L’eugénisme moderne est apparu au XIXe siècle. On considère que son fondateur est Francis Galton, un scientifique amateur fortuné typique de l’époque victorienne. Dans les années 1860, Galton avait développé la théorie selon laquelle le talent et le caractère étaient principalement héréditaires et que l’influence de l’environnement n’avait qu’une importance secondaire. Partant de cette observation, il n’y avait qu’un pas à franchir pour en venir à l’idée que la race humaine pouvait et devait être améliorée génétiquement : les personnes particulièrement douées devaient être encouragées à avoir un nombre d’enfants supérieur à la moyenne (eugénisme positif), tandis que les « inaptes » devaient être largement exclus de la procréation (eugénisme négatif) — par le biais d’interdictions de mariage, d’internement en institution, de la promotion des moyens de contraception et de la stérilisation¹.
Après la Première Guerre mondiale, l’eugénisme a également fait l’objet d’un débat public au Luxembourg, notamment parce que la presse locale rendait de plus en plus souvent compte des initiatives menées par diverses sociétés eugénistes étrangères. C’est au Luxembourg que sont apparus, dans les années 1920, le premier projet de loi à visée eugénique ainsi qu’une commission d’eugénisme. Quels étaient les objectifs poursuivis par les auteurs et les fondateurs ? Quels partis, mouvements idéologiques et médias se sont engagés en faveur de l’introduction des concepts eugéniques ? Et y a-t-il eu des réactions de la part du camp adverse ?
La première proposition de loi à caractère eugénique
Une proposition de loi visant à instaurer un certificat médical matrimonial obligatoire a été déposée le 20 janvier 1927 à la Chambre par le député socialiste de l’opposition René Blum, avec l’exposé des motifs suivant : « L’État a tout intérêt à s’opposer à l’union de couples atteints de déficience mentale et à empêcher ainsi la naissance de descendants dégénérés qui constitueront un jour un fardeau […]. Il incombe donc aux autorités de faire tout leur possible pour améliorer la race humaine.2 »
Après sa lecture à la Chambre, la proposition fut transmise au Conseil d’État le 21 janvier 1927 pour avis. Le Conseil d’État ne se prononça toutefois pas à son sujet, ce qu’il n’était d’ailleurs pas tenu de faire. Le texte a été renvoyé à la Chambre, mais il n’y a eu ni débat ni vote par la suite.
L’auteur véritable de ce texte était Jules Salentiny, juge d’instance né au Luxembourg en 1894, issu d’une famille de la haute bourgeoisie comptant des juristes et de hauts fonctionnaires, qui, après avoir brillamment terminé ses études, devint d’abord juge d’arrondissement dans le nord du pays, puis, à partir de 1934, dans la capitale, avant d’occuper finalement, jusqu’à sa retraite en 1959, le poste de président de la Cour suprême. Blum et Salentiny étaient tous deux membres de l’Association pour l’hygiène publique et scolaire, qui occupait une place particulière dans les domaines sociopolitique et scientifique au Luxembourg.
L’Association pour l’hygiène publique et scolaire
L’association a vu le jour en 1904 dans le cadre de l’association des Amis de la nature du Luxembourg. Ses fondateurs étaient l’inspecteur d’académie Theodor Witry, Edmond Klein, professeur de lycée à Diekirch, et Ernest Feltgen, médecin à Luxembourg-Ville. L’appel à la création de l’association s’adressait à « tous les Luxembourgeois qui ont à cœur le bien-être physique et spirituel du peuple ». Au milieu des années 1920, l’association comptait parmi ses membres des personnes issues des courants politiques et idéologiques les plus divers : des représentants de la doctrine sociale catholique, du clergé lui-même, des députés du parti de droite, des libres-penseurs, des hommes politiques libéraux et socialistes, des syndicalistes et des anticléricaux³. Les annuaires de l’association, publiés presque chaque année (de 1904 à 1937), fournissent des informations sur les diverses activités et les centres d’intérêt de l’association à différentes époques. On distingue ainsi trois périodes, chacune présentant ses propres caractéristiques.
La période comprise entre 1904 et 1924 peut être qualifiée de phase d’hygiène sociale. Le programme d’action de l’association s’adressait principalement aux membres des groupes à risque sur le plan sanitaire, tels que les écoliers et les personnes socialement défavorisées. À partir de 1908, la lutte contre la tuberculose, les maladies sexuellement transmissibles et l’abus d’alcool a pris de plus en plus d’importance.
La phase consacrée à l’eugénisme a été inaugurée en 1925 par un article sur l’eugénisme publié dans l’annuaire de l’association. Sous le titre « Le point de vue de l’Association belge d’eugénisme sur le certificat médical de mariage d’un point de vue moral », un jésuite de l’université de Louvain a justifié le certificat médical à la demande de l’association belge et a félicité la Société belge d’eugénisme pour la consolidation du mariage, cette « institution familiale indispensable ». S’ensuivit une brochure destinée aux futurs mariés, publiée par la Société berlinoise d’hygiène raciale : un plaidoyer en faveur du certificat médical de mariage, notamment en ce qui concerne le dépistage précoce des maladies sexuellement transmissibles. En 1925, le nom de Jules Salentiny apparut également pour la première fois sur la liste des membres, mais il n’existait pas encore de commission d’eugénisme à cette époque. Des articles de presse suggèrent qu’elle fut probablement fondée au cours des années 1926/1927 au sein de l’Association pour l’hygiène publique et scolaire. En juin 1927, une commission d’eugénisme dirigée par Salentiny fut mentionnée dans les médias. Outre Salentiny, président de la commission, le comité composé de cinq membres comprenait le dermatologue Franz Demuth, un directeur de prison et deux autres médecins. Après l’échec, en janvier 1927, de la tentative d’introduire le certificat médical de mariage au Luxembourg, le juge d’instance et la commission d’eugénisme devinrent les défenseurs les plus en vue de l’eugénisme au Luxembourg. La brochure publiée en 1929 à l’occasion du 25e anniversaire de l’association contenait plusieurs articles consacrés à l’eugénisme.
Sous le titre « Éugénisme », Salentiny a fait le point sur la question eugénique en Angleterre, en Amérique et en France. Après une brève explication concernant la « science de l’amélioration de la race », il s’est penché sur les propositions des différentes sociétés eugéniques visant à se débarrasser du pourcentage élevé de personnes mentalement déficientes. Il a notamment évoqué la législation relative à la stérilisation forcée et les efforts visant à préserver la « race blanche » par l’interdiction des « métissages ». En conclusion, l’auteur a souligné qu’il ne souhaitait pas prendre personnellement position sur ces « réflexions scientifiques » ni examiner dans quelle mesure l’une ou l’autre mesure pourrait, si elle était appliquée avec prudence, convenir au contexte luxembourgeois. Dans une conférence publique résumée dans le *Tageblatt* du 6 avril 1927 et consacrée au certificat de santé matrimonial, deux mois après le rejet du projet de loi, Salentiny a toutefois réaffirmé l’importance des législations autorisant l’interdiction de mariage en cas de – même guéris – « d’aliénés, de criminels récidivistes et d’alcooliques chroniques ».
Mais le point culminant de la couverture médiatique sur l’eugénisme fut réservé au dermatologue Franz Demuth, installé au Luxembourg depuis 1924⁴. Après un bref retour historique sur le développement de l’eugénisme grâce au « génial » Galton et quelques explications pseudo-scientifiques, Demuth se rallia à l’eugénisme pratique défendu par le médecin allemand et député du SPD Alfred Grotjahn (1869-1931). Ce dernier s’était très tôt tourné vers une « eugénisme négatif », qui prônait l’internement et les stérilisations forcées.
La voie à suivre est clairement tracée, selon Demuth. L’eugénisme moderne doit trouver sa place dans tous les domaines de la société afin de pouvoir contrer la menace d’un déclin qualitatif et quantitatif de la population.
De 1933 à 1939, les questions eugéniques ont été mises de côté. Outre la tuberculose et les maladies sexuellement transmissibles, seules des réflexions générales liées au thème de l’hygiène furent abordées à partir de 1933. Un retour à l’hygiène sociale selon le modèle français se dessina et, après 1933, les pages de titre des revues de l’association furent rédigées en français. L’eugénisme n’était plus un sujet abordé dans les revues de l’association, et en 1946, la Commission d’eugénisme fut rebaptisée « Commission de justice », toujours sous la présidence de Jules Salentiny. Il est intéressant de noter que les premiers membres cléricaux de l’association, le chanoine Jean Origer, membre du Parti de droite et directeur du Luxemburger Wort, l’abbé Friedrich Mack, directeur de Caritas et du séminaire épiscopal, opposant déclaré à l’eugénisme, figuraient toujours sur la liste des membres de l’association à la fin des années 1930, malgré les publications en faveur de l’eugénisme datant des années 1920.
La position de l’Église catholique sur l’eugénisme
Pour l’association catholique luxembourgeoise « Volksverein », fondée en 1903, la lutte contre la décadence morale et matérielle de la société, causée par le socialisme et l’invasion étrangère, était au cœur de ses préoccupations. Les références explicites à une théorie raciale n’étaient évoquées que de manière marginale5.
Fondée en 1909, l’Association catholique des universitaires avait pour objectif de « promouvoir à tous les égards la vision du monde et la culture catholiques dans notre patrie [et, ce faisant], d’utiliser tous les moyens autorisés par la morale catholique »⁶. Dans le numéro d’août 1934 du journal de l’association, *Academia*, des déclarations nationalistes du président du Parti de droite furent certes publiées et reprises intégralement dans le journal fasciste *Volksblatt*⁷, mais l’eugénisme était inacceptable pour l’Association des universitaires, comme l’a souligné le président de l’association lors d’une conférence sur la stérilisation et la morale catholique sous le Troisième Reich, dans le cadre du congrès d’été de 1935. Même s’il existait des arguments scientifiques et de santé publique en faveur de la stérilisation légale, les « directives claires » de l’encyclique sur le mariage Casti Connubii de Pie XI faisaient néanmoins autorité pour l’appréciation morale. Il s’agissait là d’une prise de position papale attendue depuis longtemps sur la problématique du mariage, qui traitait principalement des menaces « modernes » pesant sur l’idéal chrétien du mariage. L’eugénisme n’était donc pas le sujet principal de la circulaire et, pendant longtemps, on a eu l’impression que le pape rejetait toute forme d’eugénisme. On constatait qu’il rejetait clairement les mesures eugéniques négatives radicales, en particulier les stérilisations eugéniques (forcées) et les interdictions de mariage. La violation « directe » de l’intégrité physique pour des raisons eugéniques était inadmissible aux yeux du pape. Il laissait toutefois une marge de manœuvre pour les mesures eugéniques négatives « douces » que sont la consultation matrimoniale eugénique et « l’éducation eugénique ». En soulignant clairement la nécessité d’une « descendance forte et saine », le pape ne se fermait pas explicitement à l’eugénisme positif. Pie XI ne rejetait pas non plus expressément l’internement des personnes atteintes de maladies héréditaires. Il laissait plutôt la question en suspens. Malgré tout le scepticisme ambiant, l’encyclique s’inscrivait dans un contexte de large acceptation de la pensée eugéniste⁸.
Edmond J. Klein, membre fondateur de l’Association pour l’hygiène publique et scolaire, a fourni un exemple édifiant non seulement de l’imbrication, à l’époque, du paysage associatif luxembourgeois, mais aussi des opinions eugénistes de certains membres de l’élite cléricale. Klein, qui était également membre de l’Association populaire et du Mouvement des naturalistes, ainsi que président de diverses commissions gouvernementales. Klein était bien connu pour ses attaques contre les enseignements de Darwin, qu’il exprimait dans de nombreuses conférences et publications. Dans une analyse du darwinisme, Klein s’est également exprimé sur l’eugénisme, auquel il ne trouvait rien à redire tant qu’il s’appuyait sur l’éthique chrétienne et humanitaire. Empêcher la procréation des individus inférieurs par l’internement serait compatible avec les principes éthiques chrétiens9.
L’attitude ambivalente de l’Association contre l’alcoolisme, fondée en 1898, dont l’abbé Joseph Sevenig était le rédacteur en chef de longue date et membre de l’Association pour l’hygiène publique et scolaire, a été mise en évidence lorsque le journal des adhérents *Das Volkswohl* a publié en 1918 une critique accompagnée de quelques extraits d’un ouvrage du biologiste racial norvégien Jon Alfred Mjöen, paru en 1914. Ce dernier y avait réclamé l’internement d’un soi-disant « prolétariat infantile physiologique », même après l’atteinte de la majorité, et de ne plus tolérer la « charité incontrôlée ».
L’auteur de la critique a trouvé ce livre extrêmement intéressant. Il est rédigé avec une grande expertise et un enthousiasme sincère. On ne trouve toutefois plus d’autres contributions explicites à une « théorie raciale » dans les publications de cette association.
Malgré les crises économiques et sociales, le parti catholique de droite est resté au pouvoir de manière quasi ininterrompue jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, le plus souvent au sein d’une coalition avec les libéraux et, à partir de 1937, avec les socialistes. Son lien étroit avec le catholicisme luxembourgeois, notamment dans la lutte commune contre le socialisme et le communisme, était indéniable, mais sur les questions d’eugénisme, le parti laissait au journal clérical *Luxemburger Wort* le soin de prendre position.
La presse catholique a pris position à plusieurs reprises contre l’eugénisme, en soulignant la supériorité morale de l’idéal catholique du mariage. Dans les années 1920, d’éminents théologiens moraux catholiques allemands, tels que Franz Walter et Hermann Muckermann, ont rejeté la stérilisation eugénique. Ce dernier n’acceptait toutefois que l’internement. Au début des années 1930, les eugénistes catholiques allemands se sont toutefois tournés vers des mesures négatives et considéraient désormais la stérilisation comme la voie eugénique négative la plus efficace10. Le 13 juillet 1934, le journal *Das Wort* communiqua à ses lecteurs une prise de position de l’*Osservatore Romano*, dont il ressortait que l’Église catholique romaine, contrairement à la position de « certains théologiens en Allemagne, continuait de s’en tenir au rejet de principe de la loi sur la stérilisation dans son ensemble ». Il est frappant de constater que les rapports du juge d’instance Salentiny sur l’eugénisme et le certificat de mariage, publiés dans la plupart des autres quotidiens, n’étaient souvent pas mentionnés dans le « Luxemburger Wort », et ce bien que le directeur du journal fût membre de l’Association pour l’hygiène publique et scolaire. Les articles consacrés à l’Association pour l’hygiène publique et scolaire étaient également mentionnés avec des réserves et accompagnés d’une demande de publication de la part de l’association.
L’eugénisme catholique s’est donc révélé très complexe et ne peut pas non plus être considéré, au Luxembourg, de manière indifférenciée comme un « rempart anti-eugéniste ».
La position des milieux d’extrême droite
Le répertoire thématique des mouvements d’extrême droite du XXe siècle se limitait presque exclusivement au nationalisme, au traditionalisme, à la xénophobie, à l’anticommunisme et à l’antisémitisme. Le seul de ces mouvements à avoir réussi à entrer au Parlement luxembourgeois en 1937 fut le Mouvement national-démocratique. L’organe du parti, le Volksblatt, traitait de thèmes populistes et nationalistes. Les mesures eugéniques n’étaient toutefois ni prônées ni soutenues¹¹.
En 1927, l’Association luxembourgeoise pour le bien-être rural et la préservation du patrimoine a publié dans sa revue *Landwuôl* un article sur l’eugénisme, visant à exiger un certificat médical avant le mariage afin d’exclure toutes les personnes présentant des anomalies héréditaires et des maladies, et il y était souligné que les mariages entre personnes de « races » différentes ne laissaient pas présager grand-chose de bon. Le texte était signé « H. G. », pour Hary Godefroid (1877-1942), enseignant, membre fondateur de l’association « Haus und Schule » et membre de plusieurs associations nationalistes, qui donnait régulièrement des conférences sur l’eugénisme au Luxembourg et en Belgique.
Le camp anticlérical et la question de l’« infériorité » sociale
Vers 1830, le terme « prolétariat » fit son apparition dans le discours bourgeois en remplacement du terme « populace ». La distinction qui en a résulté entre les prolétaires « honnêtes » et les « prolétaires de bas étage » s’est avérée particulièrement efficace ; au cours des années suivantes, avec la politisation biologique des modèles de pensée issus des sciences naturelles, la paupérisation a été de plus en plus interprétée comme la conséquence d’une dégénérescence du patrimoine génétique, et le « prolétaire voyou » fut présenté comme un criminel dangereux « de naissance » et un récidiviste12. Dans les années 1920, le « lumpenprolétariat » n’était plus la seule cible de l’eugénisme, qui inclut désormais également les personnes atteintes de maladies héréditaires en général dans son catalogue de mesures. La gauche politique constata très tôt que de nombreux eugénistes s’opposaient aux institutions traditionnellement conservatrices telles que la monarchie, l’aristocratie et le clergé. La social-démocratie allemande, en particulier, soutint l’eugénisme jusqu’à la fin de la République de Weimar, dans la mesure où celle-ci ne comportait pas d’éléments racistes.
L’agressivité de la presse de gauche à l’égard du « lumpenprolétariat », présenté comme un ramassis de « psychopathes, de jeunes imbéciles, d’avides d’argent et de prolétaires incapables de réfléchir », est restée un thème central tout au long du XXe siècle13. Ainsi, le 14 avril 1925, le quotidien socialiste rapportait avec mépris à propos du « lumpenprolétariat » londonien : « […] Le prolétaire anglais se jette sur la bouteille de whisky pour s’enivrer, et c’est dans le whisky que mûrissent les perversions, les brutalités […]. » Le journal mettait sur le même plan une partie de la « bourgeoisie dépourvue de dignité humaine » et le groupe ainsi décrit.
Les comptes rendus sans critique des congrès sur l’eugénisme, au cours desquels des mesures eugéniques négatives étaient également défendues, n’étaient pas rares, pas plus que les analyses des questions démographiques : « À long terme, personne ne pourra ignorer l’eugénisme, qui n’est représenté dans la plupart des pays que par de petits groupes progressistes », rapportait le Tageblatt le 5 janvier 1927. Même les travaux du tribunal de Berlin chargé de l’application de la loi sur la stérilisation, qui avait tenu 20 audiences et ordonné 325 stérilisations forcées, furent présentés aux lecteurs sans aucun commentaire le 19 juin 1934.
Un article consacré aux « certificats de mariage », paru dans le supplément féminin du *Tageblatt* du 9 octobre 1929, méritait également d’être souligné : Après un plaidoyer en faveur des centres de conseil matrimonial eugéniques du ministère prussien des Affaires sociales, les avantages d’une telle institution pour la prévention des maladies sexuellement transmissibles ainsi que pour l’éveil de la conscience sociale ont été une nouvelle fois exposés. Enfin, l’approche eugénique a été présentée comme l’attitude idéale pour préserver une descendance en bonne santé, « […] même si l’amélioration de la race et d’autres théories similaires de sélection génétique sont encore lointaines ».
Entre les deux guerres mondiales, la conception eugéniste de l’aile gauche des mouvements féministes internationaux est devenue un moyen consensuel au service d’une fin, une voie vers l’émancipation rencontrant peu de résistance de la part du monde politique et de la société masculine¹⁴. Pour les mouvements féministes de gauche luxembourgeois, il était encore trop tôt pour mettre en œuvre le droit à l’autodétermination à coups de slogans militants. Il convient en tout cas de souligner l’engagement infatigable des « femmes socialistes » en faveur d’un certificat de mariage légal, y compris dans les premières années d’après-guerre.
Dans la « Luxemburger Zeitung », porte-parole des libéraux, les questions économiques occupaient le devant de la scène. Le compte-rendu des débats à la Chambre, publié régulièrement dans le journal, rendait compte de manière particulièrement détaillée des débats budgétaires. Un article du 21 janvier 1927 consacré au certificat de santé matrimonial, publié à la suite d’une conférence donnée par le dermatologue Franz Demuth à l’Association pour l’hygiène publique et scolaire le 8 janvier 1927 au sujet du projet de loi envisagé, n’en était que plus frappant. Les seules objections soulevées étaient d’ordre formel et financier. La loi devait également s’appliquer aux étrangers, mais les éventuelles conséquences eugéniques n’étaient pas mentionnées. Il s’agissait d’une loi visant le bien-être de la santé publique et d’un nouveau pas en avant dans la lutte pour le renforcement de la vitalité nationale.
La question eugénique après la Seconde Guerre mondiale
Au cours des premières années d’après-guerre, le mouvement féministe socialiste tenta, sans succès, de relancer les débats sur le certificat de mariage en reprenant les arguments avancés en 1927. Les partisans du certificat de mariage au sein de l’Association pour l’hygiène scolaire et publique ont eux aussi renouvelé leurs efforts dès 1946 en adressant une lettre au ministère de la Santé afin de souligner les avantages des propositions de Blum datant de 1927. Cette fois-ci, la lettre émanait de nouvelles membres gynécologues de l’association. Le déplacement des débats autour de la loi du domaine juridico-politique vers le « secteur scientifique » médical était symptomatique de l’évolution observée dans les années d’après-guerre.
L’importance de l’Association pour l’hygiène publique et scolaire n’a cessé de décliner, et d’autres associations ont pris sa place, notamment l’Action pour le peuple et la famille à partir de 1949. La création de cette association reposait sur une initiative des forces cléricales et conservatrices luxembourgeoises, dont l’objectif principal déclaré était la lutte contre la tuberculose, les maladies sexuellement transmissibles, les cancers et l’abus d’alcool. Parmi les moyens mis en œuvre figuraient la promotion d’une « eugénisme éducatif positif » ainsi que la lutte pour la santé des personnes, considérée comme un « champ idéal de la charité chrétienne ». L’Action catholique pour la famille a détenu le monopole de l’aide sociale aux familles jusqu’aux années 1960, date à laquelle le Mouvement luxembourgeois de gauche libérale pour le planning familial a été fondé. L’éducation sexuelle et la promotion des moyens de contraception sont alors devenues pour ce mouvement une priorité absolue. La nécessité d’un certificat médical de mariage fut évoquée lors de l’assemblée constitutive, parallèlement à l’évolution démographique défavorable, et même le camp de droite ne s’opposa plus à un certificat de mariage fondé sur des bases « scientifiques ». La voie était ainsi ouverte à l’introduction d’un certificat de mariage médical obligatoire en 1972.
Conclusion
Entre 1925 et 1932, les controverses sur l’eugénisme ont atteint leur paroxysme avec le projet de loi de 1927. Celui-ci a été présenté au Luxembourg par le camp socialiste, en la personne de René Blum, ancien président de la Chambre, puis président du parti et ministre de la Justice. Dans l’exposé des motifs, Blum souligna la nécessité d’empêcher les mariages entre « débiles mentaux » et leurs descendants dégénérés. Les interdictions de mariage auraient donc été inévitables et n’étaient d’ailleurs pas expressément interdites dans le texte de loi.
Le terme imprécis de « débiles » laissait place à des interprétations et à des abus. Ce n’est pas un hasard si, en Allemagne, sous le régime nazi à partir de 1933, la plupart des stérilisations forcées ont été pratiquées sur des personnes chez lesquelles on avait diagnostiqué une « débilité ». À l’instar des sociaux-démocrates allemands d’avant 1933, les socialistes luxembourgeois étaient, à cette époque, des partisans réguliers de l’eugénisme, comme l’a souvent démontré le Tageblatt, porte-parole du mouvement socialiste. Après 1933, les prises de position eugéniques se firent de plus en plus rares dans le *Tageblatt*, et la couverture médiatique devint très prudente. Il semble que le fascisme et la mise en œuvre concrète de l’eugénisme en Allemagne aient été à l’origine d’un changement de mentalité : l’extrémisme de droite est devenu la cause principale du déclin de l’enthousiasme de la gauche pour l’eugénisme.
Le camp clérical a d’emblée adopté une position critique à l’égard de l’eugénisme. Le journal « Das Luxemburger Wort » défendait régulièrement la position de Rome face à l’eugénisme négatif, sans toutefois aborder l’ambivalence des déclarations papales contenues dans l’encyclique ni les propos contradictoires de catholiques convaincus. Si le camp de gauche approuvait certaines mesures eugéniques, ses partisans restaient néanmoins des antiracistes et des antifascistes convaincus, tandis que le camp clérical, bien que toujours méfiant à l’égard de l’eugénisme, flirtait en revanche plus souvent avec l’antisémitisme et le fascisme.
Après avoir pris sa retraite, l’oncologue Julien Sand a obtenu avec succès une licence d’histoire à l’université de Trèves, avec pour thème de recherche l’histoire de l’eugénisme au Luxembourg – un sujet jusqu’alors peu étudié.
1 Kühl, Stefan : L’Internationale des racistes. Ascension et déclin du mouvement eugéniste international au XXe siècle, Francfort-sur-le-Main, 2014, p. 26
2 Chambre des députés : Compte-rendu des séances de la Chambre des députés du Grand-Duché de Luxembourg. Session ordinaire de 1926–1927, vol. 1, p. 747 et
tome 2, p. 222
3 Jungblut, Marie-Paule/Sand, Julien : « Le Luxembourg et la famille Kallikak », d’Lëtzebuerger Land, 13 novembre 2020
4 Association pour l’hygiène publique et scolaire. Annales 1926-1929. Numéro anniversaire 1904-1929, Luxembourg 1930, p. 97-109
5 Mauer, Heike : « Intersectionnalité et gouvernementalité. La gestion de la prostitution au Luxembourg », Opladen 2018,
p. 367
6 Margue, Paul : « Parti et associations catholiques », dans : Trausch, Gilbert (éd.) : CSV. Reflet d’un pays et de sa politique ? Histoire du Parti populaire chrétien-social du Luxembourg au XXe siècle, Luxembourg 2008, p. 526-527.
7 Blau, Lucien : Histoire de l’Extrême-Droite au Grand-Duché de Luxembourg au XXe siècle, Luxembourg 1998, p. 178
8 Richter, Ingrid : « Le catholicisme et l’eugénisme sous la République de Weimar et sous le Troisième Reich. Entre réforme des mœurs et hygiène raciale », Paderborn 2001, p. 261-267.
9 Massard, Jos/Geimer, Gaby : « Le Luxembourg et le darwinisme. Une rétrospective historique », dans : Bulletin de la société des naturalistes luxembourgeois 110 (2009),
p. 19-29
10 Richter, Catholicisme et eugénisme, p. 53
11 Blau, Extrême-droite, p. 288-304
12 Schwartz, Michael : « “Prolétaires” et “proletariat marginal”. Origines socialistes de la pensée eugéniste », dans : Vierteljahrshefte für Zeitgeschichte, 4 (1994), p. 567
13 Schwartz, ibid., p. 549
14 Achtelik, Kirsten : Norme autodéterminée. Féminisme, diagnostic prénatal, avortement, Berlin 2018, p. 68