La tentation des chiffres
Les responsables politiques aiment s’appuyer sur des chiffres. Ceux-ci permettent de rendre la complexité plus accessible. 60 %. Il s’agit du rapport entre le salaire minimum et le salaire médian, ce qu’on appelle l’indice de Kaitz. Cet indice décrit avant tout un rapport. Hyman Kaitz considérait le salaire minimum comme un instrument permettant d’assurer la subsistance grâce au travail. En tant que repère, un tel indicateur peut s’avérer utile. Mais lorsqu’il est érigé en objectif politique, il devient plus problématique. Charles Goodhart a formulé en 1975 la règle qui s’applique ici : lorsqu’un indicateur devient un objectif, il perd une partie de son utilité. Les chiffres ne se contentent pas de mesurer la réalité. Ils l’influencent également. C’est exactement ce qui se passe ici.
L’indice Kaitz ne donne guère d’indications sur les personnes qui ont réellement besoin d’aide ou sur le niveau de salaire viable à long terme. De plus, sa valeur de référence n’est pas neutre. Au Luxembourg, le salaire médian inclut également les salaires de la fonction publique. Il ne mesure donc pas seulement les salaires du marché, mais toujours aussi les structures salariales influencées par l’État. L’OCDE le souligne également. La masse salariale du secteur public est élevée en comparaison internationale, et l’emploi dans le secteur public croît depuis des années plus rapidement que l’emploi total. Si cela devient un critère politique, on court le risque que la précision mathématique semble plus importante que la réalité économique. Et pourtant, il ne faut pas oublier une chose : derrière chaque chiffre se cachent des personnes dont le travail fait vivre le pays.
Le Luxembourg n’est pas un cas typique – son salaire minimum non plus
Le Luxembourg n’est pas un marché du travail comme les autres. Une heure de travail coûte en moyenne environ 55 euros, soit plus que dans n’importe quel autre pays de l’UE. Il ne s’agit pas seulement d’une particularité statistique. Cela conditionne entièrement le contexte de tout débat sur le salaire minimum.
Le salaire minimum lui-même n’est pas non plus un phénomène marginal dans ce contexte. Environ 70 000 salariés sont rémunérés à ce taux, soit 13 à 15 % de l’ensemble de la population active. Près d’un sur deux parmi eux perçoit déjà le salaire minimum qualifié. Cela n’est pas sans conséquences. Lorsque même des emplois qualifiés se rapprochent du salaire minimum, ce n’est pas seulement le seuil inférieur qui se déplace. Le milieu de la distribution des salaires se retrouve alors également sous pression. Pour beaucoup, le salaire minimum n’est d’ailleurs pas une situation transitoire, mais une réalité professionnelle à long terme. Des études sur la mobilité salariale suggèrent qu’une part importante des personnes concernées reste longtemps dans cette tranche de revenus. Derrière ces chiffres se cachent des métiers sans lesquels le pays ne pourrait pas fonctionner : sur les chantiers, dans les restaurants, dans le commerce, dans de nombreux secteurs de services. La pandémie a montré, si besoin était, à quel point ce travail est indispensable. C’est précisément pour cette raison que le salaire minimum revêt au Luxembourg une signification différente de celle qu’il a dans de nombreux pays voisins. Il n’est pas marginal, mais s’inscrit au cœur de l’économie.
Le prix des décisions politiques
L’augmentation du salaire minimum de 3,8 % prévue pour janvier 2027 se traduira par une hausse d’environ 103 euros pour le salaire minimum des travailleurs non qualifiés et de 123 euros pour celui des travailleurs qualifiés. Au total, cela représentera un coût annuel d’environ 94 millions d’euros. Les entreprises en supporteront les deux tiers. Un tiers sera pris en charge par l’État – c’est-à-dire, en fin de compte, par les contribuables.
À première vue, 94 millions peuvent sembler une somme raisonnable. D’autant plus à côté des 1,15 milliard d’euros consacrés à une nouvelle tranche d’indexation. Cela ne signifie pas pour autant qu’ils n’ont pas de conséquences. La politique du salaire minimum relève toujours aussi bien de la politique économique que de la politique de redistribution. Toute augmentation salariale n’est viable à long terme que si la productivité suit le rythme. C’est précisément là que réside l’un des principaux défis du Luxembourg. Avec une production économique d’environ 130 dollars américains par heure de travail, son économie compte toujours parmi les plus productives au monde. Mais la croissance de la productivité stagne depuis 15 ans, surtout dans l’économie réelle. Les causes sont plus profondes : elles ne tiennent ni aux personnes, ni à l’argent, mais à la structure, à l’organisation et au pilotage – et donc aussi à la capacité d’action politique. Si les coûts salariaux augmentent plus vite que la productivité, la pression d’ajustement se déplace. Une augmentation ponctuelle de 3,8 % peut sembler modérée en soi. Mais cumulée à sept ajustements d’indice en moins de cinq ans, elle se traduit par une hausse des coûts de plus de 23 %. C’est là que réside le véritable risque du modèle luxembourgeois : le besoin de réformes s’accroît. Or, le consensus politique à ce sujet reste limité.
Les limites du transfert
Dans les modèles, on parle d’« adaptation ». La réalité est plus concrète. Une entreprise industrielle peut délocaliser ses sites. Un salon de coiffure, non. De nombreux salariés percevant le salaire minimum travaillent là où la demande se manifeste : sur les chantiers, dans les restaurants, dans le commerce et dans d’autres services liés à un lieu précis. Si les coûts augmentent dans ces secteurs, c’est quelqu’un d’autre qui en fait les frais – par le biais de prix plus élevés, de marges réduites ou d’aides publiques. Les données empiriques sont également sans équivoque. Des études du Fonds monétaire international montrent qu’à court terme, les effets sur l’emploi restent souvent limités. À moyen terme, ils peuvent devenir négatifs – selon le secteur et le niveau du salaire minimum. De plus, la hausse des salaires minimums n’influence pas seulement les décisions d’implantation. Elle renforce également l’incitation à l’automatisation – là où la technologie peut remplacer les humains. Pas là où la prestation exige une présence physique.
L’État, un acteur discret
À certains égards, le Luxembourg fonctionne différemment. Dans la zone euro, les charges salariales représentent en moyenne environ un quart du coût du travail. Au Luxembourg, leur part est nettement inférieure. Ce qui, ailleurs, est davantage financé par des cotisations, est ici plus souvent pris en charge par l’État. L’État n’est donc pas un simple spectateur, mais un acteur à part entière de la répartition des revenus. Il complète les revenus par le biais de prestations familiales, de subventions, de crédits d’impôt et de prestations publiques. Cela a des conséquences tangibles pour les ménages dont les revenus se situent au niveau du salaire minimum.
Le salaire brut ne correspond pas automatiquement au revenu disponible. Dans une famille type à revenu unique avec deux enfants, le revenu du ménage peut, grâce aux transferts et aux prestations de l’État, dépasser le salaire net d’un tiers, voire de plus de la moitié. Il ne s’agit pas d’un effet secondaire, mais d’un élément à part entière du modèle. Une partie de la protection sociale n’est pas assurée uniquement par le marché, mais financée par le budget de l’État. Le salaire minimum ne représente donc pas seulement un revenu, mais aussi l’accès à un système de protection plus large. On accorde toutefois moins d’attention à la contrepartie. Les ménages à faibles revenus bénéficient de manière disproportionnée des transferts, mais ne contribuent naturellement que de manière limitée à leur financement. Ce n’est pas un reproche, mais l’expression d’un État-providence qui redistribue les richesses. Les données du Conseil économique et social (CES) montrent que les ménages dont le revenu annuel est inférieur ou égal à 40 000 euros représentent environ 63 % des cas, mais ne contribuent qu’à hauteur d’environ 7 % des recettes fiscales directes. En ce qui concerne la TVA, on observe un autre effet : ceux qui consomment presque tout contribuent relativement davantage. Le débat sur le salaire minimum s’en trouve ainsi décalé : il ne porte plus sur le montant adéquat, mais sur la question de savoir comment ce système peut être financé à long terme.
Le paradoxe de la pauvreté au travail
C’est alors qu’apparaît un chiffre qui, à première vue, semble ne pas cadrer avec le tableau. Malgré son salaire minimum élevé, le Luxembourg affiche, avec 13,4 %, le taux le plus élevé d’actifs menacés de pauvreté en Europe. Cela montre qu’un salaire élevé ne protège pas automatiquement de la pauvreté. Le salaire minimum et la pauvreté au travail mesurent des éléments différents : d’un côté, le revenu individuel ; de l’autre, les ressources disponibles d’un ménage.
Des salaires plus élevés dans les tranches de revenus les plus basses peuvent aider, mais ne garantissent pas nécessairement une vie à l’abri du risque de pauvreté. Ceux qui assimilent ces deux notions confondent le niveau de salaire et la situation de vie. À cela s’ajoute le fait qu’au Luxembourg, le revenu disponible n’est souvent pas déterminé uniquement par le marché du travail, mais aussi par les transferts et les prestations publiques. L’examen des inégalités permet également de relativiser les interprétations simplistes. Selon l’OCDE, le coefficient de Gini s’élève à environ 0,30 au Luxembourg. Cela témoigne d’une inégalité de revenus sensible, mais pas extrême, dans un pays prospère. Or, le revenu n’est pas la fortune. La fortune se concentre souvent plus rapidement. Le capital croît. Le travail s’épuise. La politique de prospérité évolue donc dans un champ de tensions permanent : entre efficacité et répartition, entre incitation à la performance et cohésion sociale. Le salaire minimum n’est qu’un des domaines où ce conflit plus large se manifeste.
La prospérité au-delà de la frontière ?
Le Luxembourg n’est pas une économie fermée. Le pays exporte une grande partie de ses biens et la quasi-totalité de ses services. Une part importante de la main-d’œuvre réside à l’étranger. La hausse des salaires ne rémunère donc pas seulement le travail, mais aussi la distance. Ceux qui font la navette quotidiennement ne vendent pas seulement leur travail, mais aussi leur temps, leur mobilité et leur qualité de vie. Les données du CES montrent que, dans les tranches de revenus les plus basses, les frontaliers représentent jusqu’à 70 % des contribuables.
Une partie du pouvoir d’achat généré par les hausses du salaire minimum provient donc de l’étranger. L’idée reçue selon laquelle des salaires plus élevés renforceraient automatiquement l’économie nationale ne s’applique qu’avec des limites au Luxembourg. On observe des effets similaires en matière de retraites. Celles-ci sont elles aussi de plus en plus versées à des bénéficiaires résidant à l’étranger.
Le Luxembourg génère des revenus dans une zone bien plus vaste que son territoire national. Mais même là où l’argent reste dans le pays, le pouvoir d’achat réel n’augmente pas automatiquement. Pour de nombreux petits salariés, le marché du logement absorbe une partie de l’augmentation salariale. Une hausse nominale des revenus ne signifie pas pour autant un gain réel de prospérité.
La question de la représentation
Derrière le débat sur le salaire minimum se cache un déséquilibre moins visible. Le nombre de salariés de l’État et des secteurs parapublics se rapproche de celui des bénéficiaires du salaire minimum. Or, ces deux groupes s’affirment politiquement de manière très différente. L’emploi public est organisé, visible et influent. En revanche, de nombreux travailleurs à faibles revenus restent dispersés. Leur influence n’est souvent qu’indirecte – par exemple par l’intermédiaire des instances de représentation du personnel. C’est ainsi que les rapports de force évoluent. L’impact économique et la représentation politique ne coïncident plus entièrement. Une grande partie des salariés concernés par le salaire minimum – selon les estimations, entre deux tiers et trois quarts – ne participe pas directement aux décisions parlementaires. Il en résulte une tension démocratique. Les démocraties se nourrissent de la conciliation d’intérêts divergents. Lorsque l’impact sur les personnes concernées et la représentation politique s’éloignent durablement l’un de l’autre, les mêmes questions se posent tôt ou tard : celles de la légitimité, de la répartition et de la stabilité. Et parfois aussi celle de la logique tacite qui sous-tend les décisions politiques.
Les limites de la négociation
Le Luxembourg a longtemps su mieux gérer ses tensions sociales que bien d’autres pays. L’instrument utilisé à cette fin s’appelait et s’appelle toujours la « tripartite ». Pendant des décennies, elle a été bien plus qu’un simple cadre de négociation : elle incarnait la méthode politique d’un petit pays qui misait sur l’écoute, le pragmatisme et le compromis. Mais les conditions ont changé. L’économie ne connaît plus la même croissance qu’autrefois, la société s’est diversifiée et les intérêts en jeu sont devenus plus complexes. Ce qui semblait autrefois pouvoir se régler en petit comité fait aujourd’hui plus souvent l’objet de controverses.
À mesure que la complexité augmente, le rendement de la simple négociation diminue. Lorsque les intérêts s’opposent farouchement, la tactique seule ne suffit plus. Il faut alors commencer par établir un diagnostic commun et solide. De plus, l’entente politique naît rarement uniquement autour d’une table officielle. Elle se développe également dans ces espaces informels où les positions peuvent évoluer et où des solutions viables deviennent possibles. Une tripartite moderne doit donc être plus qu’un simple rituel de conciliation des intérêts. Elle doit devenir un lieu où les conflits sont ouvertement identifiés, où les données sont examinées ensemble et où des solutions sont élaborées. Lorsque la réalité elle-même fait l’objet d’un désaccord, même la meilleure procédure se heurte à des limites. C’est pourquoi le progrès commence souvent de manière simple : par un accord sur les faits.
L’équilibre
Le salaire minimum n’est pas une simple question sociale isolée. Il en va de bien plus que cela : il en va du rapport entre création de valeur et répartition, entre l’État et la société, entre réalité économique et acceptation politique. Le Luxembourg est un pays où les salaires sont élevés. De tels modèles ne reposent pas sur la maximisation. Ils reposent sur l’équilibre.
La véritable question n’est donc pas seulement de savoir quel doit être le montant du salaire minimum. Elle consiste à déterminer pendant combien de temps un modèle restera viable, dans lequel la capacité économique ne progresse que lentement, tandis que les revendications sociales et les attentes politiques ne cessent d’augmenter.
Pour de nombreux salariés, il ne s’agit pas ici de modèles, mais de faire en sorte que la vie reste abordable. Ce ne sont pas les seuils qui déterminent quelles réponses sont viables à long terme, mais la qualité des décisions politiques. On peut calculer cela. On devrait même le faire. Mais aucun calcul ne peut se passer d’hypothèses qui influencent le résultat. La prétendue précision ne fait pas disparaître toutes les incertitudes. La politique le sait généralement avant les statisticiens.
Avec l’entrée en vigueur, le 7 juin, de la directive européenne sur la transparence salariale, le prochain chapitre du débat sur les chiffres et l’équité se profile déjà. Cette directive oblige les entreprises à divulguer et à justifier les écarts salariaux entre les femmes et les hommes pour un travail comparable. Le débat sur le salaire minimum l’a montré : en politique, il est rare que l’on se limite aux chiffres – qu’il s’agisse de 60 % du salaire médian ou d’un écart salarial de 5 % entre les femmes et les hommes exerçant des activités comparables. Il est toujours question de l’ordre social dont découlent ces chiffres.
C’est peut-être là que réside la leçon essentielle à tirer pour le débat à venir : clarifier d’abord les conditions préalables, puis débattre des seuils. Car ce n’est pas en augmentant simplement les chiffres qu’on les rend plus justes, mais en améliorant les conditions dans lesquelles ils sont établis.
Pierre Mangers est consultant en stratégie et en gestion. Il combine des perspectives issues de l’ingénierie, de l’économie et de l’analyse de données, et conseille des entreprises et des institutions publiques en matière de résilience, de transformation et de pilotage stratégique. Il est membre actif de la Luxembourg Society of Statistics.