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Social 15 min de lecture

Le Cercle des amis de la paix

Cette semaine, 324 des 349 employés de Caritas ont rejoint Hëllef sans trop de difficultés. Le président de cette organisation a formulé des reproches à l'encontre du ministre des Affaires étrangères du DP. De son côté, le Premier ministre du CSV a remercié ses « amis ».

Article paru dans Édition octobre 2024
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Mardi chez Hut : Tiphaine Gruny, Pascal Rakovsky, Willy De Jong, Marisa Roberto, Claudine Konsbruck et Christian Billon © Olivier Halmes

La salle de réunion baptisée « Rainforest », située aux numéros 23 à 25 de l’Atrium Business Park, dans la zone commerciale de Bourmicht à Bartringen, est un espace fonctionnel aux tons blancs. Sur l’un des murs sont accrochés un immense téléviseur et deux petites enceintes ; sur l’autre, trois grandes photos d’arbres et d’arbustes verts exotiques. La moquette gris clair est parsemée de taches noires, kaki et jaunes. Un peu plus loin, au numéro 41, au deuxième étage, Hëllef um Terrain (Hut) a installé son siège social depuis quelques jours. Hut l’a repris à Caritas, qui y avait transféré son service de logement social il y a deux ans. On ne sait pas encore si Hut louera également le siège de Caritas situé rue Michel Welter, dans le quartier de la gare de la capitale ; les négociations sur le montant du loyer sont en cours. Malgré des dettes se chiffrant en millions, Caritas ne semble pas vouloir le vendre. Du moins, pas encore.

Mardi après-midi, M. Hut s’est présenté pour la première fois en public, environ trois semaines après que le responsable de la gestion de crise, Christian Billon, eut officiellement annoncé la création de la nouvelle asbl. Ce comptable de 72 ans avait été nommé fin juillet par le conseil d’administration de Caritas Lëtzebuerg à la tête du comité de crise, neuf jours après l’annonce d’un détournement de 61 millions d’euros au détriment de l’organisation caritative. Sa mission – bénévole, selon le Premier ministre du CSV, Luc Frieden – consistait à préserver les activités et les emplois de Caritas, ainsi qu’à rétablir la confiance des donateurs et du grand public dans l’organisation. Il a bénéficié du soutien opérationnel du cabinet de conseil multinational Price-Waterhouse-Coopers (PWC). Billon a lui-même travaillé chez PWC Luxembourg avant d’externaliser, en 2001, les activités d’ingénierie financière et de domiciliation et de se mettre à son compte, après que le gouvernement de l’époque eut réglementé plus strictement cette pratique en 1999. En 2015, il a dissous sa société après avoir été nommé secrétaire général de l’Administration des biens du Grand-Duc. Il n’y est resté que 18 mois ; depuis, il est à la retraite. M. Billon est également actif dans le secteur social. Il a été vice-président de l’association « Yolande asbl », a siégé au sein des instances dirigeantes de la Croix-Rouge et est, à ce jour, président du Comité national de défense sociale. Car il souhaite rendre quelque chose à la société, comme il l’a expliqué mardi.

Jour et nuit, y compris le week-end, lui et Tiphaine Gruny (40 ans), associée chez PWC spécialisée dans l’audit d’organisations et de fondations du secteur social et de la santé, auraient travaillé sans relâche pour trouver une solution à ce drame, cette « fraude lamentable » au sein de Caritas, a déclaré M. Billon mardi dans la salle Rainforest du Bartringer Business Park. Il a souhaité réagir aux accusations formulées ces dernières semaines, notamment par l’OGBL, des acteurs du secteur social et les partis d’opposition de gauche, mais aussi par une grande partie de l’opinion publique, concernant la manière dont le gouvernement et le comité de crise ont géré l’affaire Caritas. Le fait que Hut ait été fondé principalement par des décideurs de la place bancaire et financière a suscité de la méfiance. Thomas Lentz, secrétaire général de la Fédération des employeurs du secteur social (Fedas), s’est interrogé mardi sur RTL Radio sur le fait de savoir s’il n’aurait pas été plus judicieux de répartir les activités de Caritas entre des organisations déjà existantes telles qu’Arcus, la Fondation Elisabeth et la Croix-Rouge. « Au moins, on sait ce qu’elles représentent », a-t-il ajouté.

Lorsque le comité de crise a sollicité de l’aide cet été, « personne n’a tendu la main », déclare Christian Billon. Tout comme le Premier ministre du CSV, Luc Frieden, il a exprimé aux membres fondateurs de Hut sa gratitude et son admiration pour s’être engagés dans cette noble cause. La pression sur le gouvernement était forte, car à partir du mois d’octobre, Caritas n’aurait plus eu d’argent pour payer les salaires de ses employés, explique M. Billon pour justifier la décision du comité de crise de créer une nouvelle association. Luc Frieden a déclaré mercredi, à l’issue d’une réunion de commission parlementaire, que M. Billon s’était entretenu avec d’autres organisations, mais qu’aucune n’avait été disposée à reprendre d’un seul coup entre 300 et 400 employés.

Selon les informations fournies par Land, certaines organisations étaient tout à fait disposées à reprendre à leur compte certains volets de l’« ancienne » Caritas, si le comité de crise avait décidé de répartir les activités entre plusieurs organismes. Interrogée à ce sujet, la Croix-Rouge a indiqué qu’elle n’avait été sollicitée « de manière concrète » ni par le comité de crise, ni par le gouvernement pour reprendre certaines parties de Caritas (Arcus et Elisabeth n’ont pas répondu à notre demande). Mais il semble que cette solution n’ait jamais été sérieusement envisagée. Le gouvernement aurait pu réduire la pression liée au temps en accordant un soutien financier à Caritas, afin que celle-ci puisse continuer à verser les salaires de ses collaborateurs et collaboratrices pendant encore quelques mois. Mais comme Frieden avait décrété, quelques jours seulement après la révélation de l’affaire, que l’État ne verserait « pas un seul euro » de plus à Caritas, car l’argent, dans le cadre d’une « cession de créance », , à la Spuerkeess et à la BGL BNP Paribas, auprès desquelles la Caritas a une dette totale de 33 millions d’euros, cette solution a rapidement été écartée.

Mercredi, le Premier ministre a annoncé que le gouvernement avait finalement trouvé un moyen de verser des fonds à Caritas sans que ceux-ci ne transitent directement par les banques : il accorde à l’organisation un « petit crédit relais » d’un montant de « quatre à cinq millions d’euros », garanti par une hypothèque immobilière, afin qu’elle puisse mener à bien ses activités. Avec un crédit un peu plus élevé, Caritas aurait peut-être pu survivre deux ou trois mois de plus, et le comité de crise aurait disposé d’un peu plus de temps pour trouver une autre solution que la création d’une nouvelle asbl.

Mais la volonté politique faisait manifestement défaut. Le Premier ministre nie jusqu’à présent avoir été directement impliqué dans la création de Hut. Il est toutefois évident que Luc Frieden entretient des liens personnels étroits avec des membres de la nouvelle association (d’Land, 6 octobre 2017 / 27 septembre 2024). Le diocèse, qui n’a pas voulu ou n’a pas pu sauver Caritas, est lui aussi indirectement impliqué, notamment par l’intermédiaire de la Fondation La Luxembourgeoise, dont le président du conseil d’administration, Pit Hentgen, dirige également la société immobilière ecclésiastique Lafayette SA. Christian Billon a certes souligné mardi : « C’est le conseil d’administration qui décide, pas PWC, bon sang », mais parmi les six membres du conseil d’administration, outre Billon, deux autres ont également travaillé pour PWC : le comptable Pascal Rakovsky (65 ans) a travaillé pendant 23 ans pour ce cabinet de conseil avant de se mettre à son compte en 2016 ; il était associé et membre du comité de direction de PWC. L’expert en sécurité informatique David Hagen (64 ans) a lui aussi travaillé chez PWC de 1995 à 1999, avant de rejoindre la CSSF et, il y a trois ans, de devenir membre du conseil d’administration de la banque russe East-West United Bank, qui a dû se déclarer en faillite à la suite de la guerre d’agression menée par Poutine contre l’Ukraine. Avec Paul Mousel (70 ans), cofondateur du cabinet d’avocats d’affaires Arendt & Medernach, le père de l’actuel directeur de PWC Luxembourg et compagnon de Tiphaine Gruny, François Mousel (43 ans), fait également partie des membres fondateurs de Hut. Dans l’offre d’emploi publiée par Hut le 21 septembre dans le journal *Le Wort* afin de recruter un directeur général, il était exigé que les candidats et candidates justifient d’une « expérience de 5 à 8 ans à un poste similaire ou au sein d’un Big 4 dans des missions similaires ». Ils devaient envoyer leur candidature par e-mail à l’adresse PWC de Tiphaine Gruny. Jusqu’à ce qu’une personne appropriée soit trouvée, M. Billon et trois membres du conseil d’administration dirigeront les activités de Hut.

Claudine Konsbruck (58 ans) et Willy De Jong (67 ans), membres du conseil d’administration de Hut, sont issus du secteur social. Mme Konsbruck, conseillère communale du CSV de longue date dans la capitale, est présidente de l’Initiativ Rëm Schaffen, proche du CSV. Elle est également membre du conseil d’administration de la Fondation La Luxembourgeoise, de la Fondation Chomé ainsi que de la Fondation Sainte-Sophie, qui appartient au groupe Elisabeth. Ancien maire de Manternach, M. De Jong a mené toute sa carrière professionnelle dans le secteur social géré par des religieuses. Avant de prendre sa retraite, il était directeur général du groupe Elisabeth. L’avocate Marisa Roberto (51 ans), considérée comme une proche de Bettel et qui, début juillet encore, avait confié à Paperjam son penchant pour les bijoux coûteux et les vêtements de luxe, complète le conseil d’administration. Claudia Monti (53 ans), qui s’est présentée aux élections législatives et européennes sous la bannière du DP, prendra la présidence de Hut à l’issue de son mandat de médiatrice.

À première vue, Hut ne se distingue pas beaucoup des nombreuses autres associations caritatives, des hôpitaux et des associations initialement fondés par des religieuses et proches du diocèse et du CSV, qui se sont de plus en plus professionnalisés au cours des dernières décennies et ont ouvert leurs conseils d’administration à des représentants de l’industrie et de la finance. Ce qui est toutefois inhabituel pour ce type d’organisme, c’est l’ampleur du conflit social dès sa création et l’accusation portée par le syndicat selon laquelle Hut aurait exercé des pressions sur les salariés : Par crainte de perdre leur emploi, 324 des 349 salariés de Caritas n’ont pas répondu à l’appel au boycott lancé par l’OGBL la semaine dernière ; ils ont résilié leur contrat de travail avec Caritas ces derniers jours et en ont signé un nouveau avec Hut. Les 23 autres sont en congé (parental) ou en arrêt maladie et devraient signer leur contrat a posteriori ; seuls deux salariés ont refusé. L’un d’entre eux est Paul Galles, député du CSV et assesseur à la Chambre des députés, qui, en raison de ses revenus politiques supplémentaires, dépend probablement moins de son salaire chez Caritas. Mercredi, sur RTL Radio, M. Galles a justifié sa décision en expliquant qu’il était entré à Caritas en raison des valeurs chrétiennes et qu’il ne connaissait pas suffisamment Mme Hut pour savoir si elle défendait les mêmes valeurs. Il a ajouté qu’il souhaitait faire preuve de solidarité envers les membres qui ne seront pas repris.

On ignore encore exactement combien ils seront. Mardi, M. Billon avait formulé de graves reproches à l’encontre du ministre des Affaires étrangères du DP, Xavier Bettel, qui aurait donné une « réponse très négative » concernant les conventions relatives à la coopération internationale : « Cela a été un choc pour nous », a déclaré M. Billon, qui s’était lui-même fortement engagé pour que ces projets se poursuivent. Mais l’archevêché et les philanthropes de la « place luxembourgeoise » auraient également refusé. C’est pourquoi il faudrait licencier 50 employés dans ce secteur, ce qui est « scandaleux ». À l’issue de la réunion de commission de mercredi, Xavier Bettel a réagi à cette accusation. Alors qu’il avait affirmé il y a encore deux semaines sur Radio 100,7 que Caritas, ou plutôt le comité de crise, avait décidé unilatéralement de ne pas poursuivre les projets internationaux, il a déclaré mercredi que le ministère de la Coopération mettrait à disposition au moins 200 000 euros afin que les projets en Moldavie, au Mali et en Turquie puissent être maintenus – éventuellement par d’autres organisations. Il s’engageait également pour que le travail de sensibilisation (Plaidoyer responsable) de Caritas puisse se poursuivre, a déclaré M. Bettel. Le gouvernement souhaite également préserver le Plaidoyer politique, a confirmé Luc Frieden, mais la forme que cela prendra n’est pas encore clarifiée. Il n’est pas prévu de conclure une convention d’État avec Hut pour ce domaine, car cela pourrait entraîner un conflit d’intérêts. Les fondateurs de Hut eux-mêmes n’avaient manifesté aucun intérêt à financer les deux employés du « Plaidoyer politique » sur leurs propres fonds.

L’OGBL, qui, selon sa présidente Nora Back, partait encore du principe il y a deux semaines que Hut reprendrait l’ensemble des secteurs de Caritas et tous ses collaborateurs – comme l’avait annoncé Luc Frieden lors d’une réunion en août –, avait lancé un débat sur le droit du travail la semaine dernière seulement. Le fait que la nouvelle structure ne procède pas à un transfert d’entreprise, mais oblige tous les salariés à résilier leur ancien contrat et à en signer un nouveau, constitue une violation de la loi. L’OGBL avait également critiqué la manière de procéder de Hut ainsi que les conditions dans lesquelles les salariés avaient dû conclure leurs contrats. Le fait que presque tous les salariés aient malgré tout accepté ce changement équivaut à une défaite du syndicat dans un conflit social qu’il avait engagé trop tardivement. Lors de la conférence de presse qui a suivi la réunion de son comité national mardi, l’OGBL n’a abordé l’affaire Caritas qu’à la fin. Après une résistance initiale, on a finalement conseillé aux salariés de signer les contrats afin de bénéficier d’un salaire garanti, a déclaré le secrétaire central en charge du dossier, Smail Suljic. Dès la manifestation de l’OGBL vendredi devant la Chambre des députés, il était apparu que la plupart des salariés céderaient. Le syndicat entendait saisir la justice avec ceux qui n’avaient pas signé afin de contester le transfert d’entreprise, a annoncé Nora Back. En annonçant mercredi que Hut avait demandé une dérogation auprès de l’Inspection du travail et des mines (ITM) afin d’organiser sans délai, et non au bout d’un an, des élections sociales et de mettre en place une délégation du personnel, Billon a quelque peu coupé l’herbe sous le pied du syndicat.

Or, sur le plan politique, non seulement les partis d’opposition Déi Lénk, LSAP et les Verts, mais aussi le président du groupe parlementaire du CSV, Marc Spautz, avaient exprimé leur solidarité avec l’OGBL. M. Spautz a participé vendredi à la manifestation devant la Chambre des députés et a souligné samedi sur RTL Radio que l’article 127 du Code du travail devait être respecté. Mardi, Christian Billon n’a guère répondu à la question de savoir pourquoi M. Hut n’avait pas procédé à un transfert d’entreprise. Mercredi, sur RTL Télé, Luc Frieden a affirmé qu’en cas de cession d’entreprise, Hut aurait dû reprendre les dettes de Caritas, ce que l’on aurait voulu éviter. L’avocat Guy Castegnaro avait déjà qualifié cet argument la semaine dernière, sur 100,7, de « balivernes » et d’« absurdité » : les dettes n’auraient absolument rien à voir avec de telles obligations relevant du droit du travail.

Les partis d’opposition « déi Lénk », le LSAP et les Verts se sont félicités mercredi que le gouvernement soit revenu sur sa position concernant de nombreuses questions et que certaines choses, qui n’étaient pas encore possibles il y a quelques semaines ou quelques jours, le soient désormais. La députée des Verts, Djuna Bernard, a attribué le revirement du gouvernement CSV-DP après la séance à la pression exercée par l’opposition et l’opinion publique. La question politique de savoir dans quelle mesure le gouvernement a effectivement été impliqué dans la création de Hut reste toutefois en suspens. Marc Baum (déi Lénk) a évoqué mercredi « le petit cercle d’amis de Frieden, dont l’activité principale consiste à enfreindre le droit du travail ».

Christian Billon a laissé entendre mardi que le Comité de suivi mis en place par le gouvernement avait exercé une certaine pression sur la cellule de crise et sur Hut. Ce Comité de suivi était principalement composé des chefs de cabinet et d’autres hauts fonctionnaires des ministères concernés. Il était présidé par le chef de cabinet du Premier ministre, Michel Scholer, et comptait également parmi ses membres le directeur du Trésor, Bob Kieffer. « Nous étions totalement dans l’incertitude quant à la possibilité de signer des conventions avec le gouvernement », a déclaré M. Billon lors de la conférence de presse de mardi. Il a fallu d’abord étudier attentivement les conventions, que le gouvernement avait négociées avec M. Hut, par mesure de prudence, uniquement jusqu’à la fin de l’année, car le diable se cache souvent dans les détails. Contrairement aux conventions conclues avec Caritas, celles signées avec Hut comportaient des clauses supplémentaires, telles que l’obligation de se soumettre à un audit dont on ne savait pas encore comment le financer, a expliqué M. Billon. Le fonds de roulement de Hut est principalement alimenté par la Fondation La Luxembourgeoise et la Fondation Chomé ; on ignore pour l’instant de quel montant il s’agit.