chef de famille, même dans les milieux aisés, devrait s’inquiéter pour ses enfants : « Même dans les familles dites “de bonne famille”, aucun père ne peut plus être sûr que son fils ou sa fille ne soit pas exposé(e) au risque de toxicomanie. » Krieps a lancé un appel pour que l’on surveille les jeunes, surtout lors de leurs rassemblements privés, lieux de consommation par excellence, tout en invitant les parents à la prudence et à la modération. Des témoins de l’époque se souviennent aujourd’hui de mesures disciplinaires parentales, qui allaient jusqu’à l’interdiction de se rendre au Dany Cage ou dans d’autres milk-bars, sous peine de ne pas pouvoir sortir (confinement !). Plus rares sont les témoignages de familles libérales, où la consommation de cannabis faisait l’objet de discussions ouvertes entre parents et jeunes adolescents.

Au début, le Covid-19 a été considéré comme une infection venue de l’étranger. La seule photo du reportage de Rosch Krieps semblait aller dans le même sens, montrant des jeunes assis par terre dans la zone de transit de l’aéroport du Findel. Ce lieu a été décrit comme le plus grand point d’échange de drogues au Luxembourg, en raison des liaisons transatlantiques de la compagnie islandaise Loftleidir. Mais Krieps savait très bien que la drogue était tout autant un problème pour les jeunes Luxembourgeois, toujours plus nombreux à partir en voyage : « Les voyages organisés pour les jeunes mènent vers des destinations de vacances bien connues, qui sont littéralement infestées de repaires de drogue. » Krieps s’en prenait à la publicité pour des voyages vers les îles Baléares qui promettaient aux jeunes des rendez-vous romantiques, tout en les informant sur les possibilités d’acheter du haschisch sur place. Krieps ne fit aucune mention du film More de Barbet Schroeder, tourné justement à Ibiza, une île des Baléares, et présenté au festival de Cannes sous la bannière luxembourgeoise. La bande originale était signée Pink Floyd. La presse luxembourgeoise s’est enthousiasmée pour le succès inattendu de cette « histoire d’amour entre toxicomanes » : «&More, production luxembourgeoise, parmi les films à retenir » (Républicain, 16 mai 1969). Une certaine méfiance à l’égard de jeunes Luxembourgeois en voyage s’était déjà manifestée dans la légende d’une photo publiée dans le Wort du 31 juillet 1969, à l’occasion du retour d’une douzaine de personnes d’un séjour aux États-Unis dans le cadre d’un échange d’étudiants. Leur gaieté et leur attitude individualiste auraient surpris la famille et les représentants du service d’échange venus les accueillir. Il semblerait que ces jeunes Luxembourgeois aient été soupçonnés d’avoir été « amerikanisés » aux États-Unis.

Grâce aux liaisons transatlantiques de l’aéroport de Findel, les clients du Dany Cage avaient une longueur d’avance sur les lecteurs de la rubrique « teens & twens » du Wort. Un article y vantait les mérites du nouvel album à succès *Deep Purple in Rock* (Wort, 29 octobre 1970), également à l’affiche au Dany Cage. Bien avant que cela ne soit confirmé par les membres du groupe Deep Purple, les clients du club savaient déjà que le titre « Child in time », qui passait en boucle dans la salle et qui était, selon le Wort, « ohne Zweifel die beste Nummer dieser LP », s’inspirait du morceau Bombay Calling du groupe It’s a beautiful day. Men Maas, le DJ attitré du Dany Cage, avait rapporté cet album, encore inconnu en Europe, directement d’un voyage à San Francisco.1

Politiques, polémiques et débats : les parents contactaient les rédactions des journaux, soit pour faire part de leurs craintes, soit pour demander des informations complémentaires, notamment concernant les lieux soupçonnés de trafic de stupéfiants. Liliane Thorn-Petit a confié : « Notre chronique “alerte à la drogue” a heureusement eu un écho inhabituel. Nous avons reçu beaucoup de lettres, toutes provenant de femmes, de mères de famille, qui s’affolaient à l’idée que leurs enfants puissent faire partie des fumeurs de « Marie-Jeanne » et qui, très souvent, avaient de sérieuses raisons de s’inquiéter » (Républicain, 12 juillet 1970). Le Tageblatt confirmait : « Plusieurs parents ont contacté notre rédaction pour savoir où, au Luxembourg, on vendait de la drogue. Ils veulent tenir leurs enfants à l’écart du monde de la drogue » (12 octobre 1970).2 Lors de la discussion de sa question parlementaire lors de la session du 14 juillet 1970 sur la montée des drogues au Luxembourg, le député Jean Wolter (CSV) a assuré : « […] je sais par expérience que de très nombreux parents s’inquiètent de ce qu’on entend dire, et ce n’est pas toujours facile à contrôler ». L’annonce de la conférence « Le monde de la drogue » le 8 octobre 1970 au Foyer européen, organisée par la « section féminine du CSV de la circonscription Centre », faisait état d’un « problème familier au public, angoissant pour les familles » (Républicain, 1er octobre 1970). Cette manifestation faisait suite à un article de Pierre Frieden, « Die Flucht in den Rausch », qui préconisait des campagnes d’information auprès de la population : « le CSV a pris l’initiative de mener une action de sensibilisation… » (Wort, 1er octobre 1970).

Un an plus tard, les journaux du 24 mars 1971 relancèrent le débat : « En correctionnelle. Vente de stupéfiants : les auteurs condamnés à trois mois de prison » (Républicain) ; « 3 mois de prison pour les trafiquants de drogue » (Wort) ; « 3 mois de prison pour les vendeurs de haschisch et de LSD » (Tageblatt et Journal). Tous ont indiqué la rue Beaumont, mais sans préciser de local. Au cours des interrogatoires de police,3 les jeunes Néerlandais originaires d’Amsterdam, âgés respectivement de 22 et 20 ans, avaient admis avoir vendu du haschisch et du LSD non seulement à des jeunes abordés au Dany Cage et au Kilt, un milk-bar lui aussi situé rue Beaumont, mais également à des jeunes dans d’autres milk-bars de la capitale.

Fernand Welter, qui connaissait sans doute bien le dossier, a préparé le terrain avec « Thème de la semaine : Stop à l’avalanche de haschich ! » (Journal, 19 mars 1971), suivi de « Le mot-clé : trois mois ridicules ». (Journal, 31 mars 1971). Ce commentaire appelle à la création d’une « Ligue de lutte contre la drogue », appel repris dans une « Tribune libre : L’ennemi public n° 1 », signée « Fernand Welter, Parti démocratique » (Républicain, 8 avril 1971) : «&Et cet ennemi public n° 1 de nos jours, qui risque de faire sombrer notre jeunesse et – par conséquent – notre avenir dans un abîme de déchéance, n’est autre que ce fléau moderne qu’est la drogue. » Welter souligna l’urgence de sa cause, en brandissant le spectre des meurtres californiens : « […] nous risquons – d’ici dix ans – des catastrophes à la Manson susceptibles d’anéantir les fondements de notre société. » Affirmant qu’« un noyau d’initiative de citoyens soucieux [de] lutter contre la drogue s’est déjà constitué. […] les premières adhésions à la “Ligue de la lutte contre la drogue” ont afflué », Welter a lancé un appel aux lecteurs du Républicain « d’envoyer votre nom et votre adresse (une simple carte de visite suffit) à l’adresse suivante : Lutte contre la drogue, c.o. Journal ».

Mais Welter a également attribué des tâches précises aux différents membres du gouvernement : « Ce sont surtout le ministre de la Santé publique (prévention et guérison), le ministre de l’Éducation nationale (prévention) et le ministre de la Justice (sanctions) qui devront se pencher sur le problème. » Sachant que la responsabilité des deux premiers ministères incombait au CSV (Jean Dupong pour l’Éducation nationale, Madeleine Frieden-Kinnen pour la Famille, la Jeunesse, la Solidarité et la Santé publique regroupées), Welter déchargeait en fait le ministre de la Justice du DP, Eugène Schaus, en le citant en dernier. La balle fut cependant renvoyée dans le camp du ministre de la Justice par Joseph Hanck, qui terminait son éditorial intitulé « Effet d’annonce autour du hasch »&en première page du Tageblatt (14 avril 1971), proche du LSAP, en proclamant : « On ne fait pas de politique partisane avec le hasch. C’est contre le hasch et tout le reste qu’on élabore un bon code pénal. » Dans l’ensemble, la réaction de la société luxembourgeoise face au phénomène de la drogue oscillait entre déni et surenchère : sonner l’alarme, accélérer ; mais aussi rassurer, freiner. Les tentatives de récupération politique ne semblaient pas aboutir.

En revanche, la presse multiplia les tentatives pour comprendre et donner un sens au phénomène de la drogue, avec des contributions à tous les niveaux, allant d’entretiens semi-privés avec des jeunes de son propre entourage à d’ambitieuses études psychologiques, sociologiques, voire anthropologiques. Selon les intervenants, les diagnostics oscillaient entre l’hypothèse « mineure » du dysfonctionnement familial, les « broken homes » (Liliane Thorn-Petit), « des enfants négligés par la prospérité » » (Rosch Krieps) ; et une hypothèse « large » qui identifiait les causes profondes dans le malaise d’une génération entière à la dérive, en protestation contre la société dans son intégralité : « Un monde malade de sa jeunesse » (conférence du Lions Club International au Nouveau Théâtre).

Polarisation (affective) Conscient du risque de discrimination à l’égard des jeunes, Edmond Reuter avait demandé de ne pas incriminer tous les fumeurs aux cheveux longs : « La plupart du temps, il apprécie un produit de Heintz van Landewyck, avec ou sans filtre ». Mais les réflexes d’autodéfense face à la peur alimentaient le désir de la société luxembourgeoise d’identifier un coupable. Interrogé par la police sur les raisons de sa consommation de drogues, l’un des jeunes condamnés dans l’affaire de la rue Beaumont avait établi un lien avec sa consommation de musique : « Je vivais la musique plus intensément ». Les interprètes de rock psychédélique et leur public devinrent la cible de prédilection et le bouc émissaire. Krieps avait déjà dénoncé l’industrie de la culture pop comme « les séducteurs secrets », qui idolâtraient les folies des musiciens et autres artistes toxicomanes comme des créations cultes, « une nouvelle philosophie de la perception sensorielle exacerbée », et qui propageraient « le virus de la drogue » par la vente de leurs albums. Comme remèdes, il proposa notamment l’amour de la nature et du sport.

Un an plus tard, l’idée du sport comme activité saine transparaissait de manière indirecte dans une description condescendante du public du concert du groupe de rock Deep Purple sur le terrain de football de l’Union Bonnevoie. Sous la plume du journaliste du Républicain (7 juin 1971), les jeunes spectateurs du concert se transformèrent en convertis d’une religion lointaine : « Dans la poussière sableuse d’une pelouse complètement abîmée par les courses des footballeurs, les fidèles, le dos courbé comme à La Mecque, pèlerins venus des quatre coins […], … « pratiquants » prosternés devant leurs dieux. » De même, la comparaison avec les joueurs du FC Hautcharage, petit outsider qui venait de remporter la coupe de football face au grand champion Jeunesse Esch, s’avéra très défavorable pour le public du rock à Bonnevoie : « Spectacle peu envoûtant, à vrai dire, contrastant étrangement avec celui qui, la veille, nous avait enthousiasmés au stade municipal. Là, toute une jeunesse villageoise, pleine de foi, luttant de tout son cœur pour conquérir une simple coupe. Ici, des jeunes gens et des jeunes filles cachant mal leur ennui, méditant parmi les boîtes de conserve vides sur la décadence d’une civilisation tout en mâchant des saucisses grillées. »

À l’automne 1971, le Wort a publié une série d’articles du journaliste et photographe Pol Aschman sur les jeunes et la drogue. Il s’agissait d’un genre de reportage immersif et participatif, très prisé à l’époque pour ce sujet. Dans la même veine, le « mini-wort für teens und twens » (Wort, 30 mai 1970) avait déjà publié « 8 jours avec les hippies à bord d’un microbus transformé en fumerie ambulante ». Au cours de ses enquêtes sur le terrain à Amsterdam et à Luxembourg, Aschman s’est également risqué à des expériences avec une infusion de haschisch (résultat négatif), en compagnie d’un hippie rencontré sur la route. Aschman constata que la musique à plein volume, la lumière intense et les coussins dans les coins sombres formaient un tout avec la drogue : « Musique forte ; une lumière crue, souvent aux couleurs changeantes ; de larges sièges dans des coins sombres ; du haschisch… » Un titre du groupe Pink Floyd en particulier attira ses foudres. Dans un petit paragraphe intitulé « autres poisons », Aschman avertit qu’un crescendo d’orgue et de guitare culminerait en un cri épouvantable : « Depuis quelque temps, on est “dans le vent” quand on se laisse séduire par la drogue “Pink Floyd”. […] de la musique électronique, un mélange de guitares et beaucoup d’orgue. Le morceau commence par un léger bourdonnement, monte en puissance, devient de plus en plus fort, de plus en plus rapide, puis vient un cri à vous glacer le sang : c’est l’apothéose. » La description correspond au morceau « Careful with that axe, Eugene », que le réalisateur Michelangelo Antonioni avait utilisé pour la scène finale de son film Zabriskie Point (1970), connue pour ses scènes apocalyptiques d’explosions répétées au ralenti. La force destructrice de ces images reflète à sa manière le ressentiment palpable qui transparaît dans les reportages de Pol Aschman sur les jeunes et la drogue.

Environ un an après Rosch Krieps et Jochen Herling (Revue, mars 1970), ce fut au tour de Pol Aschman de visiter le Dany Cage (printemps 1971). Dès le départ, Aschman adopta l’attitude d’un citoyen respectable, effectuant une ronde de contrôle dans sa ville. En découvrant l’intense va-et-vient de personnes et de véhicules devant le local, où, selon ses propres mots, on entrait et sortait « comme dans un pigeonnier », il s’écria avec un sursaut d’indignation : « Mais qu’est-ce qui se passe ici ? » À l’instar de Krieps dans la Revue, Aschman fit donc état d’une grande affluence au Dany Cage. Mais contrairement à Krieps, qui s’était engagé à attester une sorte de normalité propre à cet établissement, Aschman accumula les indices propres à démontrer que rien n’y était normal : des fenêtres opaques ornées d’un motif tigré, l’impossibilité de regarder à travers les rideaux pour se faire une idée avant d’entrer, une caisse abandonnée, un dédale de couloirs sombres où, au détour de nombreux virages, on avançait à tâtons au rythme d’une musique assourdissante, un mobilier de style mauresque, des sièges bas qui rappelaient davantage la Tunisie que les chaises et tables d’un café luxembourgeois, et enfin des échafaudages, où certains montaient ou descendaient à l’aide de petites échelles, tandis que d’autres, perchés tout en haut, balançaient leurs jambes dans le vide. Aschman a tout mis en œuvre pour souligner l’altérité du Dany Cage.

Même s’il affirmait y être retourné à plusieurs reprises, Aschman dit ne pas se souvenir s’il y avait une piste de danse au Dany Cage. Cette lacune de mémoire s’explique par le fait que la présence de danseurs aurait perturbé le fil de son récit : « … derrière des palissades entrouvertes, des garçons et des filles étaient allongés, bien rangés, comme des sardines dans leur boîte […] Ainsi, ils restaient allongés là sans bouger, comme des cadavres dans leur cercueil […] Les clients paresseux, allongés à même le sol, avaient fumé du haschisch. Ils étaient là, allongés et d’apparence paresseuse ; en réalité, ils étaient « en voyage » dans l’espace, plus à l’écoute et plus attentifs qu’on ne le pense, avant de redescendre sur terre à l’heure de la fermeture. » Aschman aurait pu mentionner qu’entre-temps, le public du Dany Cage s’était approprié une sorte d’annexe dans le café de l’autre côté de la rue, Beim Anni. Le tube de l’été 1965, « … et j’ai crié, Aline … », passait en boucle sur le juke-box, sans perturber outre mesure les échanges animés sur des thèmes de politique, de littérature et de philosophie. Mais il arrivait parfois qu’un client découvre, aux toilettes, que le carton d’un rouleau de papier toilette avait été démonté, sans doute pour fabriquer, comme c’était la mode à l’époque, un tube d’inhalation dit « chillum » destiné à la consommation de cannabis.

C’est dans le dernier article de la série de Pol Aschman que le nom « Dany Cage » semble avoir été mentionné pour la première fois dans la presse luxembourgeoise : « Un établissement est définitivement fermé depuis août. “Dany Cage” près de l’église des Patres à Luxembourg ». Aschman laissait entendre que la fermeture du Dany Cage serait due à une affaire de stupéfiants, comme ce fut effectivement le cas plus tard pour le Blow-up, du moins temporairement. Pourtant, il expliquait également qu’au Dany Cage, « à la fin de son existence, on n’y fumait plus, en principe ». Quant à l’hypothèse selon laquelle on y aurait fumé auparavant, les procès-verbaux des interrogatoires suggèrent que les contacts entre le vendeur et l’acheteur auraient été établis à l’intérieur des locaux concernés. En revanche, la transaction aurait eu lieu dans une voiture ou dans le parc. À ce sujet, Aschman a confié que « la clientèle [du Dany Cage] avait des cachettes pour le hasch dans la Pétrusse, dans les rochers. C’est aussi là qu’on fumait, et les clients ne retournaient vers l’église des Patres que pour faire leur “trip”. »

Avec Aschman, la tendance à la polarisation (affective) avait atteint son paroxysme.4 Outre des répliques polémiques dans le Phare, feuilleton du Tageblatt, le journal d’Esch publiait également des lettres de protestation de citoyens et d’une organisation d’enseignants.5 Cet article a également contraint le Wort à publier un rectificatif : les DJ de RTL ne feraient l’objet ni d’enquêtes policières ni de poursuites judiciaires liées à la drogue. Dans la foulée, Aschman avait laissé entendre que les DJ de l’émission en anglais pourraient ne pas avoir leurs papiers en règle, quant à l’abus de stupéfiants, « même chez les animateurs anglophones de Radio-Luxembourg ».6

La tendance à la polarisation (affective) s’est toutefois manifestée également dans d’autres milieux. Peu avant la parution de la série d’Aschman dans le *Wort*, une « Tribune libre » intitulée « Drogen hin, Drogen her » (Journal, 4 septembre 1971), signée N.M., sans doute pour Nelly Moia, a exprimé un profond ras-le-bol face au débat sociétal sur les drogues. N.M. a mis en avant les nombreuses autres formes d’ivresse, « l’alcool, le tabac, la pornographie », « l’ivresse du cola … « l’ivresse de la cigarette… l’ivresse de la consommation », et dénonça parmi les dérives de l’abus d’alcool non seulement les accidents de la route, mais aussi les violences conjugales. Le thème de la fracture générationnelle fut élargi aux jeunes enseignants et professeurs. N.M. s’en prenait également au système scolaire, accusant la génération précédente de se réfugier dans un culte militariste du « bon vieux temps » : « Certaines générations nous ennuient. Elles se délectaient peut-être de la musique militaire, de la politique, des tueries et des conquêtes. On veut imposer cette vision anachronique du « bon vieux temps » à la jeunesse, qui a d’autres problèmes ; on nous oblige, dans les écoles, à suivre des méthodes d’apprentissage et un programme qui nous ennuient et nous dépassent complètement. »7

Normalisation D’après ses propres dires, Pol Aschman avait découvert le Dany Cage lors d’une virée nocturne à la recherche d’un endroit où il aurait pu déguster une bière en toute tranquillité. À son grand dam, des clients venaient le saluer, en l’interpellant par son nom. Le cercle des amateurs de musique rock et underground au Dany Cage était manifestement plus large que celui des hippies, reconnaissables à leur look. Mais il en allait de même pour le cercle des consommateurs de drogues au Grand-Duché. Les fils et les filles des dirigeants politiques de tous bords y faisaient leurs expériences. C’était sans doute l’une des raisons de l’accalmie du débat, constatée par deux intervenants au Land, concernant la nouvelle loi sur les stupéfiants en cours d’élaboration.

Chiffres à l’appui, le rédacteur Jean-Marie Meyer (signature j.m.m.) et la collaboratrice indépendante Nelly Moia (signature en clair, sans pseudonyme) rappelaient dans leurs articles respectifs : « Le drame de la drogue vu de manière objective. Avant le débat parlementaire sur le drame de la drogue au Luxembourg » (Meyer) du 20 octobre 1972, et « Haschisch et hypocrisie » (Moia) du 24 novembre 1972, qu’il existait des abus et des dangers également liés à d’autres substances très prisées au Grand-Duché. Les différences d’appréciation entre les deux auteurs étaient perceptibles au niveau des photos illustratives et de leurs légendes.

Une disposition d’objets sur la photo accompagnant l’article de Meyer. Elle se composait de six récipients transparents et étiquetés, auxquels s’ajoutaient deux ustensiles destinés à la consommation de drogues. L’ensemble baignait dans la lumière caractéristique des laboratoires. La légende expliquait qu’il existait des différences entre les stupéfiants (« Droge ist nicht gleich Droge ») et que le haschisch se situerait sans doute parmi les substances les moins dangereuses, « … ohne Zweifel im unteren Gefährdungsbereich ». Et pourtant, il ne faudrait pas le prendre à la légère (« Verharmlosung unangebracht »). La photo accompagnant l’article de Moia semblait plutôt illustrer un moment de consommation, avec un cendrier débordant de mégots et une bouteille de bière de la marque Bofferding. Le troisième objet, un flacon transparent étiqueté, est peu reconnaissable, mais il devrait également figurer parmi les substances (relativement) plus courantes (alcool, tabac, café, le tranquillisant « Valium »), auxquelles la légende faisait référence : « Pourquoi parle-t-on et écrit-on si peu des dangers d’une consommation « excessive » d’alcool, de tabac, de café, de Valium, etc. ? ». Dans sa tribune publiée dans le Journal, Nelly Moia avait proposé d’autoriser la vente du haschisch par des canaux de distribution contrôlés par l’État : « Le haschisch [est] sans doute inoffensif ». Elle s’appuyait sur les résultats de recherches menées au Canada, qu’elle avait consultés pour préparer son cours de « morale laïque » au lycée.

Le lycéen que j’étais, dans la classe pilote du LGL du Limpertsberg, regrette de ne pas avoir eu une enseignante qui abordait des sujets d’actualité tels que la drogue. Victime du malentendu selon lequel la toute nouvelle matière « morale laïque », qui avait été introduite comme alternative à la « doctrine chrétienne », ne serait qu’une autre religion, il opta, avec quelques camarades de classe également méfiants vis-à-vis de cette nouvelle offre, pour la prétendue « troisième possibilité ». Libres de faire ce qui leur plaisait pendant ce cours annulé, ils passèrent ces heures dans une salle vide du bâtiment, à écouter sur un tourne-disque de fortune les tubes de rock progressif et underground en vogue au Dany Cage.

En 2023, le Covid-19 et la drogue continuent de se propager, par mutation naturelle du virus ou par variation synthétique des drogues. L’alcool, le tabac et les médicaments psychotropes sont aussi prisés aujourd’hui qu’ils l’étaient hier. Rosch Krieps avait conclu son article de l’été 1970 sur un ton quelque peu résigné. Il faudrait apprendre à « vivre avec – ou contre » la drogue, dont on ne réussirait probablement plus à se défaire. Un demi-siècle plus tard, cette formule reste d’actualité, tant pour le virus du Covid-19 que pour les drogues et les nombreuses autres substances susceptibles d’entraîner des abus et une dépendance.

1 Men Maas a relaté ses expériences en tant que DJ au Dany Cage, entre autres, dans son récit autobiographique *Unterwegs zuhause* (2017). Pour une notice bibliographique sur Men Maas, voir : Claude D. Conter, « Men Maas », dans : https://www.autorenlexikon.lu, mise à jour du 14 juin 2022, consulté le 27 novembre 2023.
2 Lors d’un entretien avec des responsables de la police (« Section de recherche », « Sûreté »), les journalistes du Tageblatt ont été invités à ne publier aucun nom de lieu : « Zuerst wurden wir gebeten, keine Namen zu veröffentlichen », ce qui a été dénoncé dans l’article comme une pratique de dissimulation (« Heimlichtuerei ») indigne d’un service public.
3 Les noms des condamnés étaient publiés dans la presse de l’époque. Dans les copies des procès-verbaux d’interrogatoire, qui ont pu être consultées, les noms sont caviardés.
4 Une formule particulièrement crue dans un reportage de Rosch Krieps paru dans Revue, où il était question des sentiments de « répulsion » (« Ekel ») de la population de Sandweiler face aux jeunes hippies qui campaient aux abords de l’aéroport de Findel, suggère qu’Aschman et la rédaction du Luxemburger Wort pouvaient se sentir en phase avec des courants importants de la population locale : « Les craintes des habitants de Findel semblaient se confirmer. Ils se sont donc rassemblés à l’école de Sandweiler, non pas seulement pour discuter de détails techniques ou soulever la question des autorisations, mais pour aller jusqu’au bout, exprimer leur dégoût et déclarer sans ambages : Nous sommes contre les hippies, surtout lorsqu’ils forment une masse homogène », Revue, Letzeburger illustré’ert, n° 28, 10 juillet 1971, p. 32.
5 Tageblatt, 6 novembre 1971, « Idéologues bourgeois : Paul Aschman et ses hippies » (Guy Seidel) ;
Tageblatt, 13 novembre 1971, « Appel à l’État policier : Le délire de M. Haschman sur la drogue » (Guy Rewenig) ; Tageblatt du 11 novembre 1971 « Lettre ouverte à M. Aschmann [sic] » J.R., Contern
Tageblatt du 17 novembre 1971 « Lettres au Tageblatt : une chasse aux stupéfiants au Luxembourg ? » (non signé) ;
Tageblatt du 27 novembre 1971 « Les drogués de Paul Aschman » « Charlie Hebdo » ; Tageblatt du 20 novembre 1971 Cercle de Liaison des Enseignants Critiques (C.L.E.C.) « Le problème de la drogue comme prétexte à une campagne de dénigrement contre les éducateurs progressistes. 131 éducateurs écrivent au ministre de l’Éducation et au « Wort ».
Tageblatt du 27 novembre 1971 « (Phare) Nouvelle campagne de dénigrement contre un enseignant progressiste. » Le comité directeur du C.L.E.C.
6 « Précision. Suite à notre récent reportage « La drogue au Luxembourg », la direction de RadioLuxembourg nous prie de préciser que, comme cela lui a été officiellement confirmé, aucune plainte pénale n’a été déposée contre des membres de son équipe de radio anglophone, et qu’aucune enquête n’a été menée à leur encontre. Nous tenons à notre tour à clarifier ce point », Luxemburger Wort, 16 décembre 1971, p. 4.
7 Autre exemple de polarisation (affective) d’un autre bord : dans une caricature du journal étudiant de gauche et satirique, la Roud Wull Maus, le bar « Dany Cage » porte l’enseigne « Pipi Cage ». Le dessin raconte le rêve d’un ouvrier, dans lequel le client du Dany Cage, un artiste-professeur adepte du Pop Art, est pendu à un arbre, tandis que le patron d’usine a le crâne fendu à coups de hache, le tout sous l’insigne de l’ « art révolutionnaire », dans : Soisson, Robert, et André Gilbertz. 1970 – 2020 : 50 ans de « Ro’d Wullmaus ». Luxembourg : FGIL, 2021.