Mercredi matin, devant la commission « Santé & Sécu » de la Chambre, la ministre de la Santé du CSV, Martine Deprez, s’est montrée laconique et très officielle. Elle a déclaré que c’était « une décision difficile que de limiter l’activité d’un médecin dévoué ». Mais comme en janvier dernier, lorsqu’elle avait interdit au chirurgien Philippe Wilmes d’opérer pendant trois mois, cette mesure était prise « dans l’intérêt des patients ». La prolongation de 21 mois supplémentaires repose « sur des faits avérés » et sur le rapport des trois experts. L’ensemble de la procédure relève de la voie administrative. Le Collège médical doit disposer du temps nécessaire pour mener la procédure disciplinaire à l’encontre de Wilmes.
Le rapport d’expertise, poursuit-elle, a été adopté à l’unanimité ; il n’y a pas d’avis minoritaire. « Ce que certains déclarent à la presse n’engage qu’eux-mêmes. » L’avocat du ministère, qui n’est d’ailleurs pas fonctionnaire, a participé vendredi dernier à la visioconférence avec les experts, Mme Wilmes et son avocat. Le « compte-rendu » qu’elle a reçu de sa part « ne correspond pas vraiment à ce que certains affirment dans la presse ». En fin de compte, les experts auraient conclu que, dans les dix cas qu’ils ont examinés, il s’agissait à chaque fois d’une « intervention injustifiée ». Il est bien sûr possible de contester cela dans un État de droit. Comme toujours, Deprez ne cite pas Wilmes par son nom. À l’instar de son ministère dans ses rares communications sur cette affaire, elle parle uniquement d’« un chirurgien » ou d’« un médecin ».
Tout cela n’a pas tant à voir avec le respect qu’elle porte à son collègue de parti et de gouvernement, le ministre de l’Environnement et frère du chirurgien, ni avec le DP, pour lequel Philippe Wilmes siégeait au sein du groupe de travail « Santé & Sécu. Mais plutôt avec la prudence de ne surtout pas sortir de son rôle. Il y a à peine deux mois, Wilmes l’avait accusée d’être impliquée dans une « chasse aux sorcières » à son encontre et avait publiquement appelé le Premier ministre à l’aide pour qu’il la ramène à l’ordre. Son rôle de ministre dans cette procédure administrative implique toutefois également le devoir, en tant que fonctionnaire assermentée, de saisir le parquet lorsqu’elle reçoit un indice laissant supposer l’existence d’une infraction pénale. Le rapport d’expertise en contient apparemment un. « Une intervention qui n’avait pas lieu d’être a peut-être causé un préjudice à certaines personnes », formule prudemment Deprez devant la commission. Pas « délibérément » de la part du médecin, mais « peut-être en raison d’une indication qui n’a pas pu être vérifiée ». C’est ainsi qu’il faut comprendre la mutilation. Au « sens médical ». Pas au sens littéral, où l’imagination est libre d’envisager toutes sortes de scénarios. C’est pourquoi elle a transmis l’intégralité du dossier au parquet mardi.
C’est là l’aspect grave de l’affaire, qui n’a plus rien à voir avec les manœuvres politiques et les appels lancés au Premier ministre pour mettre un terme à la procédure administrative. Les experts se sont prononcés sur dix cas, vraisemblablement ceux qui avaient été relevés par le service d’orthopédie du CHL. Le Collège médical enquête sur 27 dossiers. Interrogée à ce sujet, l’ASBL « Patientevertriedung » indique disposer de 71 dossiers de patients « qui se sont manifestés auprès de nous ». Il revient désormais aux « experts d’analyser si des irrégularités ont été commises ». La plupart des dossiers concerneraient des opérations du genou, « quelques-uns concernent les hanches et les pieds ».
Quelle que soit la vérité sur ces affaires, maintenant que le rapport d’expertise est disponible, des poursuites pourraient être engagées, qu’il s’agisse de poursuites civiles ou peut-être même de plaintes pénales. Les procédures qui en découleront pourraient durer des années et s’avérer coûteuses. Cela explique peut-être le nouveau tournant que Philippe Wilmes et son avocat ont donné à leur stratégie de défense : passer du statut de victime d’une machination à celui de génie.
Aucun organe de presse n’a reçu le rapport d’expertise, a déclaré Martine Deprez avec insistance mercredi. Elle aurait sans doute pris la même décision si la rédaction de « Wort » ne l’avait pas déjà reçu et n’en avait pas rendu compte mardi matin sur wort.lu, en exclusivité, de manière très détaillée et du point de vue de Wilmes. – Deux heures avant que le Service de presse et d’information du gouvernement n’annonce laconiquement que la suspension d’« un médecin » des opérations avait été prolongée de 21 mois. Grâce à cette longueur d’avance, Wilmes et son avocat François Prum ont pu, via le site wort.lu, semer le doute sur le rapport des experts, sur leur démarche et même sur leur compétence.
Même l’expert désigné par Mme Wilmes, l’orthopédiste Jacques Hummer de Nancy, n’en est pas tout à fait exempt. Certes, celui-ci n’a pas vraiment pu s’exprimer lors de la visioconférence avec Philippe Wilmes, s’est plaint Prum sur wort.lu : il n’avait pas pu se connecter et n’était joignable que par téléphone, alors même que la discussion avec Wilmes portait sur des images d’IRM, c’est-à-dire sur un sujet visuel. Mais au final, tous les trois étaient d’accord. Outre Hummer, il y avait l’orthopédiste Elvire Servien, de Lyon, désignée par le ministère de la Santé, et le radiologue Alain Blum, de Nancy, choisi par les deux parties. Or, la discussion aurait été soudainement « interrompue » après quatre cas sur dix. À ce sujet, la ministre déclarera le lendemain que son avocat ne lui avait « pas vraiment présenté les choses ainsi ».
En résumé, la défense de Wilmes donne l’impression que la médecine française est incapable de reconnaître ses qualités. La médecine américaine, en revanche, en est capable. Ou du moins deux médecins d’un hôpital spécialisé en orthopédie et en médecine du sport à New York, qui « occupe régulièrement la première place dans les classements internationaux », comme l’a souligné mardi le site wort.lu. Le radiologue Harry Greditzer aurait examiné les images IRM des dix patients et constaté que chez aucun d’entre eux « on ne pouvait distinguer un ligament croisé entièrement intact ». L’orthopédiste Stephen O’Brien a estimé que, dans tous les cas, « le ligament croisé antérieur présentait des anomalies, voire était endommagé », selon wort.lu. Que faut-il en penser ? Difficile à dire. Apparemment, une opération aurait été nécessaire. « Expressément », selon wort.lu, O’Brien met en garde contre toute nouvelle mesure à l’encontre de Philippe Wilmes, « ce médecin hautement compétent ».
Le lecteur lambda n’est pas en mesure d’évaluer le niveau de compétence de Wilmes. Il ne sait pas non plus quel type de diagnostic est approprié en cas de blessures au genou. Cela devrait faire l’objet d’une autre expertise, réalisée par le Collège médical ou à la demande d’un tribunal. On ne sait pas encore si Wilmes contestera devant le tribunal administratif la procédure administrative engagée par Martine Deprez, y compris le rapport d’expertise, a également déclaré François Prum ces derniers jours au journal *Der Land*. Quoi qu’il en soit, « nous ne pouvons pas accepter ce rapport ».
Au-delà de toutes les questions techniques, on peut se demander pourquoi Wilmes n’a pas choisi une autre ligne de défense. Il n’a pas assuré dès le départ qu’il ferait tout pour faire la lumière sur ces accusations, qu’il coopérerait avec le ministère de la Santé et le Collège médical, qu’il s’entretiendrait avec ses collègues du CHL et qu’il examinerait les dossiers des patients – parce que le bien-être de ses patients passait avant tout pour lui. Au lieu de cela, il s’en est pris au Collège et à la ministre, a qualifié le chef du service d’orthopédie du CHL de « délateur » sur Facebook et a déclaré qu’on cherchait à « le détruire ».
La réponse qui s’impose est qu’il se considère comme une personnalité influente. L’ancien vice-président de l’AMMD, qui s’est particulièrement engagé en faveur de la libéralisation du système de santé. Le politicien du DP qui connaît le Premier ministre. L’entrepreneur qui a lancé Findel Medic (anciennement Findel Clinic), avec des coactionnaires de renom. Cet homme bien introduit, qui a fait la connaissance de l’ambassadrice Stacey Feinberg et de son mari lors d’une réception à l’ambassade des États-Unis pendant la période de l’Avent 2025. C’est le Tageblatt qui a découvert que l’orthopédiste Stephen O’Brien est le mari de Mme Feinberg. Pourquoi n’a-t-il pas été choisi comme expert pour l’affaire Wilmes ? François Prum explique qu’on recherchait un expert francophone et que, en tant qu’expert assermenté, Jacques Hummer jouit « d’une certaine renommée au Luxembourg ».
Cet après-midi, Philippe Wilmes tiendra une conférence de presse. Ce sera sa première intervention médiatique depuis son passage dans l’émission « Kloertext » sur RTL-Télé en novembre, qui portait sur la politique de santé. Il est peu probable qu’il y présente des arguments différents de ceux qu’il a avancés jusqu’à présent. En revanche, il est fort probable qu’il insiste sur ses compétences, même si personne ne peut vraiment les évaluer.
Mais au fond, il existe d’autres avis d’experts concernant ses interventions chirurgicales. On peut également considérer l’avis de CHL-Orthopädie comme l’un d’entre eux. Sans oublier celui de l’expert parisien Philippe Beaufils, rendu dans le cadre de l’enquête interne menée par les Hôpitaux Robert Schuman, à la suite de laquelle Wilmes a perdu en mars son accréditation en tant que médecin clinicien à l’HRS pour « motifs graves ». Ce fait était au moins aussi remarquable que le rapport destiné à la ministre de la Santé, car il ne s’agissait pas d’une procédure administrative, mais il a eu des conséquences lourdes pour les perspectives professionnelles de Wilmes au Luxembourg. Or, les HRS s.a. et son actionnaire
, la Fondation HRS, sont extrêmement soucieux de la réputation du groupe hospitalier. À cela s’ajoute le fait qu’un hôpital et son « organisme gestionnaire » – le conseil d’administration – peuvent être tenus pour responsables si un incident survient au sein de l’établissement, si des plaintes de patients sont déposées et si l’affaire est portée devant les tribunaux. La loi sur les hôpitaux rend le conseil d’administration responsable du « contrôle » des activités de la clinique et des mécanismes de gestion des « risques ». Il semble que le conseil d’administration de HRS ait considéré les agissements de Wilmes comme un risque. La compagne de Wilmes trouve tout cela plutôt cool : comme l’a écrit le Tageblatt, Alexandra Hoesdorff réalise un « documentaire » sur l’affaire Wilmes. Elle aurait assisté mercredi à la réunion de la commission de la Chambre, filmant les journalistes et les interviews des responsables politiques. Peut-être bientôt disponible en streaming.
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