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Social 14 min de lecture

C’est là qu’ils sont arrivés et qu’ils se sont mélangés

Sous prétexte de « moderniser » le Luxembourg, le gouvernement et le patronat remettent en cause les syndicats et leurs acquis sociaux. Jusqu’à présent, cela n’a surtout eu pour effet que de rapprocher l’OGBL et le LCGB.

Article paru dans Édition décembre 2024
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Tea Jarc (EGB), Nora Back (OGBL) et Patrick Dury (LCGB) © Photo : Sven Becker

Corporatisme « En principe, nous sommes favorables à la conclusion de conventions collectives, mais il aurait été bien plus judicieux de laisser à ces conventions toute une série de questions qui relèvent désormais de la loi. L’article 2 stipule par exemple que seuls les syndicats opérant au niveau national sont habilités à conclure des conventions collectives. Or, il arrive par exemple qu’une entreprise compte 50 ou 60 artisans qui n’appartiennent pas à ces syndicats nationaux, mais qui doivent néanmoins conclure une convention collective avec eux ; ils ne peuvent pas le faire eux-mêmes. (…) Il aurait été plus juste de donner à ces personnes, qui constituent une majorité au sein de l’entreprise, la possibilité de conclure elles-mêmes une convention collective. » C’est ce qu’a déclaré le 12 mai 1965 le député du DP Albert Berchem, alors que le Parlement débattait de la première loi luxembourgeoise sur les conventions collectives.

Trente ans plus tôt déjà, lorsque les conventions collectives avaient été introduites dans l’industrie sidérurgique, les organisations patronales avaient refusé de reconnaître les syndicats comme partenaires de négociation et avaient préféré négocier avec les comités d’entreprise. Ce n’est qu’après une grande manifestation syndicale rassemblant plus de 40 000 participant·e·s, le 12 janvier 1936, que l’application des conventions collectives a pu être imposée.

C’est pour ces raisons que le LCGB et l’OGBL sont sur le qui-vive lorsque le Premier ministre du CSV, Luc Frieden, et son ministre du Travail, Georges Mischo, s’en prennent au modèle corporatiste luxembourgeois mis en place au cours des cent dernières années par le CSV et le LSAP, en collaboration avec les syndicats. Lorsqu’ils remettent en cause le droit exclusif des syndicats représentatifs au niveau national ou sectoriel de négocier des conventions collectives, afin de mieux prendre en compte les délégués dits « neutres » dans les entreprises. Lorsqu’ils souhaitent réduire les exigences minimales en matière de contenu des conventions collectives. Lorsque Luc Frieden justifie tout cela en affirmant que non seulement lui-même, mais aussi la société, le monde du travail et le monde économique ont évolué. Que ce n’est pas le patronat, mais l’intelligence artificielle qui « exige que nous revoyions nos règles, la manière dont nous organisons le travail, et de revoir notre droit du travail ou certaines de ses dispositions », comme il l’a expliqué fin octobre à l’issue d’une séance du Conseil d’État. Pour les syndicats, « l’État moderne » dont Frieden ne cesse de parler ne ressemble pas à celui du XXIe siècle, mais plutôt à celui d’il y a 150 ans.

« Le gouvernement et le patronat agissent ici de concert. L’ancien président de la Chambre de commerce, de mèche avec Chauffage Sanitaire d’Esch, qui se trouve à la tête de l’UEL, poursuit un programme réactionnaire et destructeur, qui ne vise pas seulement à restreindre les acquis des salariés, le rôle et les droits des syndicats libres et indépendants, mais aussi à les anéantir », a scandé le vice-président du LCGB, mardi soir devant environ 700 délégués syndicaux et militants réunis au Parc Hotel Alvisse à Dommeldingen, où l’OGBL et le LCGB avaient organisé une « Première action en réponse à l’attaque du gouvernement contre les droits et acquis des syndicats ». La présidente de l’OGBL, Nora Back, a « averti » le gouvernement que « nous défendrons avec toute la détermination et tous les moyens à notre disposition ce que des générations de syndicalistes ont conquis et garanti ». Les deux organisations ont reproché au gouvernement d’enfreindre, par ses projets, la directive européenne sur le salaire minimum, et ont menacé d’organiser une grève générale. L’OGBL et le LCGB ont reçu mardi le soutien de Tea Jarc, secrétaire de la Confédération européenne des syndicats (CES), qui a l’intention d’adresser une lettre à la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, afin de dénoncer les projets du gouvernement luxembourgeois en matière de conventions collectives. Si le gouvernement ne change pas d’attitude, la CES s’engagera pour qu’une procédure d’infraction soit engagée contre le Luxembourg, a déclaré Mme Jarc.

Dräifaltegkeet : le front syndical tient bon. Du moins depuis que le LCGB et l’OGBL (ainsi que la CGFP, qui se préoccupe actuellement davantage des retraites publiques que des conventions collectives dans le secteur privé) ont quitté ensemble, le 8 octobre, la réunion du Comité permanent du travail et de l’emploi (CPTE). Les divergences d’opinion qui existent bel et bien entre les délégués des deux syndicats dans certaines entreprises semblaient avoir été temporairement apaisées mardi. Dans la salle du Parc Hotel Alvisse, les syndicalistes se tenaient côte à côte – et non plus simplement les uns à côté des autres, comme c’était souvent le cas lors des précédentes manifestations communes. Sur le plan politique également, les couleurs verte et rouge se mélangent de plus en plus : ces dernières semaines, les deux syndicats s’étaient alliés aux partis d’opposition LSAP, Linke et les Verts contre le gouvernement. Il est certainement encore trop tôt pour parler d’un syndicat unique, que l’OGBL appelle de ses vœux depuis 50 ans, mais que le CSV a toujours su empêcher. Mais lorsque Patrick Dury a déclaré dans son discours : « la seule trinité à laquelle le LCGB croit encore », à savoir la préservation et le développement du modèle social luxembourgeois, celle-ci s’est un peu rapprochée.

Comme Pierre Dupong, qui deviendra plus tard ministre d’État du CSV, avait déjà déposé en 1917, en tant que député du Parti de droite, une proposition de loi sur les conventions collectives, le CSV (en collaboration avec le LCGB et le Wort) s’est toujours attribué le mérite de cet acquis social, qui n’a été mis en œuvre que 38 ans plus tard sous le ministre du Travail du LSAP, Nic Biever. En 2004, c’est François Biltgen, alors ministre du Travail du CSV, qui a procédé à la dernière réforme visant à définir plus clairement la représentativité nationale et sectorielle comme condition préalable à la négociation des conventions collectives. Mais le CSV de l’ancien président de la Chambre de commerce Luc Frieden n’est plus celui du « marxiste du Cœur de Jésus » Jean-Claude Juncker.

Une occasion en or : mi-octobre, Georges Mischo s’était défendu sur RTL Radio contre l’accusation selon laquelle il serait le ministre du Travail du patronat. Dans le numéro de novembre de son magazine D’Handwierk, la Fédération des artisans le célèbre comme un sauveur. « Mischo enfreint une loi non écrite. Au Luxembourg, ce sont les syndicats, et uniquement les syndicats, qui ont le droit de définir la notion de travail et tout ce qui en découle », estime Christian Reuter, secrétaire général adjoint de la Fédération des artisans, dans son éditorial. Le ministre du Travail aurait ouvert une « fenêtre d’opportunité » avec ses initiatives : « Veut-on maintenir le statu quo, dans lequel les syndicats ont le dernier mot sur les questions liées au travail et au-delà, ou la classe politique souhaite-t-elle retrouver sa propre liberté d’action dans un monde de plus en plus complexe et diversifié ? »

Arséne Laplume s’est également réjoui samedi, lors de l’émission « Background am Gespréich » sur RTL-Radio, « que nous ayons un ministre qui comprenne que toutes les lois, qui n’ont plus de raison d’être, qu’on s’en débarrasse tout simplement ». Auparavant, l’administrateur délégué de Shopping Center Massen, un important annonceur publicitaire de RTL (« c’est presque incroyable »), avait raconté comment les prédécesseurs socialistes de Mischo, Dan Kersch et Georges Engel, « nous ont ruinés avec les syndicats » : « Nous nous sommes débrouillés pendant 45 ans sans syndicat, et très bien d’ailleurs. Puis ils sont arrivés, se sont immiscés, et ont mis en place ces véritables pièges, alors que nous nous en sortions mieux sans syndicat. Du coup, on a bien sûr dû conclure une convention collective et maintenant, on doit travailler huit heures [le dimanche]. Une convention collective qui, bien sûr, profite au patronat, mais ça ne va pas durer, car quand elle arrivera à échéance, de nouvelles revendications surgiront, et ça ira de pire en pire. » Lors des élections sociales de mars, le LCGB a remporté pour la première fois quatre des huit sièges au comité du personnel de Massen SA ; jusqu’alors, l’entreprise était sans syndicat. Depuis 2019, son chiffre d’affaires a augmenté de 50 %, pour atteindre 136 millions d’euros en 2023.

Lutte des classes : depuis quelques mois, le « Luxembourg est en proie à une lutte des classes ». C’est le gouvernement qui l’a déclenchée par des déclarations ciblées et ambivalentes. Fin octobre, le Premier ministre avait euphémisé le conflit opposant les syndicats, d’une part, et le patronat ainsi que le gouvernement, d’autre part, en le qualifiant de « divergences d’opinion sur un point » qui s’inscriraient « dans le cadre du débat démocratique ». Or, les conventions collectives ne sont qu’un symptôme de cette lutte des classes. Le système public de retraite et la viabilité financière de la caisse d’assurance maladie sont en jeu – le gouvernement exclut très probablement toute augmentation des cotisations pour des raisons de compétitivité. L’extension du travail dominical, l’allongement des horaires d’ouverture et la flexibilisation des horaires de travail figurent dans l’accord de coalition. Le gouvernement sait bien que des dérogations aux lois en vigueur peuvent être négociées sans autre entre les partenaires sociaux dans le cadre de conventions collectives. Mais si les horaires de travail et d’ouverture sont réglementés par la loi plutôt que par le
dialogue social, cela sera plus avantageux pour les entreprises.

La prétendue nécessité d’une extension légale du travail dominical est justifiée par des affirmations erronées. « La demande vient du terrain », a déclaré Luc Frieden fin octobre. « C’est tout simplement une demande des salariés », a déclaré samedi Carole Muller, présidente de la Confédération luxembourgeoise et PDG de la grande boulangerie Fischer. Le ministre du Travail a lui aussi déclaré à la radio il y a quelques semaines que les employés du commerce de détail préféreraient travailler huit heures plutôt que quatre le dimanche, en raison notamment de longs trajets pour se rendre au travail. Il n’existe aucune preuve à l’appui de ces affirmations. Une étude de 2018 commandée par l’ancien ministre de l’Économie du LSAP, Étienne Schneider, à l’institut de recherche Liser montre en revanche que c’est tout le contraire. Les chercheurs constatent que près de la moitié (44 %) des salariés du commerce de détail qui travaillent le dimanche sont satisfaits de la situation juridique actuelle (ce chiffre atteint même 71 % parmi les salariés qui ne travaillent pas le dimanche). Parmi ceux qui sont insatisfaits de la situation juridique actuelle, moins de 5 % se prononcent en faveur d’une libéralisation du travail le dimanche. 87 % souhaitent même une réduction des horaires d’ouverture le dimanche, et 90 % une limitation des horaires d’ouverture en soirée. Par ailleurs, l’étude révèle que les salariés qui travaillent le dimanche sont exposés à un risque de stress plus élevé, sont moins satisfaits de leur travail et font moins de sport, ce qui pourrait nuire à leur bien-être et à leur santé. 58 % des personnes interrogées ont indiqué que la prime salariale était leur principale motivation pour travailler le dimanche. Pour 45 % d’entre elles, c’est le patron qui décide si et quand elles travaillent le dimanche, mais elles ont toutefois la possibilité d’échanger leurs horaires avec leurs collègues. Pour 26 % d’entre eux, c’est le supérieur hiérarchique qui décide seul, sans possibilité d’échange.

Les arrêts maladie. Ces dernières semaines, la lutte des classes s’est étendue à d’autres domaines. Cela a été illustré samedi dans l’émission « Background am Gespréich ». Alors que Carole Muller déplorait la multiplication des « arrêts maladie de convenance », Arséne Laplume a affirmé que dans son entreprise, « 20 ou 30 personnes se mettaient en arrêt maladie » et que « les femmes » « dès la onzième semaine, dès qu’elles apprennent qu’elles sont enceintes, se mettent en arrêt maladie ». Le gouvernement entend s’attaquer à ce problème, conformément à l’accord de coalition. L’IGSS a étayé par des chiffres le constat selon lequel les arrêts maladie ont augmenté depuis la pandémie de Covid. Entre 2019 et 2022, cette augmentation s’est élevée à 0,5 point de pourcentage (passant de 3,93 % à 4,42 %). L’année dernière, le taux d’absentéisme s’est stabilisé par rapport à l’année précédente. Comme il n’a augmenté que de 0,2 point de pourcentage entre 2013 et 2019, les organisations patronales s’en inquiètent et accusent leurs salariés de rester chez eux par paresse ou pour économiser leurs frais de transport. Elles souhaitent réintroduire les jours de carence (pour les travailleurs et travailleuses), qui avaient été supprimés en 1974 lors de la grande réforme de l’assurance maladie, et réclament des contrôles plus stricts de la part de la CNS ou de l’État.

Dans son indice « Quality of Work », la Chambre des salariés a montré que la santé de nombreux salariés avait fortement souffert ces dernières années. À la question de savoir à quelle fréquence ils avaient eu des problèmes de santé au cours des douze derniers mois, 15,1 % des personnes interrogées ont répondu l’année dernière « souvent ou presque toujours ». Depuis 2019, ce pourcentage a augmenté de cinq points de pourcentage. Entre 2015 et 2019, il n’avait augmenté que de 0,1 point de pourcentage. Les raisons peuvent être multiples. Peut-être est-ce l’augmentation de la charge de travail, due à la pénurie de personnel et de main-d’œuvre qualifiée, qui explique que de plus en plus de salariés tombent malades. Peut-être est-ce aussi dû à la situation de circulation tendue sur les autoroutes et dans les transports en commun, qui allonge les trajets domicile-travail et, par conséquent, la durée hebdomadaire du travail de plusieurs heures, voire parfois de plusieurs jours.

Représentativité : Afin de légitimer leur programme néolibéral, Georges Mischo et Luc Frieden n’ont cessé, ces dernières semaines, de remettre en cause la représentativité des syndicats. Dans l’avant-projet de son plan d’action visant à renforcer l’adhésion aux conventions collectives, le ministre du Travail avait évoqué la baisse du taux de syndicalisation au Luxembourg et le faible taux de participation de 34 % aux élections sociales. Patrick Dury a riposté mardi : « Le ministre et l’ensemble de la Chambre ne sont élus que par un tiers de la population luxembourgeoise et ne sont plus représentatifs depuis longtemps lorsqu’il s’agit de l’ensemble de la société luxembourgeoise. Et encore moins représentatifs si l’on inclut les frontaliers dans le calcul. » Alors que l’OGBL et le LCGB détiennent à eux deux 90 % des sièges à la Chambre des salariés, les 35 députés des partis majoritaires ne représentent même pas 60 % d’un tiers des habitants du Luxembourg. Enfin, le CSV, avec ses 10 000 membres, est plutôt insignifiant par rapport aux deux syndicats, qui comptent au total 125 000 membres.

Malgré leur supériorité en termes de représentation, la marge de manœuvre et les moyens dont disposent les syndicats pour exercer une influence politique sont strictement réglementés et limités dans le modèle corporatiste luxembourgeois. La dernière grande manifestation à laquelle tous les syndicats du pays ont participé a eu lieu le 16 mai 2009. À l’époque, 30 000 personnes étaient descendues dans la rue pour protester contre les restructurations, les coupes sociales et la politique d’austérité de Luc Frieden dans le sillage de la crise financière et économique. Elles n’ont toutefois pas pu empêcher la suspension de l’indexation automatique des salaires pendant plusieurs années. Ils ont toutefois réussi à faire pression sur leurs alliés politiques du CSV et du LSAP, qui ont imposé des limites au parlement aux mesures d’austérité voulues par le ministre des Finances de l’époque. Quatre ans plus tard, lors des élections anticipées, le CSV perdit trois sièges et dut passer dans l’opposition. La dernière (et seule véritable) grève générale eut lieu le 5 avril 1982. À l’époque également, l’OGBL, l’Association nationale, le LCGB et le NHV n’ont pas pu empêcher les manipulations de l’indexation prévues par le gouvernement CSV-DP. Deux ans plus tard, le LSAP a remporté haut la main les élections à la Chambre. Le DP a été le seul parti à subir une défaite.