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Social 11 min de lecture

Ils ne peuvent pas simplement disparaître

La commission de lutte contre la drogue entend s'attaquer au problème complexe qui touche le quartier de la gare. Il est urgent de renforcer la prévention.

Article paru dans Édition février 2025
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Ils ne peuvent pas simplement disparaître
Manifestation dans le quartier de la gare en septembre 2023 © Photo : Sven Becker

« Ces derniers jours, les journaux n’ont cessé de faire état d’arrestations de femmes atteintes de maladies vénériennes dans le quartier de la gare. (…) De plus, tout le monde sait sans doute que ces tristes conditions ne se limitent pas au quartier de la gare de Luxembourg, mais qu’elles existent dans toutes les grandes localités du bassin d’Escher-Minette. Quand le gouvernement va-t-il adopter des lois permettant de remédier efficacement à ces conditions ? », demandait le journal *Das Wort* en janvier 1913. Depuis plus d’un siècle donc, on réclame dans le quartier de Garer des mesures pour remédier à l’abîme de l’existence et à ses excès : en finir avec les prostituées, les toxicomanes et ceux qui leur vendent de la drogue.

Le gouvernement noir-bleu veut apporter son aide. Il a déclaré la guerre à la drogue. La semaine dernière, le ministre de l’Intérieur et de la Police, Léon Gloden (CSV), a réussi un coup médiatique de taille. Lors d’une conférence de presse convoquée à la hâte, il a qualifié la découverte de plusieurs centaines de kilogrammes de cocaïne pure dans un petit village du nord du pays de « grand jour pour notre pays et pour l’Europe dans la lutte contre la drogue ». Depuis que Léon Gloden est aux commandes, les opérations de grande envergure dans le quartier de la gare, où se concentre la criminalité liée à la drogue dans le pays, ont plus que triplé. Le commissariat de police de la rue Glesener sera bientôt ouvert 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Cela arrange bien la maire du DP, Lydie Polfer, qui ne cesse de répéter depuis des décennies à quel point la situation dans le quartier est « intolérable ». Elle félicite le ministre qui, contrairement à son prédécesseur vert Henri Kox, se montre enfin « à l’écoute » du problème. Dans leurs réponses aux questions parlementaires, la ministre de la Justice Elisabeth Margue (CSV) et Léon Gloden présentent le renforcement de la présence policière comme un succès. Pourtant, le groupe WhatsApp animé par quelques riverains n’a pas cessé de s’agiter ces derniers mois. La situation ne s’est pas améliorée, répète-t-on sans cesse. Les habitants de Gar ne sont pas satisfaits et intensifient la pression sur les responsables politiques.

Le 16 janvier, Patrick Reisdorff, président de la DP Gare et membre de la commission consultative pour l’action sociale de la ville de Luxembourg, s’était indigné sur RTL de la situation dans son quartier. Il déplorait la présence de toxicomanes assis devant sa porte, qui se piquaient en pleine journée. Mais « les habitants de Gare » ne sont pas naïfs : ils savent qu’ils ne peuvent pas résoudre le problème de la drogue et de la prostitution. Ils ne veulent pas non plus s’en débarrasser pour ensuite refiler le problème aux « habitants de Belair et de Hollerich », a déclaré M. Reisdorff. C’est lui qui a appelé à la création d’une milice citoyenne, par « désespoir », comme il le dit désormais. Ce serait en quelque sorte un dernier recours. Peu après, lors d’une séance du conseil municipal, Lydie Polfer a catégoriquement rejeté l’idée d’une milice, qualifiant celle-ci de « hors de question ». « Cela n’a absolument rien à voir avec le Parti démocratique et n’avait pas non plus été convenu », explique-t-elle dans un entretien avec le journal *Der Land*.

Afin d’éviter tout nouvel incident, la maire a convoqué une table ronde sur la drogue. Après la rencontre, la semaine dernière, entre les ministères de la Famille, de la Santé, de l’Intérieur, de la Police et de la Justice, d’une part, et la maire et le Premier ministre Luc Frieden, d’autre part, les riverains ont été entendus pour la première fois. Selon les informations de Land, une trentaine de personnes se sont réunies pendant une heure et demie : la police, la municipalité, le ministre de l’Intérieur et quelques habitants. La ministre de la Justice, Elisabeth Margue, n’a pas pu y assister car elle se trouvait à Paris pour le sommet sur l’IA ; elle s’est fait représenter par de hauts fonctionnaires. Le ministère de la Santé n’a pas pris part à cette réunion – ce qui est surprenant, puisqu’il s’agit d’un problème de santé publique. Polfer et Gloden sont restés discrets quant au contenu précis des discussions après la réunion. Un participant a expliqué au journal *Land* que la possibilité d’un renforcement des patrouilles à pied de la police avait notamment été évoquée au cours de la réunion. Les riverains estiment que la présence de policiers en voiture de service n’apporte pas grand-chose. Le renforcement des mesures d’éloignement devrait également constituer un moyen d’améliorer la situation. Selon les informations recueillies par *Land*, la prévention aurait également joué un rôle. En effet, l’Abrigado atteint ses limites, et les lieux où les toxicomanes peuvent se réfugier se font de plus en plus rares dans le quartier, surtout le soir et la nuit. Là où il y avait autrefois des immeubles vides, tout est aujourd’hui bétonné. Ces idées doivent être concrétisées d’ici fin mars, date à laquelle la table ronde sur la drogue se réunira à nouveau. Compte tenu de la situation immobilière dans la capitale, il est difficile d’imaginer qu’un local dédié à la consommation sécurisée soit trouvé d’ici là. Si toutefois on en trouvait un, cela risquerait de déclencher une nouvelle initiative citoyenne, qui ne tolérerait pas la présence de toxicomanes et de dealers à leur porte.

Polfer et Gloden veillent à ce que le discours sur les toxicomanes reste dans les limites de l’acceptable. Dans leur rhétorique « Law & Order », ils glissent régulièrement de petits clins d’œil sociaux. « Chaque gramme sur le marché est synonyme de souffrance humaine », a déclaré Léon Gloden lors de la conférence de presse consacrée à la saisie de cocaïne ; la situation est une véritable tragédie, explique Lydie Polfer. Il s’agit de ne pas trop mettre en avant la déshumanisation des toxicomanes. Mais le message sous-jacent est clair : « On ne veut pas d’eux ici. » De plus en plus, les habitants du quartier expriment au journal *Der Land* leur incompréhension : comment cela peut-il être possible dans ce « pays riche » ? On voudrait « ne plus voir ces personnes ». Cela rappelle la rhétorique qui avait également été utilisée lors du débat sur l’interdiction de la mendicité.

Ce sont avant tout les membres du groupe WhatsApp (757 membres) qui ont été entendus lundi, ainsi que le collectif des riverains de la rue de Strasbourg. Des voix plus nuancées, comme celles des représentants des parents d’élèves du comité d’établissement de la rue du Commerce, ont quitté le groupe ou pris leurs distances. Le débat divise le quartier. Les opinions divergent surtout sur la question de savoir s’il faut viser une forme de coexistence ou si ces personnes doivent disparaître, explique Jean-Marc Cloos, psychiatre, habitant du quartier et membre des Verts. D’un autre côté, certains s’emportent, ne supportant plus, à juste titre, les éclaboussures de sang, les seringues, les excréments et l’urine devant leur porte, mais dont la frustration se transforme régulièrement en rhétorique réactionnaire et en stigmatisation des toxicomanes et de leurs dealers.

Les tendances radicales qui se manifestaient parfois au sein du groupe WhatsApp trouvent un écho sur les réseaux sociaux. Dans les publications consacrées à la situation sécuritaire, des personnes, principalement des hommes, plaident en faveur d’expulsions et d’une politique de tolérance zéro. Cela donne un aperçu du type d’espace en ligne que devait être ce groupe WhatsApp avant que les modérateurs ne commencent à filtrer, ne serait-ce que partiellement, les contenus. Des photos et des vidéos de toxicomanes en train de s’injecter sont régulièrement publiées. La consigne officielle est que les visages ne doivent pas être reconnaissables. On peut se demander en quoi le partage de ces contenus est censé améliorer la situation.

Un point sensible est que les dealers, bénéficiant d’une apparente impunité, « reviennent au même endroit dès le lendemain ». « En réalité, les mesures prises n’ont pas toujours donné les résultats escomptés », a dû admettre Lydie Polfer devant le conseil municipal. Elle est à court d’options. Désormais, elle impute de plus en plus la responsabilité de cette situation à la justice : le parquet ne ferait pas suffisamment son travail et ne poursuivrait pas de nombreuses infractions, a-t-elle déclaré il y a un peu moins d’un mois sur RTL. Le lendemain, Martine Solovieff, alors procureure générale, a déclaré que la justice connaissait une grave pénurie de personnel.

Le débat s’appuie peu sur des données factuelles. Ainsi, le discours des habitants donne l’impression qu’il y a davantage de toxicomanes qu’auparavant, car il y a davantage de dealers dans les rues. Le rapport sur les drogues 2024 confirme que le nombre de 2 162 personnes considérées comme des consommateurs de drogues à haut risque reste stable depuis des années. Les données indiquent toutefois également qu’il existe davantage de groupes de toxicomanes marginalisés qui n’entrent en contact ni avec les structures d’accueil ni avec la police. Le pourcentage de toxicomanes sans domicile fixe est également en hausse. Près des deux tiers des consommateurs sont nés au Luxembourg, même si le milieu s’est internationalisé grâce à la gratuité des transports publics. Les toxicomanes sont sans aucun doute devenus plus visibles, notamment parce que leur consommation a évolué : ils consomment davantage de cocaïne et moins d’héroïne (80 % consommaient de l’héroïne en 2010 ; contre 33 % en 2022). La cocaïne est injectée par voie intraveineuse huit à dix fois par jour, explique Ute Heinz, directrice de la « Jugend- an Drogenhëllef ». Cela contraste avec la consommation d’héroïne, qui a lieu une à deux fois par jour.

L’Agence européenne des stupéfiants (Euda) met également en garde contre de nouvelles substances synthétiques mises sur le marché par des réseaux internationaux. Ces nouvelles substances psychoactives (NSP) ont également fait leur apparition au Luxembourg ; selon le rapport national sur les drogues, elles ne jouent pour l’instant qu’un rôle mineur. Les opiacés synthétiques tels que le fentanyl, une substance qui a ravagé des quartiers entiers en Amérique du Nord, restent également un phénomène marginal au Luxembourg. Mais ils pourraient bientôt jouer un rôle plus important, comme le souligne l’Euda – car on peut se demander combien de temps encore l’héroïne continuera d’arriver en Europe sous cette forme. Les talibans ont cessé la production d’opium en avril 2022 en Afghanistan, d’où provient la majeure partie de l’héroïne destinée au marché de l’UE.

35 personnes sont actuellement inscrites au programme dit « Diam », qui distribue de l’héroïne à usage médical sous forme de comprimés à Luxembourg-Ville et à Esch-sur-Alzette. Cela représente donc un peu plus de 1 % de l’ensemble des usagers à haut risque. Ute Heinz souhaite développer cette offre. En effet, pour de nombreux toxicomanes, la participation à ce programme se heurte à l’obligation de se rendre en ville deux fois par jour et à l’impossibilité d’emporter la substance chez eux, faute de cadre légal. Ces personnes se trouvent souvent dans des situations de vie plus stables – mais le projet lui-même peut également contribuer à cette stabilisation. Beaucoup plus d’usagers d’héroïne suivent des programmes de substitution à la méthadone. Il n’existe pas de substitut pour la cocaïne. Les responsables politiques auraient dû investir davantage, il y a des années, dans des structures décentralisées et préventives. « Ces personnes ont besoin d’espaces protégés où elles peuvent se rendre pendant la journée », explique Ute Heinz, « elles ne peuvent pas disparaître ». Ces espaces ont un coût. Mais ils pourraient apporter une aide là où la répression atteint ses limites. Et pour réduire quelque peu la visibilité de la consommation, notamment en raison des nombreux enfants qui vivent dans le quartier.

Le quartier de la gare se compose aujourd’hui à la fois de familles défavorisées qui vivent en location et semblent s’être résignées à cette situation – dont on n’entend en tout cas pas la voix –, et d’une clientèle d’expatriés aisés qui paient le prix fort pour leurs appartements en copropriété. Parmi ces personnes, bon nombre finissent toutefois par partir au bout d’un ou deux ans, comme le montre le taux de rotation à l’école de la rue du Commerce. Et bien qu’il y ait encore quelques Luxembourgeois de longue date, 82,11 % des habitants de Garre sont désormais originaires de l’étranger, ce qui représente la proportion la plus élevée de la ville. La ville n’est pas en mesure de chiffrer leur taux de participation aux élections municipales. Difficile de dire quelles sont les tendances politiques de cette population.

À l’issue de la table ronde sur la drogue qui s’est tenue lundi dernier, Laurence Gillen a expliqué aux membres du groupe WhatsApp que cette réunion avait constitué une « avancée significative ». Ils ont non seulement eu l’impression d’être écoutés par les responsables, mais aussi d’être compris. Tous les membres doivent rester « mobilisés » et « confiants ».